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Meldrick Taylor, deux secondes avant la gloire

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Meldrick Taylor

Crédit: Eurosport

ParLaurent Vergne
22/10/2019 à 01:05 | Mis à jour 10/04/2020 à 05:54
@LaurentVergne

LES GRANDS RECITS - Boxeur magnifique, héritier de Ray Leonard, Meldrick Taylor aurait pu devenir la grande star de la fin du XXe siècle. Mais le 17 mars 1990, l'Américain s'est incliné face à la légende mexicaine Julio Cesar Chavez. Un combat qu'il a longtemps dominé, avant de tout perdre à deux secondes de la fin. Dénouement cruel, pour une des plus grandes polémiques de l'histoire pugilistique.

Les Grands Récits sont de retour ! Avec une nouvelle thématique pour vous accompagner jusqu'à la fin de l'année. Elle s'intitule "Sur le fil". Après les maudits, les miraculés, les seconds rôles ou encore les héros improbables, nous avons souhaité nous pencher sur les "grands finishs" du sport et ces moments uniques (et tardifs) où tout a basculé.

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Installez-vous confortablement. Fermez les yeux. Puis comptez jusqu'à deux. Deux secondes. C'est fait ? Cela passe incroyablement vite. On ne fait rien en deux secondes. Pas même le temps d'inspirer puis d'expirer pour un cœur lambda. On ne fait tellement rien que l'expression "deux secondes" figure dans le dictionnaire. Définition : prendre peu de temps. On l'utilise parfois avec un autre chiffre mais, précise le Larousse, "deux secondes est le plus utilisé". Comme pour dire, deux secondes, ce n'est rien. Nada. Peanuts. Une broutille temporelle.

Ce n'est rien et c'est pourtant tout ce qui définit l'existence de Meldrick Taylor depuis exactement trente ans. Ce qui sépare l'ancien boxeur américain, et le séparera à jamais, d'une place toute différente dans l'histoire de son sport. "A deux secondes de la gloire", c'est d'ailleurs le titre choisi par Taylor pour son autobiographie, parue en 2009. Comme si ces deux secondes avaient figé son existence.

C'était le combat de sa vie. Celui qui devait l'installer pour de bon dans le gotha. L'introniser comme le grand boxeur de sa génération, toutes catégories confondues. Ce devait être son bâton de maréchal. Ce fut sa croix. En deux secondes, Meldrick Taylor a tout perdu. S'en est-il jamais remis ? Pas le boxeur, à coup sûr. L'homme non plus, sans doute.

Sur l'Olympe à 17 ans

Jusqu'à cette soirée du 17 mars 1990, sa trajectoire fut pourtant en tous points conforme à celle de la nouvelle étoile qu'il incarnait. Sa première couronne est teintée d'or. Lors des Jeux Olympiques de Los Angeles, en 1984, Taylor est sélectionné pour défendre la bannière étoilée chez les poids plumes.

Ce Team USA est considéré comme le plus exceptionnel de l'histoire par sa densité de talents . Certes bien aidé par les absences de Cuba ou de l'U.R.S.S. pour cause de boycott, l'Oncle Sam rafle 11 médailles sur 12 possibles, dont 9 en or. Même ceux qui ne décrochent pas le titre deviendront par la suite des stars chez les professionnels, tels que Virgil Hill et, plus encore, Evander Holyfield, seulement bronzé sous le soleil californien.

Taylor parachève l'œuvre collective en se couvrant d'or le tout dernier jour. Il n'est alors pas celui dont on parle le plus. Pernell Whitaker, alias "Sweat Pea", le plus doué de tous, Henry Tillman, sacré chez les lourds, ou Mark Breland, le roi des welters et déjà une star chez les amateurs, attirent davantage la lumière. Mais Meldrick Taylor frappe par son extraordinaire précocité. A Los Angeles, il est le seul sous la barre des 20 ans et il s'en faut de beaucoup : loin des 20 printemps de Whitaker ou Frank Tate, des 22 d'Holyfield ou des 24 de Tillman, Taylor n'a que 17 ans lors de cet été 1984, ce qui fait de lui un des plus jeunes champions olympiques de tous les temps.

Le nouveau Leonard

La précocité sera toujours sa marque de fabrique. Le natif de Philadelphie n'a pas fêté ses 18 ans depuis un mois lorsqu'il débute sa carrière pro en novembre 1984, au Madison Square Garden de New York. Ce soir-là, tous les médaillés d'or des Jeux entament leur marche vers la gloire. Et très vite, le "petit" Meldrick Taylor va ressortir du lot.

