Le monde du sport est à l'arrêt mais Les Grands Récits continuent. Suite de notre thématique consacrée aux grandes controverses et aux grands scandalesde l'histoire du sport. Cette semaine, retour sur une des plus fameuses polémiques de l'histoire des Jeux Olympiques. A Munich, en 1972, le géant américain tombe pour la première fois en s'inclinant en finale du tournoi de basket contre le rival soviétique. Au prix d'un dénouement qui, près d'un demi-siècle plus tard, fait toujours beaucoup parler.

Tom McMillen n'est pas Henry Fonda. Dans le film Douze hommes en colère, de Sidney Lumet, Fonda incarnait M.Davis, un des douze jurés appelés à juger un jeune homme accusé de meurtre. Seul contre tous, il s'échine à instiller le doute chez ses comparses, tous prêts à voter coupable à l'entame des délibérations. A force de persuasion, il finira par les convaincre. A la fin du film, tous voteront non coupable.

Les grands récits
Bad Boys et fiers de l'être
09/11/2020 À 23:01

Tom McMillen est un des douze hommes en colère. Pas ceux du tribunal de Lumet, mais ceux de Munich. Sauf que lui n'a jamais eu besoin de convaincre ses camarades. Le 10 septembre 1972, en pleine nuit, une page d'histoire s'est écrit en Bavière. Pour la première fois depuis l'introduction du basket au programme olympique trente-six ans plus tôt, les Etats-Unis ont chuté, s'inclinant en finale face au grand rival sportif et géopolitique, l'URSS.

Cela n'aurait pu être qu'une déception, mais cet échec sportif fut vécu chez l'Oncle Sam comme une injustice. "La plus grande injustice de l'histoire olympique", ira jusqu'à titrer Sports Illustrated. Question de point de vue. La plus grande polémique, à coup sûr, en tout cas. Une incroyable série de cafouillages et de décisions controversées ont émaillé les trois dernières secondes d'une rencontre que les Américains ont cru gagner, au point de célébrer leur triomphe sur le parquet avant de ravaler leur peine et leur colère.

Sept médailles à Lausanne, cinq en Allemagne

Lors de la cérémonie protocolaire à l'Olympische Basketballhalle, l'interminable deuxième marche, supposée accueillir les douze joueurs de la sélection US, restera vide. Toute la délégation US a décidé de la boycotter. De cette médaille d'argent, ils ne veulent pas. Ils n'en voudront jamais. Aujourd'hui, sept d'entre elles demeurent dans un coffre, au Musée olympique de Lausanne. Les cinq autres, selon le CIO, doivent toujours se trouver en Allemagne, peut-être dans un carton du Comité d'organisation moisi par le temps.

La cérémonie protocolaire du basket : la deuxième marche reste vide. Les Américains sont déjà repartis.

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Peu importe. Le pacte sacré des Douze hommes en colère, né dès ce 10 septembre 1972, n'a jamais été rompu : si un seul d'entre eux refuse de récupérer sa médaille, personne ne la récupérera. Kenny Davis a fait inscrire dans son testament qu'aucun membre de sa famille ne pourra hériter de sa médaille. "De toute façon, si tu as deux gamins, tu fais comment ?", plaisante-il avant de redevenir sérieux : "J'ai demandé à ma femme et à mes enfants de comprendre que cette chose n'avait aucune valeur à mes yeux, donc elle ne doit pas en avoir pour eux non plus. Ils l'ont parfaitement accepté."

A plusieurs reprises, on tentera de les convaincre. Avant les Jeux de Los Angeles, en 1984, Basketball USA, responsable du programme olympique, propose d'organiser une célébration au cours de laquelle les médailles seraient remises aux membres de l'équipe de Munich. "C'est à eux de décider, expliquait alors Bill Wall, le directeur exécutif de Basketball USA. Nous savons tous que nous avons été volés, mais j'aimerais qu'ils acceptent et que nous mettions cela derrière nous." Ils vont voter. Et ils refuseront.

La fin de non-recevoir de Jacques Rogge

Au fil des années, seuls deux joueurs exprimeront leur désir de jouir de leur médaille d'argent : Tommy Burleson et Ed Rattlef. Depuis, le premier assure avoir changé d'avis. Quant au second, il confiait à l'époque vouloir sa médaille parce que sa femme souhaitait qu'il la récupère. Ils ont divorcé, et Ratleff a repris sa position d'origine. Le pacte, toujours le pacte.

