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Héros improbables : James "Buster" Douglas, le faire-valoir qui a terrassé l'invincible Tyson

James "Buster" Douglas, le faire-valoir qui a terrassé l'invincible Tyson

Le 30/01/2018 à 13:27Mis à jour Le 30/03/2018 à 14:19

James "Buster" Douglas n’était pas programmé pour devenir champion du monde des lourds et battre Mike Tyson. Tyson n’était pas programmé pour perdre ses ceintures face à Douglas. Le destin en a décidé autrement, dans un croisement de trajectoires aux accents surréalistes. Ce match a marqué l’histoire de la boxe, autant que ses deux acteurs, dont le déclin a commencé ce soir-là.

Chaque mardi, Les Grands Récits vous proposent de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Jusqu'à la fin du mois de février, les six premiers volets seront consacrés aux héros improbables ayant brillé à contre-emploi, là et où on ne les attendait pas. Quatrième volet consacré à James "Buster" Douglas.


11 février 1990. Tokyo Dome. "Down goes Tyson". Trois mots pour un tremblement de terre. Iron Mike est au sol. L'invincible a plié, anéanti par un uppercut suivi d'un double enchainement droite - gauche. L'inimaginable est devenu réalité dans une stupeur et un silence assourdissants. Au dixième round d'un combat dont il n'a été au mieux qu'un figurant de luxe, Tyson - 37 victoires dont 33 avant la limite - mord la poussière pour la première fois de sa carrière.

A terre, le molosse de Brooklyn tente de reprendre ses esprits, ramasse son protège-dents comme il le peut. Mais Tyson n'a plus rien à offrir, sinon l'image d'une statue déboulonnée doublée d'un pantin désarticulé. Le champion du monde WBC, WBA et IBF est tombé, battu par un sans-grade, un boxeur sans éclat : James "Buster" Douglas.

Le natif de Columbus est tout autant sonné que Tyson et que l'assistance, dont la muette réaction jure avec l'incandescence enrobant les Championnats du monde de boxe, habituellement disputés de l'autre côté de l'Océan Pacifique. Personne n’était prêt à ça. On n’abat pas des chênes tous les jours.

Tyson vs Douglas

Douglas n’a pas survécu à son Everest

La suite de cette histoire n'est pas aussi heureuse qu'on aurait pu l'imaginer le jour où "Buster", sobriquet donné par son grand-père, s’est fait un (sur)nom. On aurait pourtant adoré vous raconter que James Douglas est devenu un monument du noble art, assis à la droite des Ali, Foreman, Mayweather, Frazier ou Louis. Il n'en est rien. James "Buster" Douglas n'est qu'un accident de l'histoire. Une rupture de l'espace-temps pugilistique dont il ne reste que ces dix rounds, les seuls à avoir leur place au Panthéon de la boxe. Parce que Douglas n'a pas survécu à son Everest.

Il n'y aura jamais de "rematch", malgré les efforts du futur président des Etats-Unis, un certain Donald Trump, magnat de l’immobilier qui avait déjà tout prévu chez lui, à Atlantic City. Une raclée plus tard et un compte en banque finalement bien garni après son unique défense de titre face à Evander Holyfield, Douglas range les gants. A 30 ans. Il n'a plus rien sous le capot. Après le paradis, la route qui s'ouvre devant ce roi d’un jour n'est qu'une vertigineuse descente aux enfers, entre dépression, prise de poids inconsidérée (il ira jusqu'à peser près de 200 kilos) et coma diabétique, quatre ans après le nirvana. Arrivé devant la grande faucheuse, il rebrousse chemin et poursuit le sien, ici-bas. Soigné et en paix avec lui-même, Douglas reviendra sur les planches. Mais rien ne sera plus jamais comme avant. Rien ne sera jamais comme ce 11 février 1990.

" Pour ma mère"

"A côté de ça, Cendrillon ressemble à une histoire triste". Au commentaire avec Sugar Ray Leonard et Jim Lampley, Larry Merchant est tout aussi hébété que les 40 000 privilégiés massés dans le Tokyo Dome. Le journaliste de HBO n'a néanmoins pas égaré son sens de la formule sur le chemin du ring où il est le premier à interroger le nouveau champion du monde.

Larry Merchant à James Douglas :

"Pouvez-vous y croire ?

- Oui.

- Pourquoi est-ce arrivé ?