"A Los Angeles, il était le 'bébé' de cette équipe, relevait en 2003 dans le documentaire de HBO, Legendary Nights, le journaliste du Boston Globe Ron Borges. Il avait un talent fou, mais il y avait de plus grands noms, des gars plus âgés. En revanche, dès qu'il est passé chez les pros, il est devenu la crème de la crème de cette génération. Il est devenu LA star. Il s'est développé plus vite. Il était le plus spectaculaire et il savait tout faire."

Très vite, les comparaisons élogieuses pleuvent. Une, surtout : Meldrick Taylor est annoncé comme le nouveau Sugar Ray Leonard. Parallèle tout sauf absurde, y compris au plan visuel. Par sa vitesse de bras, phénoménale, et ses déplacements aériens, la "baby star" de la boxe US évoque irrésistiblement Leonard. "Il était éblouissant, juge Al Bernstein, le commentateur d'ESPN. Je ne sais pas si, au cours des vingt-cinq dernières années, il y a eu beaucoup de boxeurs aussi excitants à regarder que lui."

Il voulait être Joe Frazier

Taylor, c'est l'école Philadelphie. Philly n'est pas que la ville de Rocky Balboa. C'est aussi, entre autres, celle de Joe Walcott, de Joey Giardello et, bien sûr, de Joe Frazier. Une véritable école de boxe. Mieux, une identité pugilistique. Natif de la cité pennsylvanienne, Taylor s'inscrit dans cette tradition, celle d'une boxe où le mot combat prend tout son sens. Ou, selon la définition donnée par Taylor lui-même : "Le boxeur de Philadelphie se bat avec beaucoup de cœur et d'envie, il est prêt à se battre jusqu'à la mort. Il se bat chaque minute de chaque round". Le vrai compliment, pour lui, était de s'entendre dire qu'il s'était battu comme un chien. Pas qu'il avait bien boxé.

Dans la lignée d'un Frazier, il se considèrera toujours comme un combattant avant d'être un boxeur. Peut-être à tort, à en croire un autre journaliste qui l'a bien connu, Bernard Fernandez, du Philadelphie Daily News : "Sa plus grande force et sa plus grande faiblesse, c'était d'être un boxeur de Philadelphie. Il voulait être Joe Frazier. Et malgré sa technique fabuleuse, il voulait trop souvent se lancer dans un combat de rue sur le ring. C'est aussi pour ça que le public et les médias l'adoraient, mais, parfois, ce fut à son désavantage." Le 17 mars 1990, cela finira même par causer sa perte.

Au sommet de l'Olympe à 17 ans, l'Américain n'en a pas 22 lorsqu'il devient champion du monde IBF des poids super-légers en dominant le tenant du titre, Buddy McGirt. Redoutable puncheur, McGirt domine le premier round. Pour Taylor, un excellent test : "Il m'a secoué, maisj'ai prouvé que je pouvais encaisser. McGirt a pensé que j'étais un faible." "J'ai essayé de me faire respecter tout de suite, avoue le champion déchu. Mais il tapait 100 fois plus fort que moi. Alors je me suis dit 'oups, il va falloir que je change de tactique.' Mais rien n'a marché."

McGirt n'a que son courage à opposer à son cadet. Il s'accroche, met un point d'honneur à ne pas tomber mais, au 12e round, épuisé, saignant de partout, il est sauvé du K.-O., mais pas de la défaite, par l'intervention de son entraîneur qui saute sur le ring pour mettre un terme au combat. Après cette correction, Dan Duva, le promoteur de Taylor, lâche à la sortie du ring une tirade cruelle mais devenue fameuse : "Une chose amusante est arrivée à Buddy McGirt sur le chemin de la légende. Il a croisé Meldrick Taylor, qui lui a marché dessus."

Cinq semaines après la chute de Tyson

En cas de victoire, McGirt aurait ensuite affronté Julio Cesar Chavez. Après avoir conquis le titre chez les super-plumes puis les légers, le Mexicain souhaite accaparer la catégorie supérieure. Seuls quelques détails contractuels restaient à régler, mais le principe d'un combat au Madison Square Garden, en janvier 1989, avait été acté par les deux parties.

