Imaginez une toute petite porte avec des projecteurs énormes braqués dessus. C’est par là que les Brooklyn Nets viennent de quitter les playoffs NBA, balayés en quatre manches au 1er tour par les Boston Celtics, après une nouvelle défaite lundi soir, à domicile (112-116). La formation new-yorkaise est la seule à ne pas avoir gagné un match dans ces playoffs. Une humiliation terrible pour une franchise qui avait pourtant pour ambition de décrocher le premier titre de son Histoire. La chute n’en est que plus violente.
Alors le cadavre est encore chaud mais l’autopsie attend sagement depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, de cette dégringolade au classement – 11 défaites de suite – en février en passant par les rebondissements autour du statut vaccinal de Kyrie Irving. Des blessures, des tensions, des polémiques… autant d’éléments venus polluer la saison des Nets, conclue par ce coup de balai. De quoi laisser des traces. Même en conférence de presse, Kevin Durant semblait au bout du rouleau, à court d’énergie pour expliquer ou chercher les raisons de cet échec cuisant.
Bien sûr qu’il est fatigué. KD s’est rendu disponible pour Team USA l’été dernier. Une préparation de trois semaines suivie d’un voyage au Japon avec des Jeux Olympiques où il s’est démené pour ramener une médaille d’Or. Dans la foulée, il s’est retrouvé contraint de jouer 37 minutes par match – à 33 ans et deux ans après une déchirure du tendon d’Achille – parce que son coéquipier et meilleur ami refusait de se faire vacciner contre le COVID-19. Forcément, il a fini par se blesser. Et à peine revenu, il a dû carburer pour envoyer son équipe en playoffs. Une fois qualifié, Durant n’a eu aucun répit. 176 minutes sur 192 possibles au cours des quatre matches. Impossible de le faire sortir, sous peine de prendre l’eau.
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Durant voudrait être échangé : implosion en vue à Brooklyn, effervescence dans toute la NBA
30/06/2022 À 19:38
"Ils sont forcément fatigués : Kyrie jeûne tous les jours et Kevin doit jouer plus de 40 minutes par match après avoir été absent six à sept semaines", confiait Steve Nash à propos de ses meilleurs joueurs après le Game 3. Un argument encore avancé après l’élimination de Brooklyn, mais à une nuance (importante) près : cette fois-ci, Nash, Durant et Irving ont mis en avant l’extra-sportif comme premier facteur de la fatigue. "Tout le monde sait dans l’organisation ce que nous avons traversé", remarque KD. Kyrie parle lui "du centre d’attention de la cohue médiatique." Là, peut-être même sans le savoir, ils ont enfin mis le doigt sur le début du problème. Mais sans en faire la bonne lecture.

Kevin Durant vs Jayson Tatum, sur le logo des Nets - 25/04/2022

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Du talent mais aucune alchimie, aucun génie

Si les Nets – et notamment Irving – ont été constamment au cœur de l’attention… c’est d’abord par choix. Tout part de la décision du meneur All-Star de ne pas se faire vacciner contre le COVID-19 alors que les règles new-yorkaises imposaient au moins une dose pour pénétrer dans les grandes enceintes de la ville, dont fait partie le Barclays Center. Inapte pour les rencontres à domicile, le joueur de 30 ans a été mis à l’écart par sa franchise jusqu’à ce qu’elle se sente obligée de le faire revenir pour soulager Durant.
L’intéressé s’est senti pris pour cible mais c’était avant tout les conséquences de sa décision. Il a même fait un début de mea culpa après le Game 4 : "J’ai le sentiment d’avoir laissé tomber l’équipe à un moment quand je n’étais pas autorisé à jouer. Je n’ai jamais voulu être le centre de l’attention mais je pense que j’ai été une source de distraction pour nous." Trop tard.
Ce cirque a gonflé tout le monde, sauf Durant, qui a continué à défendre bec et ongles son camarade. James Harden, lui, a préféré jeter l’éponge et forcer son départ au milieu de la saison, direction Philadelphie, un concurrent direct, à peine un an après avoir agi de la même manière à Houston. "Il n’y a eu aucune continuité", regrette le numéro 7 des Nets. Ça s’est effectivement senti sur le terrain. Aucune cohérence. Aucune alchimie.

