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PSG - Faut-il préférer Neymar ou Mbappé ?

Faut-il préférer Neymar ou Mbappé ?

Le 13/09/2018 à 20:13Mis à jour Le 13/09/2018 à 20:58

Avouons, qu’on ne s’était jamais posé la question. Qui peut donc avoir un jour à choisir entre deux astres ? Pourtant entre Neymar et Mbappé, Diego Simeone, lui, a choisi. Explication de texte.

Quand El Cholo se met à parler football quelque chose s’allume dans sa physionomie inquiétante. Joueur, Simeone connaissait les mots qui claquent en plein visage et les coups qui atteignent le bas-ventre, juste en dessous du courage. Lundi dernier, Juanma Castaño, journaliste sur la radio espagnole Cope lui soumit une prière "et si Miguel Angel (Gil, président-directeur général de l’Atletico) gagnait à l’Euromillions, lequel de ces deux joueurs choisirais-tu : Neymar ou Mbappé ?".

El Cholo marqua un silence malicieux. Puis, son choix fait, tonna : "Neymar, seguro !". Le journaliste, surpris par cette réponse, reprit "tiens, je pensais que tu allais dire Mbappé". Un brin goguenard le faciès du prédicateur colchonero dessina un inquiétant rictus "Viste !" c'est-à-dire "t’as vu hein, je ne suis pas celui que tu crois !". C’est vrai que ce choix, à première vue, est plutôt étonnant.

Reprenons. Que dit Simeone précisément ? El Cholo voit en Neymar un joueur qui "travaille", généreux compliment de la part de l’homme qui dans le monde occidental aime le plus défendre. "C’est un garçon qu’on voit appliqué à une position sur le terrain. Pour moi Mbappé est plus individualiste. C’est également un joueur extraordinaire mais beaucoup plus individualiste sans une position clairement définie. Neymar est un joueur plus collectif". Neymar serait donc victime d’une idée reçue consistant à le penser égoïste et dilettante. Au contraire, Mbappé qu’on trouverait communément discipliné et altruiste souffrirait en réalité du mal inverse. À ce titre Ney trouverait plus facilement sa place à l’Atletico Madrid que le brillant Kylian.

Diego Simeone

Diego SimeoneGetty Images

Contre les attaquants bien élevés

Arrêtons-nous un instant sur cette étrange idée en nous demandant d’abord d’où peut bien venir notre surprise. C’est vrai que pour quiconque s’est un jour passionné pour les prouesses défensives de l’entraîneur madrilène cette préférence ne va pas de soi. On imagine en effet plus naturellement son antipathie à l’égard de l’indiscipline tactique du brésilien. On devine un goût prononcé pour les attaquants bien élevés qui obéissent aux règles géométriques de la passe en profondeur.

On imagine mal, avouons-le, sous les vociférations de l’entraîneur argentin, un Neymar effectuant docilement un recul frein tout en prônant publiquement la radicalité tactique de la défense en zone. Cette tâche semble plus à la portée de notre Kylian, élève bien dressé de la formation à la française, qui a bien appris ses leçons de pressing avant de tenter l’aventure avec les adultes aux avants-postes. Pourtant c’est tout le contraire et El Cholo n’en démord pas. Neymar est "plus collectif", insiste-t-il. Dans quel sens alors entendre cet épithète ?

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Oba oba oba

Pour admirer cette éclatante intuition et sonder toute sa profondeur, il faut renoncer à énumérer le pourcentage de passes réussies ou le nombre de contrôles effectués dans la surface de réparation. Laissons cette tâche répétitive aux compteurs électriques. L’essentiel est ailleurs. Que dit Simeone quand il dit "collectif" ? Neymar a en effet une qualité dont Kylian est dépourvu : quand il a le ballon dans les pieds, il emporte les stades derrière lui. Quand Simeone dit "collectif", c’est "entraînant" qu’il veut dire. Comme la faconde d’un coach charismatique, comme une rythmique de Jorge Ben.

Expliquons-nous. Pour comprendre ce phénomène il convient de revenir à une idée propre à la musique du génie de la samba auquel le documentariste Benjamin Rassat rend hommage par le biais d’une comédie musicale en onze épisodes tournée pendant la Coupe du monde 2014 et intitulée Oba Oba Oba. C’est China un jeune musicien de Sao Paolo qui donne la formule de Jorge Ben et, avec elle, de tout le football brésilien. Elle tient en quatre notes, celles de la première mesure de Por Causa de Você, Menina petite chanson de 1963 sur une fille qui passe en ignorant l’amour qui brûle dans le cœur du musicien qui la contemple.