Tom McMillen, lui, n'en a jamais voulu. Il n'est pas Henry Fonda, il n'est pas M.Davis. Mais, après son entrée en politique chez les Démocrates (il reste le seul joueur de l'histoire de la NBA à avoir été candidat au Congrès tout en étant encore actif et il a été élu à la Chambre des Représentants en 1986), il a tenté d'utiliser sa nouvelle fonction pour peser auprès du Comité olympique américain. Non, ils ne voudraient jamais de leur médaille d'argent. Mais la reconnaissance de leur or à leurs yeux volé, oui.

En 1992, McMillen adresse un courrier en ce sens au CIO, sans recevoir de réponse. Dix ans plus tard, le scandale qui éclabousse les Jeux de Salt Lake City en patinage lui souffle une idée. Dans l'épreuve des couples, il s'avère que les juges russes et français se sont entendus pour favoriser le duo Berezhnaya - Sikharulidze. Une fois l'affaire révélée, les Canadiens Jamie Sale et David Pelletier se verront offrir après coup de partager le titre olympique avec le duo russe.

Alors, pourquoi pas nous, même 30 ans après, se demande McMillen ? Cette fois, il obtient une prise de position officielle de Jacques Rogge, le président du CIO. Une fin de non-recevoir. Malgré leurs certitudes et leur entêtement, les Douze hommes en colère ne seront jamais champions olympiques.

Septembre noir

Drôle d'histoire, quand même. Drôle de match. Drôles de Jeux. Drôle devant s'entendre ici dans l'autre acception de cet adjectif : singulier, bizarre. Car Munich n'a pas prêté à rire. Dans la nuit du 4 au 5 septembre 1972, au beau milieu de la quinzaine olympique, le terrorisme s'invite entre les anneaux. Huit membres de l'organisation palestinienne Septembre Noir s'introduisent incognito en survêtement dans le Village olympique et prennent en otage des membres de la délégation israélienne. A l'heure du dénouement, 24 heures plus tard, le bilan est sanglant : 17 morts, dont 11 athlètes et entraîneurs israéliens.

Les Jeux, presque comme si de rien n'était, vont reprendre leur cours dès le 7 septembre, au surlendemain du drame et au lendemain d'une cérémonie commémorative. Show must go on. A tout prix.

Comme tout un chacun, les basketteurs américains nourrissent des sentiments ambivalents. Tom McMillen n'a pas oublié son retour au Village. "Devant le building 31, témoigne-t-il dans le livre Three Seconds in Munich, on pouvait voir l'impact des balles dans le mur. Tout 'ça', les Jeux, qui n'avaient jamais aussi mal porté leur nom, la compétition, devenait dérisoire." "Je me disais 'pourquoi est-on encore là ? Pourquoi jouer encore au basket après ce qui est arrivé ?'", rapportait quant à lui en 2003 Bobby Jones, la star de North Carolina, dans le documentaire d'ESPN Three seconds of chaos.

Mais le tournoi allait entrer dans sa dernière ligne droite, avec les demi-finales. "J'étais très partagé, avoue dès lors Kenny Davis. D'un côté, nous n'avions qu'une envie, c'était de rentrer chez nous. Nous étions tous dévastés. Mais il y avait une partie de nous qui se disait que nous étions tout près de la fin du tournoi, c'était un rêve de devenir champions olympiques. Avec le recul, je pense que les bonnes décisions ont été prises. Mettre les Jeux en pause, rendre hommage aux victimes, puis repartir."

Munich 1972 : Le commando Septembre Noir place les Jeux sous le signe de la terreur.

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Une bande de mômes

Le soir même de la reprise des Jeux, le 7 septembre, les Etats-Unis balaient l'Italie en demi-finale (68-38) alors que l'URSS domine Cuba (67-61) dans le derby des cousins socialistes. Le grandissime et invincible favori a rendez-vous avec son challenger le plus attendu dans choc final idéal.