- Parce que j'ai gagné.

- Pourquoi avez-vous gagné ce combat…

- (il le coupe) Pour ma mère. Ma mère. Dieu bénisse son coeur."

Et le titan fond en larmes.

"Pour ma mère". En à peine une seconde, Douglas a tout dit. Ce dimanche 11 février, sur les coups de midi heure nippone, l'Américain s'est dépouillé pour elle, disparue vingt-trois jours auparavant. Lula Pearl avait 46 ans. Elle a été emportée par une crise cardiaque.

"Ce soir-là, on m'a appelé pour me dire : 'viens vite à la maison'. Maman n'allait pas bien et, le temps d'arriver, elle était déjà partie." Pour Buster Douglas, un monde s'effondre. Accablé, le boxeur va pourtant se relever et faire de son duel face à Tyson le combat d'une vie. Le combat de sa mère. Parce que Lula Pearl était sans doute la seule à croire en lui. A ses amies qui annonçaient que son fils allait "se faire assassiner par Tyson", maman "Buster" esquivait et ripostait par un crochet verbal : "Il va gagner, oui ! Il va réussir son coup". Elle n’en démord pas. Posture partagée par son fils, qui traverse d'autres difficultés dans sa vie privée. Son mariage bat de l'aile et sa relation avec son père, l'ancien boxeur Dynamite Douglas, est proche du néant.

" Assister à un combat de Tyson, c'est comme regarder une exécution"

Ce Championnat du monde ressemble à un non-événement. De près, de loin. De partout. Don King a mis Douglas entre les pattes de Tyson, comme on donne du menu fretin à un squale, histoire de lui ouvrir l'appétit avant de l'envoyer engloutir Evander Holyfield. "The Real Deal" a d'ailleurs fait le voyage jusqu'à Tokyo pour une conférence de presse, prévue dans la foulée de la victoire attendue de Tyson. Elle est censée annoncer le choc des titans à venir. Tout est booké pour juin. "Le contrat était prêt. J'avais 15 millions de dollars garantis et 20 ou 25, je crois, pour Tyson. Mais Douglas s'est mis sur notre chemin", se remémore-t-il dans les colonnes de Playboy qui, en 2015, avait ouvert ses pages aux acteurs de cette soirée historique.

Sur le papier, Tyson - Douglas est le choc le plus déséquilibré de l'histoire du noble art. La cote du challenger de 29 ans - déjà battu quatre fois durant sa carrière - est à 42/1 et un seul casino, oui un seul casino, accepte de prendre des paris, le Mirage de Las Vegas. Tyson est si fort qu'il va détruire son malheureux challenger. Circulez, il n’y aura rien à voir.

Depuis qu'il est devenu le plus jeune champion des lourds de l'histoire, "The Baddest Man on the Planet" a écrasé tous les imprudents. Ses défenses de titre durent un peu plus de cinq rounds en moyenne. Personne n'a jamais été aussi expéditif à ces hauteurs dans l'histoire de la boxe. Ses cinq derniers combats ? 2,6 rounds en moyenne. De boucherie en boucherie, Tyson (24 ans) dévore ses adversaires. "Assister à un combat de Tyson, c'est comme regarder une exécution", résume Joe Layden, auteur d'un livre sur le combat entre Tyson et Douglas (The last great fight). Habituellement si prompts à accueillir les destructions massives et hâtives d'Iron Mike, les casinos ne sont pas enclin à organiser le massacre qui s'annonce. Du coup, ce sera au Japon que l'inimaginable va se produire.

Mike Tyson et Don King

Mike Tyson et Don KingAFP

Depuis le décès de sa mère, James "Buster" Douglas n'a qu'un but : la rendre fière. "Elle m'a aidé à rester concentré. Je voulais la rendre encore plus heureuse, au paradis, expliquera-t-il des années plus tard à CBS. La dernière chose qu'elle aurait souhaité soit que je baisse les bras". Jamais, durant toute sa carrière de boxeur, il ne sera aussi concerné.

Entre la terrible nouvelle et le combat, Douglas redouble d'efforts, ne manque aucun entraînement et ne montre aucun signe de faiblesse. Ou très peu. "Six ou sept jours avant le combat, je le revois en face de moi. Il craque littéralement et fond en larmes en pensant à sa mère, se remémore John Russell, l'un de ses deux entraîneurs. Je lui ai jeté une serviette sur la tête et lui ai dit : 'ça va aller mon gars'. Mais c'est tout. A part ça, il n'a jamais montré aucun signe de faiblesse." Depuis son dernier combat, Douglas a perdu près de cinq kilos - qu'il reprendra avant d'affronter Holyfield. Il arrive au Japon dans la forme de sa vie.