Dès ce 3 septembre 1988 où il intègre la caste des rois du monde, Meldrick Taylor se dit prêt à prendre la place de McGirt. L'intox commence, par l'intermédiaire de Dan Duva : "Je pense que Chavez ne voudra pas affronter Meldrick. Il l'évitera, car il sait qu'il ne pourra pas contenir sa vitesse."

Le combat aura bien lieu, mais il faudra attendre un an et demi pour cela. Entre temps, Chavez a conquis la ceinture WBC des super-légers, quand Meldrick Taylor a conservé à trois reprises son titre IBF avant de soigner une blessure à un genou. Mais les deux hommes ne peuvent plus s'éviter. La date et le lieu du choc sont arrêtés : le 17 mars 1990, dans l'indoor Arena du Hilton de Las Vegas, trop petite pour satisfaire toutes les demandes de billets. Des écrans géants seront installés dans la salle de bal du palace.

A la sortie du premier hiver de la décennie naissante, le monde de la boxe se remet à peine d'un séisme que personne n'a vu venir. Cinq semaines plus tôt, à Tokyo, Mike Tyson est tombé de son lourd piédestal, terrassé autant par ses propres manques que par son obscur bourreau, James Buster Douglas.

La Jaguar et le SUV

Or, avec Tyson, Julio Cesar Chavez est considéré comme le boxeur le plus dominant de son temps, toutes catégories confondues. Et Taylor, en dépit de son jeune âge, est lui aussi tenu en haute estime. Jim Lampley, au micro pour HBO, le diffuseur, plante le décor : "Il est juste de dire que Chavez et Taylor figurent tous les deux parmi les cinq meilleurs boxeurs de la planète, toutes catégories confondues. Ce combat peut être un des plus mémorables depuis très longtemps."

Certes, on peut arguer que Lampley vend sa propre soupe. D'autant que HBO a grand besoin de faire de Chavez-Taylor un événement majuscule. Au-delà de la sensation sportive, pour le network américain, la chute de Tyson s'apparente à une catastrophe industrielle : HBO venait de signer pour les sept prochains combats de Iron Mike. Mais indépendamment de ces considérations, ce championnat du monde des super-légers a bel et bien une gueule de blockbuster. Après la déchéance de Tyson, le vainqueur deviendra le nouveau roi de la boxe mondiale.

Meldrick Taylor et Lou Duva.

Crédit: Getty Images

En dehors des lourds, aucune affiche n'a été aussi attendue depuis le Hagler-Leonard d'avril 1987. Il y a tout pour allécher dans cette opposition de styles entre deux boxeurs fiers, invaincus et dans la plénitude de leur expression. "La Jaguar et le SUV", selon la métaphore motorisée de HBO. Ce sera le 26e combat de Meldrick Taylor, vainqueur de 24 de ses 25 premiers matches, pour un nul. A 27 ans, Chavez n'a, quant à lui, jamais connu la défaite en 66 combats. Au cours des cinquante dernières années, aucun boxeur n'est resté invaincu aussi longtemps.

Pour Taylor, c'est le révélateur absolu. Pour Chavez aussi, le test est d'une envergure inédite. Jamais le Mexicain n'a été confronté à une telle adversité. On lui reproche même le casting global de sa carrière. La moitié de ses victoires a été obtenue avant ses vingt ans, au Mexique, pour lui permettre de se faire la main. Une seule de ses 15 défenses de titre, contre Edwin "Chapo" Rosario en 1987, a été considérée comme un défi à la hauteur de son talent. Perfidement, Lou Duva, père de Dan et membre essentiel du clan Taylor, crache à huit jours du combat : "66-0 ? Laissez-moi rire. Le bilan de Chavez, c'est 4 ou 5-0, pas plus. Le reste ne signifie rien."

Chavez comme à la maison

Jamais il n'a affronté un Meldrick Taylor. Mais ce danger majeur a aussi valeur d'opportunité pour le guerrier de Culiacan. Il peut devenir le maître absolu de la boxe. Hagler et Leonard à la retraite, Hearns vieillissant, Tyson au tapis, Chavez rêve non seulement d'être considéré comme le meilleur, mais aussi comme une star internationale. Le nouvel étendard de la boxe. Idole en son pays, il a commencé à prendre des cours d'anglais pour soigner son image aux Etats-Unis. Passage obligé. Mais, d'abord, il doit battre Taylor.