Personne n'envisage sérieusement une défaite américaine. Jamais les Etats-Unis n'ont été battus aux JO en basket : 62 matches, 62 victoires. A Munich, lors de leurs huit premières rencontres, ils ont survolé les débats. Écart moyen : 32,4 points. Mais de la force de l'habitude naît la faiblesse d'une trop dangereuse certitude. Car ce Team USA, mal pensé et mal fagoté, ne s'avance pas sans faille.

C'est une équipe de mômes. Moins de 21 ans de moyenne d'âge. Le plus jeune roster jamais envoyé dans le bain olympique par les Etats-Unis. L'équipe ne manque certes pas de joueurs de qualité, de Doug Collins à Mike Bantom, de Jim Brewer à Kenny Davis en passant par les deux Jones, Dwight le scoreur et Bobby le défenseur. Presque tous seront des futurs premiers tours de draft. Presque tous vivront des carrières NBA entre l'honorable et le remarquable. Mais il manque à ce groupe une star, un leader incontournable, un go-to-guy d'évidence.

Walton et Erving, deux si grands absents

Bill Walton aurait dû embrasser ce rôle. A 19 ans, le pivot californien, au cœur d'une glorieuse carrière universitaire sous le maillot de UCLA, est de loin le meilleur joueur NCAA du pays. Walton, c'est le calibre supérieur. Le futur MVP de la NBA aurait donné une autre dimension à ce groupe olympique. Mais il n'a aucune intention de passer la fin de son été en Bavière. Sa première expérience "internationale", au Championnat du monde 1970, l'a vacciné, notamment en matière de coaching : "Pour la première fois de ma vie, j'ai été exposé à un coaching négatif, à la réprimande systématique des joueurs, aux insultes et aux menaces envers ceux qui n'étaient pas assez performants."

Puis, Walton revient de blessure. Il n'a guère envie de jouer avec son corps. Alors il pose des conditions inacceptables à sa venue pour être bien sûr de ne pas être intégré à l'effectif pour Munich : il demande à ne pas effectuer la préparation. Il veut bien jouer, mais pas s'entraîner. Le staff refuse, évidemment.

Bill Walton en 1972 sous le maillot de UCLA.

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Bobby Knight, entraîneur légendaire des Hoosiers d'Indiana de 1971 à 2000, a brièvement intégré le staff cet été-là lors du stage préparatoire. Il n'a jamais digéré l'absence de la tour de contrôle Walton : "s'il avait été là, croyez-moi, personne ne parlerait aujourd'hui de cette finale à Munich, parce que les Etats-Unis l'auraient gagné haut la main", a-t-il écrit dans son autobiographie.

Pas de Bill Walton, donc, et pas davantage de Julius Erving. L'autre méga-star universitaire a quitté la fac avant l'heure pour rejoindre les pros et la lucrative ABA, la ligue rivale de la NBA. Et bientôt plus de Swen Nater. Lui aussi joue à UCLA. Au poste de pivot. Doublure de Walton, il pourrait faire le bonheur de n'importe quelle raquette du pays. Il décrochera d'ailleurs un titre de meilleur rebondeur en NBA avec les Clippers en 1980. Contrairement à Walton, lui rêve de croquer la pomme olympique. C'était sans compter sur Pearl Harbor.

Dans l'enfer de Pearl Harbor

Le rustique coach Hank Iba a en effet choisi pour préparer Munich la base navale la plus traumatisante de l'histoire américaine. Drôle d'idée ? Peut-être. Drôle de stage aussi. Les douze sélectionnés ont droit à un régime digne des Douze salopards. Préparation militaire. Lever à l'aube, pas au clairon mais pas loin. Trois séances quotidiennes d'entraînement de trois heures. Les joueurs dorment dans un seul et même dortoir, humide et infesté de rats certaines nuits. "Quand on a finalement eu droit à une journée de repos, se souvient Doug Collins en rigolant, on a franchement hésité à s'évader."

Swen Nater ne tient pas le choc. Au bout de deux semaines, le pivot de UCLA a perdu plus de dix kilos. Il s'en ouvre au sélectionneur :

Nater : "Coach, ça ne marche pas pour moi cette préparation, regardez dans quel état je suis. Vous ne pouvez rien faire pour aménager le programme ?"

Iba : "Non, on ne peut rien faire."

