Dans leur folle ascension vers les cimes - vers les cieux, les très bons jours -, les perchistes, fous volants dépourvus de cape et d’ailes, sont soumis aux lois de la concurrence et à celles, plus élémentaires mais impitoyables, de la physique. Armés d’une drôle de canne qui, tel le roseau plie mais ne rompt pas, ils s’attaquent à la gravité, adversaire qui, soit dit en passant, n’a jamais perdu un combat sur le plancher des vaches. Souvent, ils doivent également composer avec un autre ennemi, bien plus sournois : Eole.

Invisible également, le maître des vents n’en fait qu’à sa tête. Dans le dos. De face. Tourbillonnant. Il souffle à son bon plaisir et peut être un formidable allié, comme le pire des ennemis. Le pire des alliés aussi, comme le meilleur des ennemis. En un mot, il est insaisissable. Et modèle des destins. De champions. Et d’hommes.

Omnisport
Les Grands Récits : L'intégrale, épisode par épisode
31/12/2018 À 13:43

Wladyslaw Kozakiewicz a vu sa vie changée un jour de forte bourrasque. L’histoire soufflait fort sur Moscou ce 30 juillet 1980, douzième jour des Jeux de la XXIIe olympiade de l’ère moderne. Un vent contraire et vociférant, tombé des tribunes du stade Central Lénine sur les larges épaules d’un perchiste polonais qui s’était jeté dans la gueule du loup soviétique pour une chose, une seule : devenir champion olympique. Rien de plus. C’était déjà beaucoup. Mais cela ne serait pas tout.

Symbole de la lutte

Après être allé plus haut que quiconque ce jour-là, Kozakiewicz est allé plus loin que tout le monde. Enivré par un concours parfait, le Polonais a, le plus instinctivement du monde - et avec le sourire, c’est important -, réglé ses comptes avec un public retors qui lui cherchait des noises depuis son arrivée sur le sautoir. C’était une affaire personnelle, entre lui et eux. C’est devenu une affaire d’Etat et un symbole pour la Pologne, pays en voie de rébellion contre le pouvoir communiste et, par extension du domaine de la lutte, contre l’URSS, grand frère qu'elle n'a jamais désiré.

Endettée, économiquement exsangue et révoltée par une augmentation massive du prix de la viande - autour de 60% -, la Pologne vivait alors un début d’été insurrectionnel dont le point d’orgue serait la création du syndicat Solidarnosc, par un autre moustachu, Lech Walesa, et les grèves des chantiers navals de Gdansk. Elle allait profiter du cadeau de "Koza" pour ériger le nouveau champion olympique au rang de symbole de la lutte d’un peuple insoumis, passé d’un joug à un autre au fil des siècles et au gré des ambitions de ses encombrants et belliqueux voisins. Kozakiewicz devint un héros. Malgré lui. Mais un héros quand même.

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Wladyslaw Kozakiewicz n’a pas vu le jour en Pologne. Mais, assez ironiquement, en Union Soviétique. Le futur champion olympique et recordman du monde de saut à la perche est né le 8 décembre 1953 à Salcininkai. Salcininkai se trouve aujourd’hui en Lituanie, à quelques kilomètres de la frontière biélorusse. A 160 bornes tout au plus de la Pologne, à l’ouest. Beaucoup de ses compatriotes y vivent parce que le coin a appartenu à l’Etat polonais, entre les deux guerres, avant que Staline ne vienne y poser ses bottes. Kozakiewicz n’y restera pas longtemps.

Il n’a que trois ans lorsque sa famille fait ses valises et rentre au pays. De l’URSS, "Koza" ne se souvient de rien, sinon d’être "rentré en camion", comme il le confiait à L'Équipe en 2012. Que dire de l’enfance du petit Wladyslaw ? Il est élevé à la dure par son père, docker à Gdynia, là où s’est posée la famille. Et il va se découvrir un don pour la perche.

Montréal, le rendez-vous gâché

Wladyslaw a un grand-frère prénommé Edward. De cinq ans son aîné, il s’adonne à l’athlétisme et, avant de devenir décathlonien et de représenter la Pologne aux Championnats d’Europe de Rome en 1974 (il se classera 11e de l’épreuve), il fait ses gammes à la perche. Un jour, il encourage son cadet à s’y essayer. Enième épisode de la série à succès "le hasard fait bien les choses" : nous sommes en 1966, le jeune Wladyslaw va bientôt avoir 13 ans et possède des dispositions naturelles pour le saut à la perche. Dans six ans, il s'arrogera les records juniors indoor et extérieur de Pologne et franchira la barre des 5 mètres pour la première fois.