Le jeune Américain affiche son respect mais aussi sa confiance : "Chavez est un grand boxeur. Il est agressif et précis. Mais j'ai la vitesse de main et de pied. Je vais le frustrer. Il n'a encore jamais rencontré un adversaire aussi rapide que moi.Je ne suis qu'au début de mes meilleures années. Ce combat fera de moi une superstar."

Samedi 17 mars 1990. L'attente touche à sa fin peu après 22 heures. Chavez, le premier, grimpe sur le ring du Hilton. Il est acclamé. Théoriquement, le Mexicain, en terre américaine, boxe "à l'extérieur". Concrètement, il est chez lui. Sur les 9800 spectateurs présents, on estime à 7000 le nombre de supporters mexicains.

L'entrée de Meldrick Taylor est plus mouvementée. A sa sortie du couloir, la musique prévue ne se lance pas. Lou Duva devient fou. "Où est cette putain de musique ?, hurle-t-il. Mettez la musique !" Le "America the beautiful" de Ray Charles démarre enfin. Dans le coin de Taylor, costard sur le dos et drapeau américain en main, se tient Evander Holyfield, venu accueillir son ancien compagnon de la classe 1984.

Taylor plus "leonardien" que jamais

Cette fois, c'est l'heure. Richard Steele réunit les deux protagonistes au centre du ring. Ancien poids lourd-léger de bon niveau, Steele, 45 championnats du monde au compteur, est unanimement considéré comme un des meilleurs arbitres de la planète. Il n'a qu'un seul défaut, en tout cas aux yeux du clan Taylor : on le dit proche de Don King, grand manitou de la boxe et promoteur de la majorité des stars de l'époque. Dont un certain Julio Cesar Chavez...

Suffisant pour que Lou Duva ait tenté, en vain, de récuser Steele. "Non qu'il ne fut pas compétent, il l'était, mais il y avait des questions à Las Vegas sur la manière dont il avait géré des combats impliquant des boxeurs de King", explique le manager dans le documentaire Legendary Nights. A l'issue de ce combat, Richard Steele sera au cœur d'une des plus grandes polémiques de l'histoire de la boxe, qui n'en manque pourtant pas.

Mais avant les deux secondes de l'improbable dénouement, ce Chavez - Taylor va se montrer à la hauteur d'une attente pourtant démesurée. L'Américain déploie sa boxe magnifique. Plus rapide que jamais. Plus "leonardien" que jamais. C'est Sugar Mel' Taylor. Mieux, son esthétisme le dispute à une efficacité encore jamais vue chez lui.

Il donnait même une leçon de boxe à Chavez

Chavez est aux premières loges pour le mesurer. Jamais le Mexicain n'a été secoué de la sorte sur un ring. Débordé, incapable de mettre sa boxe en place, il perd les rounds les uns après les autres. A l'issue de la 5e reprise, Taylor, conscient de son chef-d'œuvre en cours d'écriture, lève les bras au ciel. Jerry Roth est ce soir-là un des trois juges en charge de "scorer" le combat. Il n'en revient pas : "Après quelques rounds, je pensais que Taylor était en train de gagner, et largement. Il donnait même une leçon de boxe à Chavez."

Le coin de Julio Cesar suinte l'inquiétude, à l'image de son entraîneur, Cristobal Rosas : "Tu combats aussi pour ta famille, pour ton pays ! Allez, tu es en train de perdre ce combat, réagis ! Tu es meilleur que lui mais tu ne peux pas te permettre de perdre un autre round. "

Il va en perdre d'autres. Aux trois-quarts du combat, Taylor semble posséder une avance irrémédiable. Pourtant, l'affrontement est en train de changer d'âme. Moins flamboyant, peu spectaculaire, Chavez effectue un redoutable travail de sape. Dès la 6e reprise, Sugar Ray Leonard, consultant pour HBO, relève "un filet de sang qui commence à s'échapper de la bouche de Taylor", tout en notant que l'Américain n'a pas l'air gêné.

Pendant neuf rounds, Meldrick Taylor domine Julio Cesar Chavez

Crédit: Getty Images

Une drôle de sensation dans tout le visage

Mais le mal le ronge depuis plusieurs minutes déjà. Personne ne le sait encore, mais à la toute fin du deuxième round, un terrible crochet de Chavez a provoqué une fracture de l'os orbital gauche de Taylor. Sur les images du combat, on peut voir l'Américain secouer la tête violemment avant le début de la troisième reprise comme pour vérifier que tout va bien. Il l'avouera plus tard, il avait "une drôle de sensation dans tout le visage."