Kevin Durant lors de Atlanta Hawks - Brooklyn Nets en NBA le 2 avril 2022

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Les Celtics ont certainement très bien défendu sur le meilleur attaquant du monde, limité à 26 points à 39% aux tirs et 33% à trois-points avec plus de 5 pertes de balle par match. Mais ils ont aussi profité d’un néant tactique. Un jeu pauvre et stéréotypé, prévisible au possible avec essentiellement des isolations jouées par les deux stars. Brooklyn ne manque même pas de talents au-delà de ses deux futurs Hall Of Famers.
Quatre autres joueurs ont inscrit plus de 10 points en moyenne sur la série. Mais il n’y avait aucun liant entre les différents membres du cinq majeur. Aucun mouvement collectif, ou presque. Et ça, contre une vraie équipe comme Boston, ça se paye cash. Avec pourtant Steve Nash sur le banc, le maestro des Suns du début des années 2000, puissance collective avec des joueurs altruistes et constamment en mouvement, précurseurs du basket moderne. Il n’y a eu aucun génie dans ses prises de décision. Peu de variations.

Des stars mais aucune culture, aucun respect

Le coach fait souvent office de bouc émissaire mais les stars ne doivent pas être exemptées de reproches à Brooklyn. Il est temps pour l’organisation de les mettre face à leurs responsabilités. Parce que jusqu’ici, elles ont eu tous les droits. Et seul Kevin Durant a renvoyé l’ascenseur en se montrant à la hauteur. Les autres n’assument pas leur statut, ou ne le comprennent pas.
Kyrie Irving a laissé tomber ses coéquipiers. Ben Simmons aussi, en quelque sorte. L’Australien est arrivé en février en jurant de mettre en place tout un processus pour revenir à la compétition. Il n’a toujours pas joué. James Harden a abandonné le navire en sentant qu’il allait couler. Il y a un vrai problème de culture dans cette franchise. En perdition pendant des années, les Nets ont pris le temps de se reconstruire un vrai noyau dur solide, en misant sur le travail, pour finalement avoir une chance de convaincre des fortes individualités de les rejoindre.
Durant et Irving ont mordu à l’appât et ils ont tout fait vriller, en remettant en question les méthodes des dirigeants et du staff dès leur arrivée. Au point où Kenny Atkinson a préféré démissionner. Le management a cédé. Le pari pouvait effectivement valoir le coup : les stars constituent le premier ingrédient pour une équipe qui vise le titre. Les Celtics ne gagneraient pas non plus sans Jayson Tatum et Jaylen Brown. Mais les Nets doivent comprendre que c’est plus profond.

Durant Irving

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"Quand je dis que je suis là avec Kev, je vois vraiment ça comme le fait que nous devons diriger cette franchise aux côtés de Joe (Tsai, le propriétaire) et Sean (Marks, le GM)", confiait par exemple Irving. D’un côté, c’est vrai, ils vont être les visages de cette organisation. Sauf qu’il y a une hiérarchie à respecter. Quelle ironie pour Sean Marks, passé par les Spurs, où Tim Duncan se laissait engueuler violemment par Gregg Popovich pour que tous ses coéquipiers marchent droit.
Quelques mois en arrière, Marcus Smart, un homme clé du vestiaire des Celtics sans être une star, s’en prenait publiquement à Tatum et Brown pour les pousser à lâcher plus la balle. Boston a finalement terminé deuxième à l’Est en dominant la ligue depuis le début de l’année 2022. Aux Nets, c’est l’inverse : chacun fait ce qu’il veut, surtout Irving. Personne n’est rappelé à l’ordre. Les individus se placent au-dessus de la franchise. Et la différence est énorme, la preuve avec ce 4-0. Un score qui reflète une certaine logique. Peut-être même une certaine justice. Ne serait-ce que basketballistique.
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