Nater : "Alors je vais devoir partir".

Iba : "On te prévient dès que ton avion est prêt."

C'est tout le secteur intérieur de ce Team USA qui se trouve dévasté, d'autant que Marvin Barnes a été laissé de côté. Le bad boy de Providence (on le surnommait "Bad News" parce qu'il ne se passait pas une journée sans que ses coachs n'apprennent qu'il avait eu un problème extra-sportif), machine à rebonds, une sorte de Dennis Rodman avant l'heure, ne s'entendait pas avec le gendre idéal Tim McMillen. Le staff a dû trancher entre les deux. Barnes est resté chez lui.

Mis bout à bout, tout cela commence à faire beaucoup. Mais c'est leur sport. Leur titre olympique. Alors on n'imagine pas l'inimaginable. Les Américains ne s'envisagent pas vulnérables. Ils ont tort.

Swen Nater, l'autre pivot de UCLA qui ne verra pas Munich.

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La revanche de Fischer - Spassky ?

L'URSS s'impose comme la puissance émergente du basket mondial. Bronzée à Mexico et menée de main de maître par Vladimir Kondrachine, installé sur le banc depuis dix-huit mois, elle dispose d'un effectif et d'un jeu cohérents. D'un vrai et grand leader, aussi, en la personne de Sergei Belov. A 28 ans, l'arrière du CSKA Moscou est au sommet de son expression. Celui qui deviendra en 1992 le premier joueur européen intronisé au Hall of Fame constitue l'atout numéro un de l'armada rouge.

Mais il est loin d'être le seul. Ivan Edeschko, le subtil Modestas Paulauskas, même s'il arrive blessé en Allemagne, le meneur Zurab Sakandelidze et le géant Sergei Kovalenko sont eux aussi des références. Dans ce groupe où l'expérience prime, le jeune Alexander Belov, 20 ans, fait office de minot. Sans lien de parenté avec le grand Sergei, l'enfant de Leningrad sera bientôt érigé au rang de héros national.

Dans le bloc de l'Est, et tout particulièrement dans la patrie du camarade Brejnev, le sport est enrobé d'un enjeu politique à peine voilé. Surtout aux Jeux Olympiques. Surtout en cette année 1972, où la grande URSS célèbre son demi-siècle d'existence.

Or, avant cette finale face aux Etats-Unis qui va décerner le dernier titre de ces JO bavarois, les Soviétiques caracolent en tête du tableau des médailles avec... 49 médailles d'or. La 50e, pour le 50e anniversaire, face au géant américain, en basket. Plus qu'un symbole, l'opportunité unique d'un bouquet final rouge et or.

Enjeu d'autant plus majuscule que, huit jours plus tôt s'est achevé à Reykjavik le duel au sommet entre Bobby Fischer et Boris Spassky, consacrant l'Américain comme le nouveau champion du monde d'échecs. Là aussi, la géopolitique planait sur l'échiquier.

Iba, le choix du pire

Ce 9 septembre, il est 23h45 à Munich lorsque la finale débute. L'improbable et tardif horaire a été choisi pour accommoder les diffuseurs américains et leurs téléspectateurs. Il ne faut qu'une poignée de minutes pour comprendre que la 63e victoire américaine sera la plus dure à conquérir.

Guidés par Sergei Belov, les joueurs de Kondrachine prennent rapidement les devants dans une première mi-temps fermée à double tour. Leur avantage oscille entre quatre et huit points. A la pause, l'URSS vire avec cinq longueurs d'avance (26-21). La grande Amérique vacille. "Ils avaient une grande équipe, concède John Bach, un des entraîneurs-assistants. Ils avaient joué plus de 400 matches ensemble. 400 matches. Nous en avions à peine une douzaine."

Mike Bantom tente de se défaire de la nasse soviétique.

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La supériorité du collectif russe saute aux yeux. Surtout, la bande à Belov impose son style et son tempo : lent, posé, tout en contrôle. C'est là que le choix de Iba pour mener cette guerre-là dévoile au pire moment son aspect nocif. Beaucoup avaient tiqué. Figure légendaire d'Oklahoma State, ce bon vieil Hank apparaît dépassé et ses préceptes de jeu périmés.