Au carrefour des 9e et 10e rounds, l'histoire n'est plus la même. Meldrick Taylor a les deux yeux presque fermés. Au bord du ring, Ron Borges résume l'apparente contradiction de deux évidences : "Taylor gagnait round après round. Mais quand vous le regardiez, vous vous disiez 'mais qu'est-il arrivé à ce type ?' C'est comme s'il avait pris une fenêtre en pleine face. Je ne pensais pas que Chavez remportait des rounds, mais à sa manière, il était en train de punir Meldrick".

Tout le monde voit que Taylor souffre. Mais Richard Steele, lui, l'entend. A l'impact, le bruit des coups de Chavez témoigne de leur aspect destructeur. "Je savais que Taylor menait, dira l'arbitre. Mais en même temps, les coups envoyés par Chavez étaient des coups à briser les os, tellement puissants, à la face, au corps. Une grande partie du public ne mesurait pas ce que ce jeune homme était en train d'endurer."

Chavez, le K.-O. ou rien

Reste que, pour préserver son invincibilité, Julio Cesar Chavez n'a plus qu'une échappatoire : le K.-O. Après le combat, le décompte des juges dévoilera que deux d'entre eux donnaient un net avantage à l'Américain à l'issue du 11e round : 107-102 pour Dave Moretti, 108-101 pour Jerry Roth. Le troisième, Chuck Giampa, créditait en revanche le Mexicain d'un point d'avance (105-104). Mais aux points, Taylor l'aurait emporté. Chacun le ressent ainsi, Chavez compris, même si, après le combat, il fera mine de s'insurger : "Les juges qui me donnaient si loin derrière sont complètement à côté de la plaque. Ils sont aveugles. C'était un combat très serré."

Passé à tabac, Meldrick Taylor manque de se tromper de coin à la fin de la 11e reprise. Il se tourne d'abord vers celui de Chavez avant que Richard Steele, lui attrapant le bras, ne le remette dans le bon sens. "Il ne lui reste plus grand-chose dans le moteur, Larry", glisse au micro Jim Lampley à son confrère Larry Merchant. "Mel, c'est le dernier round du match de ta vie !", beugle Lou Duva. De façon assez incompréhensible, tous ses hommes de coin, son entraîneur George Benton et Duva en tête, lui intiment de repartir à la castagne : "Tu veux être champion du monde ?Il te faut ce round, le combat repose sur ce round."

Rien n'est plus faux. Ces trois dernières minutes, Meldrick Taylor aurait dû les passer à bouger, plus qu'à frapper. A refuser le combat, s'accrocher. Tenir debout. C'est tout ce dont il avait besoin. Mais souvenez-vous : Taylor est un boxeur de Philadelphie. Un combattant. La baston, "chaque minute de chaque round." Parce que c'était sa nature, au moins autant qu'en raison des consignes erronées de son clan, il va donc accepter le face-à-face, jusqu'au bout. Jusqu'à sa chute.

Ray Leonard va s'en étonner dans ce dernier acte : "Meldrick combat comme s'il était mené aux points." Il va commettre la même erreur que Billy Conn. En 1941, face au roi incontesté des poids lourds, la légende vivante Joe Louis, Conn mène nettement aux points après 12 rounds. Plutôt que de gérer, il continue d'avancer. Cueilli au 13e round, K.-O., il ne sera jamais champion du monde des lourds.

24 secondes

Trois minutes séparent Taylor de la légende. Avant le début de la dernière reprise, sous le regard noir de Chavez, il lève une dernière fois les bras. L'Américain est dans un triste état. "Ses deux yeux se ferment, du sang continue de sortir de son nez, de sa bouche. Mais s'il tient debout, il gagne", résume Larry Merchant.

A deux minutes du terme, voulant décocher un crochet gauche, Taylor perd l'équilibre. C'est la fatigue qui vient de l'expédier au tapis. Sans conséquence, mais révélateur. Mais la gloire est presque-là. "Peut-être les deux dernières minutes de l'invincibilité historique de Julio Cesar Chavez", lance Merchant. Le Mexicain reste patient mais ne trouve pas l'ouverture. A une minute du terme, il ne semble plus en mesure de générer l'indispensable K.-O. Et Taylor se bat, encore. Le plus agressif, c'est toujours lui. Contre toute logique.

