Dossier mercato 1986 | Épisode 4 | "Tata", "Julot" et Leclerc : La folle histoire de deux stars en Armorique

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Nous continuons de nous promener dans la mémoire de l'incroyable été 1986, celui où le football français, peu coutumier du fait, a attiré star après star au cours d'un mercato fou. Dans ce quatrième épisode, cap sur Brest et sa charnière centrale argentino-brésilienne à faire baver les plus grands clubs d'Europe. Entre folie des grandeurs et grande distribution…

Julio Cesar et Jose Luis Brown à Brest ? Incroyable mais vrai !

Crédit: Quentin Guichard

Imaginez une seconde. Pau Cubarsi, dans la foulée de son titre mondial avec l'Espagne, débarque au Stade Brestois après un retentissant transfert. Et ce n'est pas tout. Le club breton recrute aussi l'Argentin Lisandro Martinez, pour former la défense centrale la plus tonitruante de toute l'Europe. Voilà, vous avez ri un bon coup. Pourtant, il y a 40 ans, au cours de ce qui fut donc l'été le plus dingue jamais vu lors du mercato en France, cette improbable fiction fut bien réelle. Cubarsi et Martinez s'appelaient alors José Luis Brown et Julio Cesar.
"Stupéfaction". Quand on lui demande un mot pour résumer ce souvenir, c'est le premier qui vient à l'esprit de Vincent Guérin. Le milieu de terrain de 20 ans était alors un espoir de Brest et du football français, et il n'en était pas revenu. "C'était complètement fou de se retrouver avec des joueurs comme ça, de ce calibre, nous dit-il. Aujourd'hui, ce serait impensable, mais déjà à l'époque, ça l'était." "C'est vraiment dingue", lâchait, sourire d'enfant jusqu'aux oreilles, l'entraîneur Raymond Keruzoré devant les caméras de l'époque.
Pensez donc. Julio Cesar sort alors tout juste d'une énorme Coupe du monde avec le Brésil. S'il fut un des héros malheureux du mythique quart de finale de Guadalajara contre la France, où il a manqué sa tentative lors de la séance de tirs au but, il a sans doute été le meilleur défenseur central de la compétition au Mexique pour se révéler à la planète football, lui l'inconnu de 23 ans de Guarani.
Quant à José Luis Brown, il est tout simplement champion du monde. Par un destin à la fois étrange et glorieux, il a même été un des héros de l'équipe d'Argentine, inscrivant le premier but de la finale contre l'Allemagne, remportée 3-2 par l'Albiceleste. Il avait joué le dernier quart d'heure avec une épaule déboitée, tel Beckenbauer au même endroit contre l'Italie en 70, mais cela ne l'avait empêché ni de finir cette finale ni de soulever le trophée à bout de bras. Pourtant, Brown avait envisagé de prendre sa retraite quelques mois plus tôt et, même s'il était dans le groupe, il a fallu une épidémie de gastro au sein de la défense ciel et blanche pour qu'il s'installe dans la peau d'un titulaire, en lieu et place de la légende Daniel Passarella.
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Le jour de gloire de Jose Luis Brown, champion du monde et buteur en finale contre l'Allemagne.