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Éloge du balancement

Le secret de Neymar est le même que celui de Jorge Ben. Il tient en un concept intraduisible : le "balanço", dit-il, swing propre à la samba et à tous ceux qui la dansent depuis Garrincha "Tu te rappelles de Garrincha ? (…) Garrincha a le balanço de Jorge Ben. Seuls les joueurs brésiliens ont ce balancement. Neymar l’a aussi. C’est un football très simple mais extrêmement difficile à jouer. (…) Je crois que ce swing a quelque chose à voir avec la malice brésilienne".

Alors, assis dans son petit appartement, guitare contre la poitrine, China se met à gratter les quatre notes d’introduction pour illustrer son propos. Et tout à coup, en un éclat de rire, un swing en convoque un autre "ferme les yeux, invite-t-il, imagine Garrincha et Neymar dans ce petit balanço". La formule secrète venait d’être révélée. Le swing de Neymar tenait à ces petites pauses intempestives qui ralentissent le tempo de la mélodie, qui changent une succession de notes anonymes et disciplinées en syncopes et chorégraphies chaloupées. El Cholo avait raison, Neymar, c’est le contraire de Mbappé. Kylian avait passé sa jeunesse disciplinée à s’entraîner. Avec Neymar c’est le contraire. C’est lui qui nous entraîne.

Kylian Mbappé lors de France - Pays-Bas

Kylian Mbappé lors de France - Pays-BasGetty Images

Pour les "mendiants du beau jeu"

Quand l’un profite des espaces pour s’y engouffrer, plonge scientifiquement comme un poignard dans le dos adverse, l’autre regarde son adversaire dans les yeux, un rictus au menton, avant de l’inviter à danser. Quand l’un s’exerce aux diagonales et aux hypoténuses scélérates, l’autre enveloppe, contourne et évite, coûte que coûte, la moindre ligne droite. Il faut comprendre que si l’un a du football une idée froide et analytique, l’autre vit sur un pôle opposé, là où le plus court chemin entre un pied et un ballon prend la forme d’un bassin langoureux, d’une courbe amoureuse.

La synthèse à laquelle est parvenue Neymar et qui manque encore à Mbappé, est celle de l’esprit de la danse et du geste de footballeur. S’il fallait donner un nom au style de Kylian ce serait sans aucun doute celui de la French Touch, musique sans musicien pour gamin des villes bien élevés. S’il fallait trouver une famille musicale au balanço langoureux de Neymar ce serait bien sûr celle de la samba, rythmique participative pour mendiants du réel et "mendiants du beau jeu" (Galeano).

Kylian Mbappé et Neymar lors de PSG - Angers / Ligue 1

Kylian Mbappé et Neymar lors de PSG - Angers / Ligue 1Getty Images

L’inquiétant Monsieur Mbappé

El Cholo avait donc compris ce qu’il y a d’inquiétant chez Kylian - la rectitude de ses trajectoires, ses airs de perfection - tout en mettant le doigt sur le génie propre du joueur brésilien - son style musical, son devenir juvénile. Si Neymar est bien "collectif", c’est qu’il rend actuelle une idée démocratique : le football n’est pas qu’une affaire de surhomme ou de trajectoire rectiligne, c’est également le langage qui offre ses plus grands honneurs au boiteux comme au chétif pourvu qu’ils sachent en jouer avec charme et ingéniosité. À ce titre, l’infirmité de Garrincha aux genoux est bien connue de tous mais faut-il rappeler ici que Neymar ne pèse que 69kg c'est-à-dire pas grand chose à côté de ses adversaires ?

Au fond ce qu’il manque à Kylian c’est le charme vital des imperfections de Neymar, celles précisément qui le rendent si insupportablement humain. "C’est comme pour la vie, écrit Deleuze. Il y a dans la vie une sorte de gaucherie, de fragilité de santé, de constitution faible, de bégaiement vital qui est le charme de quelqu’un. Le charme, source de vie, comme le style, source d’écrire". Le charme de Neymar n’a rien de moderne ou d’électronique. Il est même plutôt suranné et analogique. Il tient en fait en un geste charmant et désuet. Nous inviter à danser.

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