A 24 secondes de la fin, une droite de Chavez secoue pour de bon son rival. Une fois encore, Taylor, plutôt que de se protéger, se rue sur Chavez. Plus lucide, ce dernier pivote alors sur lui-même et bloque l'Américain dans les cordes. Une droite, encore. Le pantin Taylor se désarticule et s'effondre. Il reste 16 secondes. Dans les tribunes, la colonie mexicaine explose.

Mais Chavez n'est plus maître de rien. Pour lui, le combat est terminé. Tout repose désormais sur la capacité de Meldrick Taylor à se relever. Richard Steele a déjà décompté 6 quand Taylor, appuyant son bras droit sur une corde, se redresse. L'arbitre compte jusqu'à 9.

Steele : "Aucun combat n'est plus important que la vie d'un homme"

Steele regarde Taylor. "Are you OK ?" Une fois. "Are you OK ?" Deux fois. Devant l'absence de réponse de Meldrick Taylor, qui a le regard tourné vers son coin, Richard Steele arrête le combat. L'affichage de HBO à l'écran indique qu'il restait quatre secondes. Mais le chronomètre officiel va enregistrer l'arrêt du match à deux minutes et cinquante-huit secondes dans ce dernier round. Taylor vient de perdre un combat qu'il aurait gagné deux secondes plus tard. A deux secondes de la gloire.

"Une des décisions les plus étonnantes prises par un arbitre dans l'histoire du sport", clame à chaud Larry Merchant. De fait, c'est du jamais-vu. Un boxeur, à deux secondes d'une victoire certaine, stoppé alors qu'il venait de se relever. "Quoi ?", réagit Meldrick Taylor, incrédule. Lou Duva, fou furieux, s'est déjà rué sur le ring pour protester.

Une polémique dans la polémique va alors naître. Richard Steele expliquera avoir vu Lou Duva monter vers le ring au moment de son décompte : "Cela m'a conforté dans ma décision, j'ai pensé qu'il voulait mettre fin au combat". Mais Duva, jusqu'à sa mort en 2017 à l'âge de 95 ans, jurera de son côté n'être venu sur le ring qu'après la décision de Steele, pour manifester son mécontentement. Aucune image ne permet de trancher ce point précis.

Interviewé sur le ring par Larry Merchant, Steele assume d'emblée sa décision, sans afficher le moindre doute : "J'ai arrêté le combat parce que Meldrick avait reçu beaucoup de coups, des coups très durs. (...) Aucun combat n'est plus important que la vie d'un homme."

Contexte or not contexte ?

Cet argument, Meldrick Taylor ne l'acceptera jamais. Chavez, dans le coin opposé pendant le décompte de Steele, n'aurait pas eu le temps de lui adresser le moindre coup supplémentaire. Pour sa santé, que Steele arrête le combat ou non n'aurait donc rien changé. Du point de vue de Taylor, dès lors, comment comprendre cette décision ?

Jusqu'à la fin de sa carrière, Richard Steele essuiera régulièrement des sifflets, mais restera toujours droit dans ses bottes. Aujourd'hui encore, il est convaincu d'avoir pris la bonne décision. Il a considéré la situation pour ce qu'elle était : un homme rincé, saoulé de coups, défiguré et incapable de reprendre le combat, même s'il n'avait pas à le faire. On peut éventuellement reprocher à Steele de ne pas avoir tenu compte du contexte, mais si l'on fait abstraction de celui-ci, sa décision tombait sous le sens.

Or, le contexte, ce n'était pas le problème de Steele. Si cette même décision était la bonne à n'importe quel autre moment du combat, pourquoi ne le serait-elle pas à deux secondes de la fin ? "Je me moque du temps qu'il reste, avait d'ailleurs affirmé Steele sur le ring, en avouant ne pas avoir fait attention à la lumière rouge qui clignotait dans les quatre coins, indiquant les dix dernières secondes du combat. Ma seule préoccupation, c'est l'état de santé du boxeur. Quand je vois un boxeur qui en a eu assez, j'arrête les frais. Je lui ai demandé s'il allait bien et il ne m'a pas répondu."

