Le verre est-il à demi-vide, ou à demi-plein ? La question se pose toujours lorsqu'on perd une finale de grand tournoi dans les circonstances qui virent l'Angleterre échouer sur ses terres. Pour elle, il y aura toujours une place pour le regret et l'amertume, quand bien même les progrès qu'elle accomplit dépassèrent sans doute l'attente de la plupart. Elle avait attendu cinquante-cinq ans pour rêver de la sorte. Elle vient d'aligner, en trois ans seulement, une demi-finale de Coupe du Monde, une demi-finale de Ligue des nations et une finale d'Euro, elle qui n'avait jamais atteint le dernier carré d’une quelque compétition que ce soit depuis 1996. Et cela, elle l'a fait avec l'équipe la plus jeune de son histoire - et du tournoi -, après avoir exorcisé l'un des démons qui la hantaient depuis plus de trois décennies en battant enfin l'Allemagne. Mais elle finit par s'incliner, et on se demande aujourd'hui quand pareille occasion se représentera.
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Il y a évidemment beaucoup à dire et à redire sur la façon dont la victoire s'est refusée aux Three Lions. Le choix de Bukayo Saka et, à un degré moindre, de Marcus Rashford et de Jadon Sancho (qui excellent tous deux dans l'exercice des pénaltys*) pour tirer les trois derniers tirs au but de la série de cinq fera longtemps débat. Southgate l'a accepté, et a endossé publiquement la responsabilité de cette décision et de ce qui s'est ensuivi. La manière dont l'Angleterre sembla refuser le jeu pendant les trois derniers quarts de la rencontre, hormis un bref regain après l'entrée en jeu de Jack Grealish, aura frustré beaucoup de supporters et d'observateurs, particulièrement au vu des ressources offensives dont Southgate disposait sur le banc, encore que le pourquoi de cette timidité soit plus trouble qu'il y parait.
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D'un côté, le sélectionneur anglais est connu pour son aversion du risque (nous l'évoquions ici avant le tournoi); mais de l'autre, ce ne serait pas la première fois que cette équipe se serait tétanisée dans un quitte ou double comme celui-ci. Songez aux matches contre l'Islande en 2016, ou à la demi-finale contre la Croatie au Mondial russe. Dans ces deux cas, les Anglais avaient aussi ouvert la marque pour ensuite perdre leur football - et perdre tout court.

De héros à zéro, vraiment ?

Pour le reste, on pourra laisser de côté certains arguments dont on se sert aujourd'hui pour, soit minimiser ce qu'ont accompli les Anglais et leur manager, soit crucifier ce dernier, qui aurait soudainement eu tout faux alors que, jusque-là, ç'avait été le contraire, et que le verdict aurait été tout autre si Rashford n'avait pas trouvé l'extérieur du poteau et si Donnarumma ne s'était détendu du bon côté sur les tentatives de Sancho et Saka. L'avantage de recevoir ? Au vu des résultats des pays-hôtes dans les finales qu'ils organisèrent dans cette compétition, il est d'évidence ténu, puisque les deux nations qui en avaient bénéficié avant l'Angleterre - le Portugal en 2004 et la France en 2016 - avaient elles aussi loupé la dernière marche qui menait au trophée.
L'Angleterre avait la voie libre, a-t-on aussi pu entendre et lire, et ne rencontra que des équipes modestes ou dans le creux de la vague avant de tomber - enfin, de faire match nul et de s'incliner aux tirs au but - face à une "vraie" grande nation de football. Mais est-ce la faute des Anglais si l'Allemagne n'est plus ce qu'elle était et si les résultats des matches de poule lui ouvrirent un parcours plus dégagé dans sa moitié de tableau ? Cela aurait d'ailleurs pu la crisper, et l'aurait probablement fait de par le passé. Cette fois, elle maîtrisa parfaitement sa progression, donnant contre l'Ukraine le genre de spectacle que l'Italie avait offert face à une tout aussi faible Turquie au début du tournoi. On avait justement applaudi le show des Italiens. Pourquoi ne pas aussi applaudir celui qu'offrirent les Anglais en quarts de finale...et à Rome, pas devant leur public ?

Un Euro inéquitable, des demi-finalistes (et surtout les Anglais) avantagés ?

Jusqu'à la finale, presque tous les choix de Southgate, dont certains n'avaient rien d'évident, furent récompensés, sinon dans la manière, du moins dans le résultat, et ce n'est pas rien pour une sélection qui n'avait atteint les demi-finales d'une grande compétition que trois fois depuis 1966.
Vu de la sorte, le fameux verre est plus qu'à moitié plein, et beaucoup d'autres nations auraient bien voulu boire de la sorte, même si les dernières gouttes furent bien amères. Malheureusement, il est aussi empoisonné.