Jeune et prometteur, Kozakiewicz se hisse rapidement dans la hiérarchie nationale et européenne. 1973 : record de Pologne avec un bond à 5,35m. 1974 : première apparition aux "Europe". Coup d’essai, coup de maître : il décroche l’argent, battu aux essais par le Soviétique Vladimir Kishkun. Partie remise, le Polonais est encore jeune. L’avenir lui appartient et, déjà, les Jeux de Montréal sont en point de mire.

Wladyslaw Kozakiewicz

Crédit: Getty Images

Au Canada, il sera l’un des favoris du concours, fort de ses deux records d’Europe battus en 1975 (5,60m) et au printemps 1976 (5,62m). Mais le rendez-vous québécois est un rendez-vous raté. Touché à la cheville à l’échauffement, il doit se contenter de la 11e place. Une seule barre effacée, à 5,25m, et c’est terminé. La Pologne triomphe tout de même, grâce à Tadeusz Slusarski. Il lui faudra patienter quatre ans pour prendre sa revanche.

De Montréal à Moscou, seuls rendez-vous majeurs de taille planétaire à l’époque, Kozakiewicz décroche ses premiers lauriers supranationaux. Deux titres européens en salle, en 1977 et 1979, et une 4e place en extérieur (1978). Le Polonais bat deux nouveaux record d’Europe, également (5,64 et 5,66). Il se fait taper sur les doigts, aussi, pour la première fois par les autorités locales. Après les Jeux de Montréal, le perchiste décide de changer d’équipementier et de délaisser Adidas, fournisseur officiel de la fédération, pour Onitsuka Tiger. Il est interdit de voyager à l’étranger durant six mois. Le comité olympique polonais dit de lui qu’il est "insubordonné" et "difficile". Polonais, jusqu’au bout des ongles.

Arrive 1980, année singulière pour l’Olympisme. Elle commence par la disparition de l’un des plus illustres de ses représentants, Jesse Owens, héros des Jeux de Berlin. De Berlin à Moscou, d’une dictature à une autre, il n’y a qu’un pas que le CIO a franchi en enjambant le mur pour la première fois depuis le début de la guerre froide.

Après la détente, qui a caractérisé une partie des années 60 et les 70's, les Soviétiques ont remis le doigt sur la gâchette en envahissant l’Afghanistan à la toute fin du mois de décembre 1979. L’Amérique de Carter prévient l’URSS de Brejnev : s’il ne retire pas ses troupes du pays d’ici peu, la bannière étoilée ne flottera pas sur les JO. Margaret Thatcher, Première ministre britannique, propose, elle, un transfert de l’événement vers une autre ville. L’Union Soviétique ne cille pas. Le CIO, dirigé alors par Lord Killanin, est dans l’embarras. L’Irlandais, au terme d’un mandat que l’on ne souhaiterait à personne, démissionnera d’ailleurs après les Jeux. Les USA mettent leur menace à exécution, entraînant une soixantaine de nations dans leur sillage.

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Le printemps des records du monde

1980 est une année d’exception pour la perche, également. Serguei Bubka est encore un inconnu de 16 ans et n’a pas encore révolutionné la discipline. Mais ses prédécesseurs vont lui donner un premier gros coup d’accélérateur.

Le 11 mai à Milan, Wladyslaw Kozakiewicz efface le record du monde, détenu depuis quatre ans par l’Etatsunien Dave Roberts. 5,72m.

Le 1er juin à Paris, Thierry Vigneron franchit la barre des 5,75m. Et remet ça à Lille, le 29.

Le 17 juillet, deux semaines avant les Jeux, c’est au tour de Philippe Houvion de battre le record du monde : 5,77m.

France - Pologne. Pologne - France. A l’orée des Jeux, un duel au couteau s’annonce entre ces deux nations fortes de la perche, d’autant que Tadeusz Slusarski, tenant du titre et homme de grands rendez-vous, est là aussi. L’absence des Américains ? Symbolique plus qu’autre chose. Parce que sportivement, les perchistes US étaient en retrait depuis quelque temps. "A cette époque-là, il n’y avait personne côté américain, se remémore Jean-Michel Bellot, 5e du concours olympique de Moscou. Ils ont toujours été très bons, sauf durant deux ou trois ans. La perche, à l’époque, c’était les Français, les Polonais et un Soviétique, nommé Volkov."