J'étais prêt à perdre, je peux l'accepter, mais pas comme ça

Tout est là. Ancien juge, Harold Lederman est alors consultant sur HBO. Sur l'instant, il apporte son soutien à Richard Steele : "Taylor n'a pas répondu à sa question. Quand vous êtes arbitre, si le boxeur ne peut pas vous répondre, vous n'avez pas d'autre choix de d'arrêter le combat, car cela pouvait signifier que Meldrick Taylor était sérieusement touché. A partir de là, Richard Steele a pris la décision. C'est triste que ça arrive à ce moment-là, mais je suis à 100% d'accord avec cette décision."

C'est peu dire que le clan Taylor ne partage pas cette vision des choses. "Des conneries ! tonne Lou Duva. Meldrick s'était relevé, il avait gagné ce match !Meldrick a dominé ce combat pendant 11 rounds, deux minutes et cinquante-huit secondes, puis l'arbitre nous l'a enlevé. Il n'y a pas de manière plus horrible de perdre."

Après avoir passé deux jours à hôpital, Taylor donne une conférence de presse le lundi avec les Duva. Le désormais ex-champion IBF n'a toujours pas digéré : "J'étais prêt à perdre, je peux l'accepter, mais pas comme ça. Je ne peux pas croire que Steele a fait ça dans un match de cette magnitude."

La conférence de presse de Meldrick Taylor, deux jours après le combat.

Crédit: Getty Images

Le bilan médical fait froid dans le dos

Vainqueur ou vaincu, Meldrick Taylor aura payé un lourd tribut. Le Dr Flip Homansky était le médecin officiel à la commission de boxe du Nevada. Il est le premier à l'avoir examiné après le combat. Son bilan fait froid dans le dos : "Il avait plusieurs fractures à la face, son visage était gonflé de façon grotesque et il urinait du sang pur. C'est un gamin qui avait été détruit au visage, au corps et au cerveau."

Pour deux secondes, Julio Cesar Chavez a donc préservé son invincibilité. Conscient d'être passé près du précipice, il rend le soir même hommage à sa victime tout en louant sa propre grandeur : "Il frappait plus fort, il était plus rapide, mais j'avais plus de cœur que lui. Je me sentais très fatigué. Meldrick est un très grand combattant, un boxeur très intelligent. Quand j'envoyais un coup, il en envoyait trois. C'est le boxeur le plus dur que j'ai affronté. Il mérite une autre chance."

Ce combat va transformer Chavez en légende vivante dans son pays. Il restera invaincu pendant 90 combats (89 victoires, un nul) avant de s'incliner en janvier 1994 face à Frankie Randall, pour mieux le dominer quatre mois plus tard lors d'un épique remake.

La même année, en septembre, fidèle à sa promesse, Chavez accorde une lointaine revanche à Taylor. Sans la saveur ni le souffle de leur premier duel. Devenu brièvement champion du monde des welters en 1991, l'Américain n'est en réalité plus que le fantôme du magnifique boxeur qu'il fut. Lorsqu'il retrouve Chavez, Taylor parait bien plus que ses 28 ans. Il s'incline au 8e round. Par arrêt de l'arbitre. Encore. Sans la moindre polémique, cette fois.

Chavez - Taylor, la revanche, en 1994.

Crédit: Getty Images

Deux douleurs, deux bourreaux

Meldrick Taylor boxera de façon déraisonnable après sa gloire perdue jusqu'en 2002. Jamais il ne comblera ces deux secondes. Au-delà de sa carrière, sa vie glissera sur des terrains mouvants, entre problèmes fiscaux et légaux. Surtout, l'épisode de Legendary Nights dévoilera en 2003 un homme de 37 ans à l'élocution presque incompréhensible.

Les histoires de boxeur finissent mal en général. Depuis le 17 mars 1990, celle de Meldrick Taylor est enveloppée d'une douleur physique et psychologique. Marques indélébiles laissées par ses deux bourreaux, Julio Cesar Chavez et Richard Steele. A l'un comme à l'autre, il n'y a rien à reprocher.

"Aucun combat n'est plus important que la vie d'un homme", disait Steele. Il a raison. Mais quel boxeur, sur le ring, dans un combat dont chacun sait qu'il scellera la place des uns et des autres dans l'Histoire, peut l'entendre ? "Je suis prêt à laisser ma vie sur le ring, et ce n'est pas une figure de style. J'y suis vraiment prêt." L'homme qui parlait ainsi ne s'appelle pas Meldrick Taylor, mais Julio Cesar Chavez.

Julio Cesar Chavez vs Meldrick Taylor

Crédit: Getty Images

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