Le projet moral n'a pas tenu en tribunes

La manière dont Southgate sut fédérer son équipe et son pays autour d'un projet moral - et, n'ayons pas peur de le dire, politique, au sens noble du mot - ne mérite que l'admiration, tout comme l'engagement de joueurs comme Marcus Rashford, Raheem Sterling et Jordan Henderson, qui, accompagnés de tous leurs coéquipiers sans exception*, ont projeté de leur nation une image que le reste du monde n'attendait pas, et l'ont fait avec une humilité et une dignité bien absente de beaucoup d'autres aspects de la vie publique anglaise d'après le Brexit.
Le temps d'un tournoi, la sélection anglaise aura forcé le pays qui la représente à se regarder dans la glace, ce dont il avait bien besoin. Southgate avait donné le ton dès avant la compétition, en signant une lettre ouverte aux allures de manifeste à son pays, "Dear England", un plaidoyer en faveur d'un autre type de patriotisme, rassembleur, inclusif et tolérant, celui-là. Au vu de son extraordinaire popularité dans le pays - 72% d'opinions positives lors d'un tout récent sondage, mieux que Winston Churchill -, le petit-fils de Royal Marine avait su trouver un ton persuasif, en phase avec les vraies préoccupations de son pays.
Mais une autre Angleterre s'était réveillée durant le tournoi, que l'on vit montrer son visage dès le huitième de finale contre l'Allemagne, lorsque les supporters allemands présents à Wembley furent la cible de chants xénophobes et de menaces après que leur hymne avait été hué par une partie conséquente de la foule présente à Wembley. La situation empira lors de la demi-finale contre le Danemark, lorsque - déjà - de nombreux spectateurs sans billet trouvèrent le moyen de s'infiltrer dans le stade.
La jauge était passée de 41 000 à 65 000 spectateurs, ce qui expliquait en partie pourquoi les incidents se multiplièrent - dans l'indifférence quasi-générale des médias anglais, le Guardian excepté. Une famille fut agressée. On cracha au visage d'enfants danois. On hua l'hymne "Der er et yndigt land", bien sûr, ce qui valut à la fédération anglaise de recevoir une première amende de l'UEFA. Le laser qui cherche les yeux de Kasper Schmeichel. Tout cela, on le craignait. Mais rien ne nous préparait aux scènes auxquelles on assista dimanche, et qui n'étaient pas vraiment du genre à convaincre les électeurs de la FIFA à attribuer la Coupe du Monde de 2030 au Royaume-Uni et à l'Irlande, même si Boris Johnson entend continuer à soutenir cette candidature.
Perdre une finale ? Ce n'est pas une tragédie. Ce n'est qu'un match de football. Mais ce match de football aurait pu tourner à la tragédie.

Jets de projectiles, barrage de sécurité forcé : l'ambiance s'est soudainement tendue autour de Wembley à deux heures de la finale de l'Euro, Angleterre – Italie

Crédit: Getty Images

Au sol, l'urine plutôt que les genoux

On ne sait pas exactement combien de supporters se rendirent à Wembley des heures avant l'ouverture programmée des tourniquets. Plusieurs dizaines de milliers, sans le moindre doute. Peut-être près de cent mille. Et nous ne parlons pas de ceux qui avaient su dénicher un ticket. Nous parlons de ces fans pleins de bière qu'ils pissaient sur les trottoirs, tous des hommes - tous - qui avaient mis Leicester Square à sac avant de prendre le métro pour Wembley Park, sans que la police intervienne, elle qui sait sortir les matraques et les menottes lorsque ce sont des femmes qui se rassemblent sur Clapham Common en mémoire de Sarah Everard, assassinée quelques jours plus tôt. Ces voyous, je ne les ai jamais vus à un match de Premier League, moi qui ai dû assister à plus de deux mille. Curieux comme ils refont surface lorsque c'est l'Angleterre qui joue, comme s'il fallait une force d'un autre type pour soulever le rocher sous lequel ils se cachent d'ordinaire.
Vous avez tous vu ces scènes filmées à l'intérieur du stade, comme en dehors. Les bagarres. Les fans italiens - et anglais - terrifiés, en pleurs. Agressés, aussi. La ruée vers les entrées, les stadiers dépassés et dit-on parfois complices, les grilles de sécurité balayées comme si elles étaient faites de papier mâché. La police en nombre insuffisant, dont plus d'une douzaine d'officiers furent blessés. Bref, le chaos. Un chaos qui passa vite du stade à l'enfer des réseaux sociaux, où les jeunes joueurs noirs de l'équipe d'Angleterre qui avaient eu le cran de participer à la séance de tirs au but reçurent les insultes les plus ignobles qu'on puisse imaginer.
Le Gouvernement britannique, qui avait - dans un premier temps - refusé de se dissocier des supporters anglais qui huaient leur équipe lorsqu'elle mettait le genou à terre, se hâta de condamner les racistes cette fois, sans que cela convainque les joueurs de leur sincérité. Le tweet publié par Tyrone Mings le soir du 12 juillet ne pouvait être plus clair à ce sujet. S'adressant à la Ministre de l'Intérieur Priti Patel, il écrivait : "Vous ne pouvez pas attiser le feu au début du tournoi en qualifiant notre message anti-racisme de 'gestuelle politique' pour ensuite prétendre être dégoûtée quand la chose même contre laquelle nous faisons campagne se produit".
L'union sacrée n'aura pas duré longtemps.
* Sancho n'avait manqué qu'un seul des onze pénaltys qu'il avait tirés dans sa carrière avant la finale de Wembley, tandis que Rashford avait fait mouche avec treize de ses quinze tentatives antérieures (trois sur trois avec les seniors anglais).
* Les joueurs anglais ont fait don de l'intégralité de leurs primes de match (plus de 10m€) au NHS, le service de santé publique du Royaume-Uni.
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