Les Soviétiques vont et viennent. Au gré de leurs performances, des décisions du parti et de leur comportement, en phase, ou pas, avec la mère patrie. "Ils sortaient très peu, se souvient Bellot. J’ai connu un Soviétique qui s’appelait Vladimir Trofimenko en juniors. C’était un peu un soviétique à l’italienne, très tchatcheur, déconneur aussi. On l’a vu une année. Une deuxième année. Et puis plus jamais. Et quand on demandait à l’un de ses compatriotes, Youri Prokhorenko, ce qu’il était devenu, il nous répondait inlassablement "nothing". Je pense qu’il a dû avoir quelques problèmes de proximité avec les Occidentaux…"

Konstantin Volkov est la nouvelle perle soviétique de la discipline. A peine 20 ans et un visage aux rondeurs trahissant sans mal son entrée récente dans la vie adulte, le natif d’Irkoutsk est apparu au plus haut niveau en 1979 quand, à Vienne, il a décroché l’argent des Championnats d’Europe en salle derrière… Wladyslaw Kozakiewicz. Coup d’essai suivi d’un coup de maître puisqu’il a décroché le titre continental, toujours en salle, au début de l’année 1980. Volkov est l’un des favoris du concours.

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Derrière les barbelés, les Jeux

Le 30 juillet 1980, tout ce petit monde a rendez-vous au stade Central Lénine, enceinte dont le nom dit tout de son apparence. Avant d’offrir l’hospitalité à l’un des plus grands moments de l’histoire du sport français, un dimanche de juillet 2018, il est le lieu vers lequel se tournent tous les regards alors que le concours de la perche est attendu comme aucun autre, peut-être, lors de ces JO.

Débutés depuis onze jours, les Jeux de Moscou se déroulent dans une atmosphère des plus particulières. Moscou, ce n’est pas Montréal et l’idéal olympique ne transpire pas par tous les pores de la capitale russe. Le jour de l’ouverture, le quotidien L’Equipe avait titré, avec justesse : "Moscou, 16 heures : les Jeux quand même…"

"L’ambiance n’était pas délétère, mais pas loin", résume Jean-Michel Bellot. Wladyslaw Kozakiewicz ne dit pas autre chose : "Montréal avait été une édition magnifique. Mais là… je ne pensais pas que les Jeux pouvaient être un tel cauchemar", abondait-il en 2018 pour la radio US WBUR. "On est arrivé au village, j’ai regardé autour de moi et j’ai vu… du barbelé. On était encerclés par des fils de barbelé. Je me suis dit 'les temps changent, avec le terrorisme et tout ça'" Un jour, Kozakiewicz essaie d’aller voir un ami dans un immeuble voisin. Il en est empêché par les forces de l’ordre.

Les soldats sont postés aux quatre coins du village olympique et on n’y fait pas ce que l’on veut. En résulte une atmosphère peu propice à la fête et à la sérénité. Le futur champion olympique vit très mal cette situation. Elle le stresse au plus haut point.

"La nuit d’avant, je ne pouvais pas dormir. Vers deux heures du matin, Jaczek Wszola (sacré à la hauteur en 1976) est rentré dans ma chambre, sans faire de bruit. Je lui ai dit d'allumer et on a discuté jusqu'à 4 heures, racontait-il à L’Equipe il y a quelques années. Je me suis réveillé à 7 heures. Je ne pouvais pas manger, je ne disais rien. Des gens essayaient de me parler, je ne leur répondais pas... J'étais très nerveux. Je me suis dit : 'C'est fou, comment vais-je faire pour sauter ?'"

Magie du sport, mystère de la création et force des champions d’exception, Wladyslaw Kozakiewicz se remet à l’endroit à l’heure H. A peine pose-t-il le pied sur le tartan du stade olympique qu’il oublie tout le reste pour se concentrer sur l’essentiel. "Au moment où j’ai vu la foule, tout s’est envolé. La piste d’élan, les perches, la barre… J’étais à la maison. Chez moi." Koza n’a encore rien vu. Du moins, rien entendu.