A 68 ans, cet adepte de la défense de fer a certes guidé le Team USA vers le titre à Mexico quatre ans plus tôt, mais ses récents résultats à Oklahoma State ne plaidaient pas en sa faveur. Avant son départ à la retraite en 1970, il n'avait signé que 47 victoires en 127 matches sur ses cinq dernières saisons. Et sa dernière apparition au Final Four universitaire remontait à 1951.

Alors, pourquoi lui ? Pour des raisons politiques, essentiellement. Dans un basket US déchiré entre la NCAA d'un côté, le comité olympique et l'instance dirigeante du basket amateur de l'autre, il convenait de trouver un compromis. Hank Iba fut celui-là. Le choix du pire.

Instinct de survie

"Iba avait perdu le contact avec le jeu, qui était en pleine évolution au début des années 70", regrettait Kenny Davis dans le New York Times en 1992, pour le 20e anniversaire du désastre. Loin du "run and play" et du pressing demi-terrain qui s'épanouissent en NBA et en NCAA, Iba reste figé sur sa vision passéiste. A Munich, son équipe défend fort et bien. Mais elle marque peu. Et ce qui n'était qu'une crainte diffuse lors des huit premiers matches leur éclate à la figure dans cette finale : les Etats-Unis utilisent un cadre trop étriqué pour exprimer les qualités de leurs joueurs.

"Vous pouvez parler de ce que vous voulez, de la qualité de l'équipe d'URSS, de l'arbitrage, mais notre vrai problème, assène l'arrière Ed Ratleff, c'était notre façon de jouer. Vous aviez là des gars qui aimaient courir, mettre du rythme d'un bout à l'autre du terrain, et sur chaque possession, on se passait la balle six, sept, huit fois avant de prendre un tir. C'est ça qui nous a mis dedans." "Nous voulions contrôler le tempo, mais à ce jeu-là, ils étaient bien meilleurs que nous", confirme Mike Bantom. Car eux ne jouent pas contre-nature.

URSS - Etats-Unis : les Soviétiques jouent au chat et à la souris.

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Quand l'écart atteint la barre des dix points à dix minutes de la fin du match, l'odeur du roussi chatouille les nasaux d'Hank Iba. Facteur aggravant, cette finale agressive file un mauvais coton. Dwight Jones, provoqué par Mikheil Korkia, tombe dans le panneau et a le tort de répondre. Les deux joueurs sont exclus mais le préjudice le plus lourd est américain : en Jones, les Etats-Unis perdent le meilleur scoreur d'une attaque déjà anémiée. Une poignée de minutes plus tard, Jim Brewer, balancé par Alexander Belov, doit quitter le parquet définitivement.

Il faudra que, mus par l'imminence du danger et une forme d'instinct de survie, les joueurs prennent enfin le pouvoir pour briser l'aspect inéluctable de la déroute. "On a décidé que, quitte à perdre, il fallait le faire en jouant notre jeu, pas le leur, explique Bantom dans le documentaire d'ESPN. Ce fut la décision des joueurs, pas celle des coachs."

Doug Collins, le presque héros

Retrouvant leurs vertus naturelles, les Américains effectuent un pressing demi-terrain payant. Harassés, les Soviétiques cèdent à la panique, multiplient les pertes de balle et ne marquent plus. "J'ai commencé à voir la peur sur les visages des Russes, reprend Bantom. La seule question, c'était : est-ce que nous aurons assez de temps ?".

Menés par Kevin Joyce, les Etats-Unis reviennent à un petit point, 48-49, à 38 secondes de la fin. Puis Doug Collins intercepte une passe hasardeuse de Sergei Belov au bout de la possession suivante. L'arrière d'Illinois State subit une grosse faute sous le cercle adverse. Deux lancers à venir, trois secondes au chronomètre.

Doug Collins a été sonné en retombant au sol sur la faute. Après avoir passé une bonne minute immobile sur le parquet, il ne sait plus trop s'il est à Munich, à Pearl Harbor ou ailleurs. "Je me souviens avoir entendu coach Haskins et coach Bach (les assistants, NDLR) dire au coach Iba 'il faut envoyer quelqu'un d'autre tirer les lancers !', raconte Collins. Mais coach Iba a répondu : 'si Doug peut encore marcher, il va les tirer'."

