Prochaine destination du ballon, Jordi Alba. Une fois lancé, le latéral du Barça pourra centrer. Parmi les 15 passes décisives délivrées cette saison par ses soins, la majorité ont émané de son fameux centre en retrait à ras de terre. La 16e pourrait être en chemin. Dans la surface, Morata se tient prêt à démarrer sa course. Mais au lieu d'arriver dans l'espace, le ballon arrive dans les pieds d'un Jordi Alba arrêté. Il le transmet à Pedri, qui le colle de près. En ce mois de juin, le petit magicien des Canaries semble avoir oublié ses tours. Sous sa tutelle, la balle vit moins bien qu'à l'automne. Pedri s'auto-censure une fois de plus, nouvelle passe en retrait. L'Espagne se retrouve à la médiane, il faut tout recommencer.
Depuis le début de l'Euro, l'Espagne a calé deux fois. Pire, elle ne convainc personne. "L'Espagne n'a pas une bonne tête. Elle domine seulement la zone du terrain qui est entre les deux surfaces. Dans celles-ci, c'est une équipe mineure qui ne sait pas se débrouiller" constatait El Mundo. Malgré une sensation d'apparente domination contre la Suède et la Pologne, ces nuls ne sont pas des anomalies : c'est la nouvelle réalité de la Selección.
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Veni, vidi, vici : Les Bleus et le goût retrouvé de la conquête
11/10/2021 À 22:24
Pour expliquer ce retard à l'allumage, l'explication facile serait de mentionner encore une fois le déclin de la Liga, la faiblesse de la liste espagnole comparée à celle des autres grandes contrées du football, les choix peu compréhensibles de Luis Enrique ou la préparation tronquée par le test positif de Sergio Busquets. Mais en ce mois de juin, ce serait faire fausse route.
On a déjà suffisamment écrit sur le sujet et là n'est pas le cœur de l'affaire. Une fois la compétition commencée, il faut se centrer sur le présent. Les analyses et les constats larmoyants, ce sera pour juillet. Pour l'instant, l'Espagne doit faire avec ce qu'elle a (d'ailleurs, vu l'étendue de ses problèmes, rien ne garantit que la présence d'un Navas, Canales ou Nacho aurait changé grand-chose).

Prisonnière de son style

Contre la Suède, l'Espagne a battu le record de possession depuis que cette statistique est comptabilisée dans les Euros. Et comme une équipe ayant 85% de possession avant 1980 est une éventualité très improbable, disons que l'Espagne a eu la plus grande possession de l'histoire de la compétition. Quatre jours plus tard, c'était reparti : le ballon était dans les pieds espagnols 76% du temps.

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Qualifiée de reine de la possession défensive lors de l'Euro 2012, l'Espagne de Del Bosque tournait en moyenne "seulement" autour des 65% de rétention de balle sur l'ensemble du tournoi. Pour l'instant, l'équipe de Luis Enrique est en train de pulvériser ce score, et ce n'est pas exactement une bonne nouvelle.
Alors évidemment, un match de football se joue à deux. D'un côté, les adversaires de l'Espagne n'hésitent pas à se barricader aux abords de leur surface, certains du succès de leur approche. De l'autre, cette Espagne continue de s'entêter avec une idée du football qu'elle n'est plus capable de mener à bien, sans pour autant disposer d'une matière première lui permettant de jouer différemment. Lucho et sa bande sont dans une impasse.
"La phase offensive contre une équipe repliée dans sa propre surface, c'est clairement la phase la plus difficile. De fait, ça dépend clairement de la qualité individuelle des joueurs. C'est dur pour l'Espagne, la France, le Brésil, City, le Barça et le Real" reconnaissait Luis Enrique après le nul contre la Pologne. Dans sa réponse, le sélectionneur identifie la clé : le niveau des joueurs. En plus d'être moins bien dotés techniquement que leurs prédécesseurs, les internationaux espagnols du moment ont aussi un déficit de personnalité sur le terrain (remarquez, les deux sont peut-être liés : moins d'aisance donc moins de courage balle au pied).

Luis Enrique, pensif lors du match opposant l'Espagne à la Pologne, à l'Euro 2020

Crédit: Getty Images

Pour s'envoyer de larges doses de possession tout en ayant un usage responsable du ballon, il faut être disposé à le perdre. On ne déséquilibre pas un adversaire sans consentir à se déséquilibrer soi-même. Problème, cette Espagne prétend se rebeller face à cette loi footballistique. Ne pas rendre le cuir figure tout en haut de la liste de ses préoccupations. Elle s'accroche au ballon comme un politicien corrompu à son immunité parlementaire.
Ainsi les passes de sécurité se succèdent à l'infini, les tirs se font rares et les dribbles encore plus. Seulement neufs dribbles tentés contre la Suède. Contre la Pologne, 13 dribbles entrepris pour quatre réussis. Les prises de balle suivent la politique du strict minimum, la politique de la prise de risque zéro. C'est d'autant plus le cas lorsque le chronomètre joue en sa défaveur : les minutes avancent, la frustration se fait sentir, le nombre de courses diminue, les initiatives individuelles aussi. En dernier recours, le onze se retrouve mécaniquement à abreuver la surface de centre avec des résultats peu probants (22% de centres réussis sur cet Euro).