Crédit: Getty Images

Le mécène Leclerc

Tous deux ont une cote énorme après un tel Mondial. On aurait pu imaginer qu'ils atterrissent à la Juventus, au Bayern ou un Barça, mais non, ils finissent à Brest. José Luis Brown et Julio Cesar. Ou "Tata" et "Julot". Brown, c'est Tata. "El Tata", son surnom en Argentine. À Brest, on supprimera vite le "El". José Luis, le grand frère de cette équipe de jeunes du haut de ses 30 ans, deviendra donc Tata. Comme Julio Cesar s'est insurgé que certains roulent son "J" en R à l'espagnole à son arrivée en Armorique, clamant que le J en portugais se prononce à la française, Julio ("Roulio") redevient Julio sans le R, puis, pour faire plus simple et plus drôle, "Julot".
Leur arrivée fait muer le petit Brest en attraction médiatique. Le passage de l'ère polaire à l'ère populaire. Mais comment une telle chose a-t-elle été possible ? La sidération est d'autant plus grande que le club connait déjà des problèmes financiers à cette période. "On nous avait dit que le recrutement n'était pas terminé, mais on n'y croyait pas beaucoup, sachant que notre salaire du mois de juin avait déjà 25 jours de retard...", évoquera Gérard Buscher, l'attaquant aux portes de l'équipe de France. Certains joueurs, révulsés par un tel paradoxe, menaceront même de se mettre en grève, sans toutefois passer à l'acte.
Si un tel double tour de force a été possible, c'est par l'ambition d'un homme et les moyens d'un autre. François Yvinec, jeune président du club breton depuis 1981, rêve de hisser Brest sur le devant de la scène français. On le comparera souvent à Bernard Tapie et le Stade Brestois finira par être surnommé "L'OM de l'Ouest". La double venue de Brown et Cesar sera son heure de gloire. Le 15 juillet 1986, deux semaines et demie après la fin de la Coupe du monde, la venue de l'Argentin est finalisée. Huit jours plus tard, au prix d'ultimes tractations menées à Campinas, au Brésil ("dix journées assez démentielles avec la presse brésilienne aux aguets et des intermédiaires de dernière minute", selon Yvinec), Julio Cesar paraphe son contrat de cinq ans, deux de plus que pour José Luis Brown.
"On est abasourdi par ce double exploit, c'est quand même un coup extraordinaire", lui signalent les journalistes de France Football dans une interview fin juillet. "Ce qui est extraordinaire, c'est que nous ayons trouvé ici, en Bretagne, quelqu'un qui dise au moment où la proposition est arrivé : 'Je finance'", rétorque le président. Ce quelqu'un, c'est Édouard Leclerc, le fondateur des magasins du même nom et père de l'aujourd'hui très médiatique Michel-Edouard Leclerc. "C'est vrai, c'était très paradoxal de signer de tels joueurs au moment où le club avait des difficultés, mais c'est justement au moment où les Leclerc sont entrés en scène, raconte Vincent Guérin. Nous, on était un peu loin de tout ça, mais on était au courant des tractations entre Leclerc et François Yvinec, soit pour reprendre le club, soit pour investir davantage."
"L'argent du club n'est absolument pas engagé, assure alors Yvinec. Je suis parti en Amérique du Sud avec le carnet de chèques d'un autre qui m'a fait confiance pour traiter (…) Il s'agit de François Bordais, le directeur des centres Leclerc de Brest. J'ai déjeuné également avec Edouard Leclerc lui-même. Je suis content de leur confiance et de les voir rentrer dans le circuit." Ce qui a fait la différence face à une concurrence féroce ? "On payait cash", selon Yvinec. À l'époque, beaucoup d'internationaux brésiliens ou argentins évoluaient encore en Amérique du Sud et certains clubs, souvent en quête de liquidités, cherchaient à vendre. Il "suffisait" d'arriver au bon moment et avec le juste prix.
Les deux stars en compagnie d'Edouard Leclerc (à gauche) et de son fils, Michel-Edouard.

Les deux stars en compagnie d'Edouard Leclerc (à gauche) et de son fils, Michel-Edouard.

Crédit: From Official Website

Café froid et mousse au chocolat

Voilà donc comment le Brest Armorique Football Club (son nom dans les années Yvinec) s'est retrouvé avec le meilleur Brésilien de la Coupe du monde et un buteur en finale de celle-ci. En dehors du problème de la langue (il faut revoir les images de Raymond Kéruzoré faire des grands moulinets avec les bras en mélangeant des bribes de français, d'anglais et d'espagnol - même avec Julio Cesar ! - pour tenter d'expliquer ses schémas de jeu), l'intégration des deux stars se passe bien.
Peut-être, justement, parce qu'ils ne se sont jamais comportés de la sorte. Leurs seules excentricités ? Avant chaque match, ils demandent à boire un café froid (Brown) ou à manger une mousse au chocolat (Julio Cesar). On expliquera à Julio que la chose était complexe et il se contentera d'une tablette de chocolat. Pour le reste, ils auront été la simplicité même. "Je ne me considère pas comme une vedette sous prétexte que je suis devenu champion du monde il y a deux mois," témoignait l'Argentin peu après son arrivée. Venu avec femme et enfants, il couve beaucoup Julio Cesar, qui a le mal du pays et de sa famille. Mais sur le terrain, le patron, c'est bien le Brésilien.
"Au bout de quelques semaines, ce qui nous sautait aux yeux, c'est que le champion du monde, c'était Julio Cesar, et non José Luis Brown, se souvient Vincent Guérin. C'était un monstre, défensivement, alors que Brown avait certaines lacunes qu'on avait détectées assez rapidement au fil des matches." Du playboy, l'ancien consultant d'Eurosport garde en mémoire son jeu de tête énorme, celui qui avait payé en finale de la Coupe du monde ("son seul but avec la sélection, mais bon, il l'a marqué quand il fallait", taquine-t-il), un bon pied droit mais pas de pied gauche et un "bon technicien, mais pas très rapide".
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Julio Cesar face à Michel Platini et les Bleus lors du mythique quart de finale de Guadalajara.