Peut-être la meilleure intervention de tout son mandat. "Ses mots m'ont électrifié. Le coach croyait en moi, ça m'a galvanisé", reprend Collins. Le presque héros et futur entraîneur des Bulls et des Pistons obéit. Il va sur la ligne. Ficelle. Une fois. Deux fois. 50-49 à trois secondes de la fin. Les Etats-Unis mènent pour la première fois du match. Un vrai miracle.

Drame en trois actes

Il reste donc trois secondes à jouer. C'est presque fini mais ça ne fait que commencer et, près d'un demi-siècle plus tard, il ne reste au fond de cette soirée que ces trois secondes prêtes à s'étirer sur des minutes. Les trois secondes les plus longues, oui, et peut-être les plus absurdes de l'histoire du basket. Pour les Américains, un drame en trois actes.

Acte I

Remise en jeu ligne de fond. Le ballon est ensuite dans les mains de Sergei Belov à peine à hauteur de la ligne médiane. Ça urge. Un coup de sifflet retentit. Un des deux arbitres stoppe le jeu à une seconde du buzzer. Kondrachine et son adjoint Bashkin sont entrés sur le terrain en hurlant. Ils assurent avoir demandé un temps mort entre les deux lancers de Collins.

Selon les règles de l'époque, un entraîneur peut demander un temps mort soit en informant directement la table de marque, soit en appuyant sur un petit bouton rouge. Le sélectionneur soviétique assure avoir appuyé et il n'en démordra jamais. Le système a-t-il connu une défaillance ? La table de marque a-t-elle manqué d'attention ? Personne n'en saura jamais rien. Dans le maelstrom de ce dénouement, l'histoire du temps mort est sans doute le point le plus flou. Après quelques palabres, le jeu va reprendre.

Acte II

Rebelote. Nouvelle remise ligne de fond. Cette fois, il ne reste plus qu'une seconde. Ni vu ni connu, Vladimir Kondrachine a réussi à effectuer un changement, illégal mais que personne n'a vu : Edeshko est entré à la place de Zharmukhamedov. Il est chargé d'effectuer une longue passe pour Sergei Belov. Les deux hommes, coéquipiers au CSKA, ont déjà arraché plusieurs victoires en club dans cette configuration désespérée. Edeshko expédie donc sa passe-missile, mais Belov ne peut contrôler le ballon, qui rebondit sur le panneau avant de repartir.

C'est fini. Les Etats-Unis sont champions olympiques pour la huitième fois consécutive. Ils s'en sortent bien. Les voilà qui célèbrent leur miraculeux triomphe en courant dans tous les sens. Scènes de liesse. Elles durent une trentaine de secondes, jusqu'à ce que des officiels demandent à Hank Iba et ses joueurs de retourner sur leur banc.

La joie des Américains sera de courte durée : mais ils se sont vus champions olympiques.

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Un homme, invité surprise, vient d'entrer en scène dans cette curieuse pièce. Il se nomme Renato William Jones et il est le patron de la Fédération internationale. Se dirigeant vers la table de marque, il ordonne à celle-ci de remettre trois secondes, et non une, au tableau d'affichage, pour revenir à la configuration initiale après les deux lancers de Doug Collins. A ses côtés, Renato Righetto, l'expérimenté arbitre brésilien, ne moufte pas. On ne contredit pas le boss, même s'il outrepasse ici ses droits et ses prérogatives.

"Je n'arrivais pas à y croire, soupirait encore trente ans après les faits Mike Bantom. J'avais l'impression qu'ils allaient leur redonner une chance jusqu'à ce qu'ils finissent par marquer." Hank Iba, furieux, envisage un moment de quitter le terrain avec ses joueurs et son staff. La crainte d'une disqualification l'en dissuadera. "Je ne voulais pas perdre ce match quatre heures après, le cul sur ma chaise", dira-t-il. Même en ayant l'impression d'être pris pour ce qu'ils sont convaincus de ne pas être, les Américains restent. Après tout, la situation reste très favorable.

Hank Iba (2e en partant de la droite, avec l'accréditation autour du cou), demande des explications à la table de marque dans cette fin de match rocambolesque.