A chaque saut, Wladyslaw les regardait, il les toisait

Si les Polonais n’ont guère d’atomes crochus avec les Soviétiques et les Russes en particulier, ceux-ci le leur rendent bien. Les quelques 70000 spectateurs massés dans les tribunes du stade Central - moins une poignée de Polonais (qui saura se faire entendre quand Volkov montrera ses joues roses) et une petite dizaine de milliers de touristes - n’ont guère envie de voir Kozakiewicz ou l’un de ses compatriotes damer le pion à Volkov. Tout au long d’un concours d’exception, qui verra six sauteurs se hisser au-delà de l’ancien record olympique (5,50m), il vont bruyamment le faire savoir, transformant le sautoir en arène de corrida.

Problème pour les spectateurs soviétiques, Kozakiewicz, qui pour la petite histoire saute avec une perche de fabrication américaine, est dans la forme de sa vie. On va couper court à tout suspense : il va écraser le concours, qu’il va s’arroger avant d’avoir raté le moindre saut.

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5,35 au premier essai, 5,50 à la première tentative. 5,60, 5,65… Le Polonais ne rate rien et, arrivé à 5,70m, n’a plus que trois adversaires face à lui : Slusarski, Volkov et Houvion. Le Français a d’ailleurs franchi la barre précédente dans des conditions sonores qui n’auraient pas dépaysé Renaud Lavillenie, victime d’un traitement équivalent à Rio. Le speaker, en russe, français et anglais, a bien essayé de calmer la plèbe en délire. Rien n’y a fait. Houvion est quand même passé au troisième essai, comme Slusarski et Volkov.

Wladyslaw Kozakiewicz reste imperméable à cet ennemi de l’intérieur. Il faut dire que le Polonais n’a rien fait pour calmer la foule. Avant et pendant le concours. "Il me semble qu’il avait fait des déclarations avant le concours en disant que les Polonais allaient gagner et que les Russes était des nuls", se rappelle Jean-Michel Bellot. Au coeur du stade, Kozakiewicz ne fait rien pour faire redescendre le mercure. Bien au contraire.

Dès qu’il se présente sur la piste d’élan, ça siffle, ça hue et ça persifle. Mais Kozakiewicz ne baisse pas la tête. Jamais. Pas le genre du bonhomme. "A chaque saut, Wladyslaw les regardait, les toisait et ça sifflait, rigole Jean-Michel Bellot, aux premières loges d’un spectacle hors du commun. C’est devenu exponentiel au fil des sauts et à chaque fois qu’il était en bout de piste, ça sifflait de plus belle. A chaque barre passée, ça sifflait." Quand il sera éliminé, Slusarski aurait lui droit des "bravo" de la foule.

"Imaginez 70000 personnes… Le stade était rempli jusqu’à la dernière place. Et c’était aussi parce que les Russes avaient ramené du monde... Il y avait même une section de tribunes remplie de prisonniers d’un pénitencier de Moscou, raconte Kozakiewicz. Mais j’étais un dur à l’époque et tout ce que je voulais, c’est me confronter à eux".

La légende veut et dit que les officiels russes, pas toujours très carrés durant les Jeux et parfois même pas loin d’être tricheurs, seraient même allés jusqu’à ouvrir les portes du stade pour créer des courants d’air et perturber les sauteurs non-Soviétiques. "La porte qu’on ouvre pour les courants d’air, c’est plus de l’ordre de la légende, contredit Bellot. Ok, ils avaient ouvert les portes car il faisait très chaud. C’était pour aérer mais il n’y avait pas un vent de folie. D’ailleurs, on a tous déjà sauté avec du vent…"

Bras d'honneur et large sourire

De toute manière, vent ou pas, "Koza" est intouchable. Tout le monde va se casser les dents à 5,70m. Pas lui. Premier essai, encore. Ça passe. Le titre sera pour lui, il l’a compris. Les derniers rescapés ont perdu trop de jus sur les barres précédentes et son avance aux essais le met à l’abri. Alors, le Polonais se lâche et le plus instinctivement du monde balance un premier bras d’honneur à la foule, d’une volupté et d’une légèreté absolues. Sourire jusqu’aux moustaches, il s’en va savourer devant le coin polonais du stade et tape dans les mains de ses deux compatriotes. Assis sur le banc, Volkov reste de marbre.