Orgies et parties fines à Tokyo

Narrer la surprise du siècle sans se pencher sur le roi déchu n’aurait aucun sens. Car James "Buster" Douglas n'aurait jamais pu s'asseoir sur le trône d’Iron Mike si Tyson avait encore été Tyson. Or, aux drames personnels, brutaux ou latents, que vit Douglas, Tyson répond par un début de glissade sur une pente encore douce mais qui ne va pas tarder à se raidir, jusqu'à l'envoyer sur la case prison.

Quand il monte sur le ring du Tokyo Dome, Tyson n'a plus combattu depuis 203 jours et, surtout, n'en a plus envie. Il traverse une période compliquée sur le plan affectif. Son mariage avec l'actrice Robin Givens n'a duré que huit mois et le New Yorkais n'arrive pas à faire son deuil de cette idylle dont le point final est un divorce, conclu en 1989.

"Après ça, j'avais moins le désir de me battre. Le combat contre Buster Douglas aurait dû être vite plié, assure-t-il dans le documentaire "Tyson", qui lui avait été consacré en 2008. J'avais battu quatre mecs avant Douglas, des mecs plus forts que lui, dont Tony Tucker. Il avait mis Douglas KO". Evidemment, Tyson est sûr de son fait.

Son entourage n'arrange rien à l'affaire. Cus d'Amato, l'homme qui a découvert Mike Tyson, est mort en 1985, Bill Cayton et Kevin Rooney, manager et entraineur historiques, ont été priés de faire place nette. Du vice à la vertu, il n'y a qu'un pas : Tyson est entré dans l'ère Don King. Elle lui sera fatale. "Je ne m'étais pas entraîné dur. Je n'ai pas pris Buster Douglas au sérieux. Je suis allé au Japon, j'avais beaucoup de femmes dans ma chambre. L'un de mes sparring partners m'a même lâché, c'est dire… J'aurais dû m'entrainer plus sérieusement. C'est ma faute à 100%", concède-t-il.

Dans sa chambre d'hôtel, les orgies succèdent aux parties fines. Et vice versa. Tyson fait à peu près l'inverse de ce qu'il devrait faire. A savoir : ceinture avant un combat. Le 11 février, il perdra les siennes.

Robin Givens et Mike Tyson

Robin Givens et Mike TysonAFP

" Je n’ai pas eu mal"

La légende va s'écrire en dix rounds. Pour la première fois de sa carrière professionnelle, on voit Tyson marqué physiquement. Cinquième round, son œil gauche enfle et commence à se fermer. Dans son coin, c'est la panique. Parce que personne n'a songé une seule seconde à ce que le pitbull Tyson se retrouve malmené par Douglas. Pas de glace ni de fer à pommette. Pour soigner le champion, on redouble d'amateurisme en remplissant un gant de latex avec de l'eau du robinet. Le mal est fait.

Alors, il y aura bien ce 8e round. Au talent, Tyson envoie Douglas au tapis. Mais l'histoire n'est plus à écrire. Elle est déjà gravée dans le marbre. "Je n'ai pas eu mal. Je n'avais pas perdu ma lucidité, a confié James "Buster" Douglas lors d'une interview accordée à "On the ropes boxing radio". J'ai pris mon temps pour me relever. Une fois debout, j'étais solide sur mes jambes et prêt à combattre. Et puis la cloche a retenti, ce qui m'a donné encore plus de temps pour récupérer mais je n'étais pas du tout touché". Don King et Mike Tyson, mauvais perdants, tenteront de remettre en cause le résultat du combat avec cet épisode. L'arbitre aurait compté trop lentement. Pathétique. Comme le combat de Tyson. Le promoteur à la chevelure hirsute n'aura pas plus de réussite que son poulain sur le ring.

Dixième round. Douglas envoie Tyson au tapis. C'est terminé. Fin de l'histoire. Fin de la belle histoire. Pour Tyson. Pour Douglas. Il l’a fait pour sa mère. Le plus dur est à venir. Pour lui. Pour Tyson. Unis à jamais.

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