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Acte III

Jamais deux sans trois. Cette fois, c'est la bonne. Edeshko à la passe, à nouveau. Les 212 centimètres de Tom McMillen sont plantés devant lui. Mais le second arbitre, Artenik Arabadjian, fait un geste que McMillen interprète comme une injonction à reculer. Edeshko s'engouffre dans la brèche et profite de cet espace supplémentaire pour balancer le ballon. Arabadjian a toujours juré que son geste avait été mal interprété par le pivot américain. Sur ce point précis comme sur tant d'autres, la jeunesse et la naïveté de l'équipe US se seront avérées criantes et fatales.

A l'autre bout du terrain, c'est l'autre Belov, Alexander, qui est au rendez-vous. Sasha le gamin. Lui a l'âge de ses adversaires. Mais il va les rouler dans la farine. Kevin Joyce et Jim Forbes sont face à lui. A un contre deux, Belov s'en sort comme un vieux briscard qu'il n'est pas. Les Américains réclameront une poussette et un marcher au milieu de leurs dizaines de complaintes. Mais cette dernière action, comme au fond ce match et toute cette aventure, aura été gérée de manière apocalyptique.

On ne sait trop comment, lui non plus sans doute, mais Sasha Belov se retrouve seul, complètement seul sous le panier. Forbes et Joyce ont volé. Il n'a plus qu'à déposer le ballon dans le cercle. 51-50. L'URSS est championne olympique. La fin de l'hégémonie américaine. Une page d'histoire du basket. Et des Jeux.

Sascha Belov vient de marquer. L'URSS va être sacrée championne olympique.

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Je pensais qu'au bout de deux ou trois ans, l'amertume finirait par s'en aller, mais elle est là pour la vie

La finale achevée, la controverse peut débuter. Les Etats-Unis ont déposé une réclamation officielle. Sans trop y croire. A 4h30 du matin, dans la cohue, le jury d'appel chargé de statuer quitte la salle et annonce qu'il rendra son verdict dans la journée.

Sur ses cinq membres, deux occidentaux, un Italien et un Portoricain, voteront en faveur des Américains. Les trois autres, membres du bloc communiste (un Cubain, un Polonais et le président, un Hongrois) statueront contre la réclamation américaine. Par trois voix contre deux, le jury entérine le résultat et la victoire soviétique.

Lorsque l'annonce est rendue publique en début d'après-midi, la sélection américaine est déjà dans l'avion du retour. Sans attendre un verdict évident à leurs yeux, les membres du Team USA ont décidé quelques minutes après la fin du match de ne pas prendre part à la cérémonie. Ce fut la naissance du pacte des Douze hommes en colère.

La désillusion des Etats-Unis, battus dans une fin de match rocambolesque...

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La vie de ces jeunes hommes a changé à Munich. Le temps a pu parfois atténuer la colère, mais n'a jamais apaisé la frustration. En 1992, Sports Illustrated avait interrogé les maudits de Bavière. Ils ne s'étaient toujours pas remis de cette nuit-là. "Je pensais qu'au bout de deux ou trois ans, l'amertume finirait par s'en aller, mais elle est là pour la vie", estime Jim Brewer pour qui cette défaite fut "la fin du monde".

La confusion des sentiments fut telle que Mike Bantom ne se souvenait pas avoir pleuré. Ce n'est que quelques années après qu'il l'a compris : "Je suis tombé à la télé sur une émission qui remontrait des grands moments de l'histoire des Jeux. Ils ont passé la fin de notre match et je me suis vu sur l'écran après le panier des Russes. J'étais là, sur le banc, et je pleurais. Je n'en revenais pas, parce que je me souvenais de la confusion, de la colère, d'avoir hurlé, mais je ne me souvenais pas avoir pleuré. Et d'un seul coup, tout est revenu. Alors je me suis assis, et j'ai pleuré à nouveau."

Un carton au box-office russe

Kenny Davis n'est pas plus immunisé contre le ressentiment. Au contraire. Au-delà de ses circonstances, cette défaite était plus cruelle encore pour lui que pour d'autres. "J'étais plus âgé (il a fêté ses 24 ans en descendant de l'avion à New York...) et je savais que je ne jouerais pas en NBA contrairement à tous les autres. Ces Jeux, pour moi, c'était le sommet de ma vie sportive, la consécration du dur travail que j'avais fourni. J'ai pleuré toute la nuit."