Excédé autant qu’excité par le triomphe qui s’annonce dans un contexte des plus particuliers, il remet ça à 5,75m. Le geste est plus énergique que le premier, mais toujours aussi souriant et, cette fois, agrémenté d’un "maintenant, vous pouvez m’embrasser le cul !" que, fort heureusement, personne n’a entendu dans le stade.

"La vérité, c’est que ces deux gestes étaient des réactions spontanées aux sifflets et à l’hostilité des tribunes. Et aux escroqueries des officiels qui favorisaient les athlètes locaux. C’était ma manière de leur dire : 'sifflez-moi tant que vous voulez, je reste le meilleur !'", savoure-t-il dans sa biographie parue en 2013, "Don’t tell me how to live".

Cerise sur le gâteau, désormais seul sur la scène d’un one man show d’exception, toujours accompagné par les sifflets de la foule, il va conclure sa prestation par un record du monde. Il rate la première tentative, au plus grand bonheur du public soviétique. Mais remet le couvert et franchit 5,78m. Premier record du monde battu aux Jeux Olympiques depuis… 1920.

"Il n'a pas mesuré le truc"

Sur le moment et à l’intérieur de l’enceinte, ils ne sont qu’une poignée à avoir vu les deux bras d’honneur du néo-champion olympique, sacré devant Volkov et Slusarski, co-argentés. La télévision et les photographes ont, eux, immortalisé le geste pour l’éternité. Jean-Michel Bellot, lui, a très bien vu le geste de son pote. Sans en mesurer les conséquences.

Le Français a simplement vu un gars heureux d’avoir décroché le Graal d’une vie devant un public qui lui avait mené la vie dure durant tout le concours : "Je le vois faire mais, à cet instant précis, je ne mesure pas l'importance de son geste. Il se permet ça car il devient champion olympique. Il devient intouchable. Sinon, il aurait peut-être été arrêté, vu l’ambiance du moment… C’aurait été une provocation terrible. C’en est une parce que l’image a fait le tour du monde. Mais je crois que, lui-même, n’a pas mesuré le truc."

Il n’a pas mesuré le truc. Mais le reste du monde (socialiste) l’a fait pour lui. Et sur l’échelle de Richter, le sismographe va monter très haut.

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Kozakiewicz n’a même pas la médaille autour du cou que les Soviétiques souhaitent la lui retirer. L’ambassadeur d’URSS en Pologne tire le premier. A balles réelles. Le champion a insulté toute l’Union Soviétique. Il doit rendre son bien. Une commission se met en place pour juger l’incident. Le principal intéressé a bien du mal à comprendre le tourbillon dans lequel il se retrouve embarqué : "Si j’avais montré mes fesses ou frappé quelqu’un, je veux bien… Mais pour ça ?"

Le gouvernement polonais, doigt sur la couture du pantalon, est très embarrassé. Coincé entre la faucille et le marteau, entre le grand frère soviétique qui grince des dents et le peuple polonais qui applaudit l’audace du champion des deux mains, il minimise l’incident, jusqu’à assurer que le geste de l’athlète n’est que la conséquence d’un spasme musculaire. La sarabande de Paul Pogba version totalitaire, en quelque sorte.

Le futur président du CIO, alors membre du comité exécutif, Juan Antonio Samaranch, essaie, aussi, de faire retomber la pression en assurant que c’est son geste signature et que c’est ainsi que le Polonais célèbre ses victoires. L’affaire n’ira pas plus loin, sportivement parlant. Parce que politiquement, Wladyslaw Kozakiewicz n’est pas au bout de ses peines.

Les gens n'arrêtaient pas de lui demander des autographes et de lui faire des bras d’honneur

La presse polonaise, aux ordres du pouvoir, omet le geste quand il est question de relater l’exploit du nouveau roi du monde de la perche. Dans les quotidiens locaux, on parle de "formidable atmosphère" et d’un Kozakiewicz qui était "si heureux qu’il a quasiment touché le sol quand il s’est incliné face à la foule". Interviewé par la télé polonaise au lendemain du concours, il lui est également intimé de ne surtout pas parler de l’incident.

En parler ou pas, là n’est pas la question. Le peuple l’a vu. La Pologne s’est trouvée un héros. Après Jean-Paul II, pourfendeur blanc des Rouges, avant Lech Walesa, qui prendra bientôt le relais de la lutte, il est un opposant. Jean-Michel Bellot se souvient : "Il a été très utilisé par Solidarnosc. Son anti-soviétisme n’était pas tendre mais on peut le croire quand il dit que c’était le public qui le faisait chier sur le moment. Je ne peux pas être sûr qu’il était politiquement convaincu, je pense qu’il l’était mais je ne sais pas. Il n’a pas regretté son geste mais il a été dépassé."