Peur de (la) perdre

L'équipe joue comme si le plan ("prendre le ballon et le faire nôtre, quand on doit défendre, presser haut et récupérer le plus proche possible de leur but" dixit Lucho) se suffisait à lui-même. Comme si celui qui allait gagner des matches, c'était le plan et non les joueurs qui l'incarnent. En définitive, comme si chacune de ses passes insipides étaient des gouttes d'eau s'écrasant sur le front d'un prisonnier de guerre cloîtré dans son mutisme et qu'au bout de 800 d'entre elles, ce dernier allait forcément finir par cracher le morceau, incapable de résister à cette torture plus longtemps.
"L'Espagne a été une équipe de plomb, sans lumières ni charpente. La formalité du tikitaka et rien de plus. La Roja ne manque pas de bonne ration de passes mais ce n'est pas suffisant. Le football nécessite un autre rythme, du déséquilibre, du mouvement, de l'ingéniosité, de la tromperie" résumait El País le lendemain du deuxième nul. Deux matches, 1625 passes, 151 attaques, dix tirs cadrés, un malheureux petit but.

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Si les prises de risque dans le jeu de la Roja sont faméliques, c'est qu'à la déperdition du ballon, l'Espagne se sait rapidement exposée. Incapable de répliquer l'intensité danoise ou italienne lors du pressing à la perte, en difficulté dans les grands espaces avec le triangle Rodri-Laporte-Pau, chaque balle perdue peut mener au drame. Face à une Suède morte de l'intérieur, ça peut passer (et encore, à lui seul, Isak a créé des dégâts).
En revanche, face à une Pologne plus ambitieuse, il y a de quoi s'en faire. "Contre la Suède ça a été continuellement attaquer, attaquer, attaquer et attendre l'opportunité de gagner le match. Aujourd'hui, la Pologne a eu la prétention à tout moment de sortir de sa surface pour nous générer des problèmes en transitions et il y a eu des moments où elle a pressé haut" avançait Luis Enrique à l'heure d'expliquer les difficultés de son équipe. La Pologne et la Suède l'ont montré, il suffit d'arriver une fois dans la surface espagnole pour tomber sur un trésor.

Ce que Luis Enrique pourrait faire

Malgré ces difficultés, l'Espagne aurait parfaitement pu gagner ses deux matches… si les attaquants étaient arrivés à l'heure à leur rendez-vous avec le but. Malheureusement, ils ont raté leur train. Sifflé par une partie de la Cartuja, Morata a été le sujet de discussion numéro 1 dans le pays avant le match contre la Pologne, à tel point que la Fédération et le sélectionneur ont monté une véritable campagne pro-Morata.

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Dans un remake du "donnez-moi Zidane et 10 bouts de bois" de Sir Alex Ferguson, Luis Enrique avait même trouvé un slogan très accrocheur : "Morata y diez más" ("Morata et dix de plus"). "Au niveau international, il n'y a qu'un seul joueur qui a marqué plus de buts que Morata en 40 sélections, c'est Harry Kane. Kylian Mbappé par exemple ou Werner, Bale, Lewandowski... tous ont marqué moins que Morata lors de leurs 40 premières sélections" lâchait Luis Enrique le plus tranquillement du monde au terme de son panégyrique.
Depuis, les partisans et les détracteurs de Morata ne se sont toujours pas mis d'accord sur son cas, car l'égal d'Harry Kane a marqué avant de rater le but vide contre la Pologne. Au moins, ce match a permis de faire émerger un constat unanimement partagé : l'Espagne a besoin de jouer avec Gerard Moreno. Titularisé sur la droite de l'attaque, le meilleur buteur espagnol de la saison a été l'une des rares satisfactions du match contre la bande de Lewa. L'Espagne ne peut se passer de ses mouvements (qui permettent de libérer le couloir à Marcos Llorente), de son agressivité sans ballon, de sa faculté à se mettre en position de frappe et de son leadership.
À ce sujet, les titularisations de Thiago et Azpilicueta seraient elles aussi bienvenues. L'Espagne a besoin de joueurs qui ne se cachent pas. Elle a aussi besoin d'un Luis Enrique en mesure d'améliorer l'équipe en cours de match avec ses changements. Ce fut le cas contre la Suède, pas contre la Pologne. À la liste des nécessités, ajouter aussi des attaquants guéris de leur tremblote et public remobilisé. Pour éviter une élimination prématurée, l'Espagne en aura besoin.

Alvaro Morata

Crédit: Getty Images

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