Mais il parvenait encore en 2012 à mettre ce malheur-là en perspective : "Chaque fois que je m'apitoie sur moi-même parce que je n'ai pas été champion olympique, je pense à ces jeunes Israéliens tués aux Jeux. J'ai rangé tous les trophées de basket, mais sur mon bureau, j'ai gardé la couverture du Times avec l'image de l'hélicoptère qui explose à la fin de la prise d'otages. Imagine-toi dans cet hélicoptère, les mains liés dans le dos, une grenade roulant à tes pieds et compare ça au fait de ne pas avoir eu de médaille d'or. Si, à l'arrivée, perdre cette finale doit être la pire injustice que les gars de l'équipe ont subie, alors nous aurons tous eu une belle vie."

Ni noire ni blanche, la vérité est grise dans cette histoire. Moins binaire que le monde de la défunte guerre froide, peuplée de gentils et de méchants, rôles interchangeables selon le point de vue. Concernant cette finale, celui des Soviétiques n'a pas changé. Ils étaient les meilleurs, ils ont gagné et ils le méritaient. Les deux premiers points apparaissent incontestables, le troisième sujet à interprétation. Mais l'arrière Tom Henderson n'est pas loin d'y souscrire : "Vu la manière dont nous avions joué, nous ne méritions pas vraiment de gagner ce match."

Les trois secondes de Munich demeurent en Russie une page de gloire qui n'a que peu d'égal. Un film, Aller vers le haut, a retracé il y a quelques mois ce sacre fondateur. Sorti le 28 décembre 2018 sur les écrans, il est devenu en trois semaines le film le plus rentable de l'histoire du cinéma russe. Ivan Edeshko, l'homme de la dernière passe historique, était présent à l'avant-première moscovite. "Je sais qu'ils (les Américains) considèrent toujours qu'ils ont gagné et que la Russie doit rendre sa médaille d'or, expliquait-il alors. C'est le genre de controverses qui ne prendra jamais fin". Voilà, au moins, un point de concorde.

La joie a changé de camp. Pour de bon.

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Si la Dream Team a vu le jour à Barcelone, elle est née de Munich

Ivan Edeshko est un des quatre survivants de l'épopée soviétique. Sasha Belov, le héros, le plus jeune, fut aussi le premier à partir. En 1977, une maladie rare lui est diagnostiquée : un sarcome, une tumeur cardiaque. En 1978, l'équipe d'URSS se prépare pour les Championnats du monde aux Philippines. Un mois avant le départ, Belov effectue un dernier test. Il veut encore y croire. Un tour de terrain en trottinant. Il s'arrête et souffle à son coéquipier Stanislav Eremin : "Stani, je ne peux plus. C'est foutu." Sasha Belov s'éteint le 3 octobre 1978, deux jours après le début du Mondial. Il avait 26 ans.

Des Douze hommes en colère, seul Dwight Jones est décédé, en 2016. Il avait eu le temps de prendre part à la "Joyeuse réunion", petit nom donné aux retrouvailles entre tous les membres de l'équipe, en 2012. Pour la première et dernière fois.

La grande Amérique a su à Munich qu'elle n'était pas invincible. Parce qu'elle n'avait pas envoyé la meilleure équipe possible, avec le meilleur coach possible. Il faudra un autre échec, en 1988 à Séoul, pour que les Etats-Unis décident de prendre vraiment une concurrence plus aiguisée au sérieux. Quatre ans plus tard débarquerait à Barcelone la Dream Team, celle des Jordan, Magic, Barkley, Bird, Ewing et compagnie. LA Dream Team. La seule, avant que le terme ne se galvaude.

Un homme a œuvré pour que les professionnels de la NBA représentent la Bannière étoilée sous les anneaux : Tom McMillen. En 1986, après son élection au Congrès, son premier projet de loi fut de proposer que la sélection olympique américaine de basket soit composée de joueurs pros. L'accouchement fut long et douloureux. Mais si la Dream Team a vu le jour à Barcelone, elle est bel et bien née de Munich.

Barcelone 1992 : 20 ans après Munich, la Dream Team laissera une trace indélébile.

Crédit: Imago

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