La célébrité de Kozakiewicz va allégrement franchir le rideau de fer. Le cliché de ce bras d’honneur souriant fera le tour du monde. "Quinze jours ou trois semaines après les Jeux, il est venu à Nice pour faire une compétition, avec sa femme qui n’était jamais sortie de Pologne. Il a passé trois ou quatre jours à la maison, révèle Jean-Michel Bellot, devenu grand reporter pour TF1 à l’issue de sa carrière. Sur la plage, c’était une putain de star ! Les gens n'arrêtaient pas de lui demander des autographes et de lui faire des bras d’honneur. Lui était complètement dépassé."

Kozakiewicz était conscient de la situation. Il savait, aussi, que la Pologne vivait sous le régime de la peur en cet été particulier. Peur de vivre un remake de Budapest 1956 ou de Prague 1968. Mais il ne changera jamais de version : il s'adressait au public. Pas à l’URSS. N’empêche, les dirigeants polonais, sous la coupe de l’Union Soviétique, lui feront payer cette audacieuse irrévérence.

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1985, l'exil

En 1980, la fin de l’histoire, chère aux marxistes, n’est pas pour demain et, quand Kozakiewicz rentre au pays, le communisme a encore une décennie devant lui. Avant de rendre son dernier souffle, le pouvoir polonais va mettre des bâtons dans les roues du champion âgé de 27 ans.

Après Moscou, rien ne sera plus pareil. Des blessures et une seule médaille de bronze, aux Championnats d’Europe en salle 1982 viendront garnir l’armoire à trophées du perchiste polonais. A l’occasion des premiers Mondiaux de l’histoire, à Helsinki en 1983, il ne fera pas mieux que 8e. Loin derrière le jeune Bubka, sacré, et Volkov, une nouvelle fois deuxième.

Après les Jeux de 1980, le régime n’a rien fait pour l’aider. Bien au contraire. Une disqualification ici et là, un retrait de passeport par-ci par-là pour l’empêcher de sauter à l’étranger. "En gros, je me retrouvais sans emploi, regrette-t-il à rebours. Ils voulaient toujours que je m'entraîne et que je sois en pleine forme - mais en même temps, je n'avais pas le droit de concourir et je ne gagnais pas du tout d'argent. (...) A un moment, j'étais tellement malade de tout cela que je leur ai écrit une lettre officielle disant que je ne représenterais plus jamais la Pologne."

Nous sommes alors en 1985. "Cette année-là, le président de la fédération m'a convoqué pour me dire que si je ne franchissais pas 5,70m (c'est-à-dire être dans les cinq meilleurs mondiaux de l'époque), mes invitations à l'étranger seraient attribuées à un autre athlète. Même si ce dernier ne sautait pas plus de 5,20m. C'était fou ! J'avais 32 ans, j'avais tout fait pour la Pologne, je vivais de la perche, une compétition me rapportait dans les 5 000 dollars, et ce gars-là voulait m'interdire de sauter !", s’insurge-t-il dans L’Equipe.

Kozakiewicz ne sautera plus pour la Pologne. Il va même la quitter. Direction l’Allemagne, de l’Ouest évidemment. Hanovre pour quelques concours. Hanovre pour quelques semaines. Hanovre pour la vie, finalement. La RFA, ravie de l’accueillir, lui accordera même la nationalité allemande en 1986. La Pologne se venge comme elle peut. En lui fermant ses comptes en banque ou en virant son père de son domicile. En salissant sa réputation, aussi.

Ça ne durera pas bien longtemps, fort heureusement. La Pologne de Jaruzelski n’a plus rien dans le moteur. Le rideau, c’est pour bientôt. A sa manière et à son échelle, haute de 5,80m, Kozakiewicz a un petit peu aidé à le baisser, sans jamais se prendre pour un autre. Sans jamais se considérer comme un héros de la lutte. "Je suis juste fier d’avoir montré qu’on pouvait résister, chacun à sa manière. Mais ce n’était sûrement pas héroïque. Et je ne me considère pas comme tel". Même malgré lui, un héros reste un héros.

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