Crédit: Getty Images

Guérin n'est pas loin de penser que le système de l'Albiceleste avait largement couvert certains de ses manques. "Il faut savoir qu'avec l'Argentine, ils jouaient à cinq derrière, avec un bloc bas, rappelle-t-il. Nous, c'était un système à quatre et dès qu'on jouait avec un bloc un peu plus haut, face à des attaquants rapides, il était très vite en difficulté. Mais il nous apportait toute son expérience, surtout à nous, les jeunes."
Sur Julio Cesar, il dégouline en revanche d'admiration, sans la moindre réserve. "C'est sans doute un des meilleurs défenseurs avec lesquels j'ai joués dans ma carrière, dit-il à propos de celui qu'il retrouvera ensuite à Montpellier et que les tifosi de la Juventus surnommeront "Imperator". Un monstre. Je l'ai vu prendre Francescoli au marquage et Francescoli avait été inexistant. C'était un joueur vraiment très, très fort. Il était puissant, grand, et au niveau athlétique, il avait des capacités à la fois d'endurance et de vitesse."
Avec cette charnière-là, Brest peut en tout cas voyager. Son point fort. L'équipe de Keruzoré a un mal fou à faire le jeu à domicile, où elle n'inscrit que 18 buts en 19 matches et accumule les 0-0. Quand elle s'éloigne de sa Bretagne, elle devient en revanche pénible à manœuvrer, s'imposant même sur la pelouse du futur champion, Bordeaux. Le groupe prend du plaisir et en donne. "On ne savait pas à quoi s'attendre, on partait dans l'inconnu, dixit Guérin. Je crois que tout le monde avait été content de la saison, puis du contenu. Raymond, c'est quelqu'un qui aimait le beau jeu. Il nous a toujours poussés vers ça." Brest termine 8e. Le meilleur classement de son histoire. "C'était très plaisant et encourageant. Malheureusement, il y a eu les problèmes extra-sportifs et économiques..."
Yvinec a été un précurseur
Comme presque toutes ces histoires folles de l'été 1986, celle-ci se terminera donc mal. La rupture brutale entre François Yvinec et Raymond Kéruzoré scellera le départ de l'entraîneur, limogé malgré les bons résultats. Or la famille Leclerc souhaitait s'investir durablement autour d'un projet avec le technicien breton. Elle ne comprend pas. C'est la fin du mécénat lerclercriste, quasi mort-né. Conséquence, Julio Cesar et José Luis Brown s'en vont dès l'été 1987, le premier vers Montpellier, le second direction Murcie, en Andalousie.
La suite sera parfois presque aussi épique, avec notamment l'imbroglio du transfert de la star paraguayenne Roberto Cabanas, digne d'un roman. Yvinec, le Tapie breton (ces deux-là ne s'aimaient guère, pourtant), quitte le club en 1991, puis passe par la case prison un an plus tard. Comme Tapie. Comme Bez. Comme Rocher. Malédiction du dirigeant de foot hexagonal. Grandeur et décadence express. La sienne et celle de son club, condamné à la faillite et à la relégation.
À sa mort, en 2021, à l'âge de 89 ans, les hommages seront pourtant aussi nombreux que sincères. "C'était quelqu'un de très bienveillant, j'ai gardé cette vision-là de lui, glisse Vincent Guérin. Il avait toujours le sourire. Bon, il y a eu ces escapades avec l'affaire Roberto Cabanas. Mais ça a été un des présidents qui a fait évoluer Brest et le football français, notamment en faisant venir des joueurs de ce calibre-là. Il a été un précurseur."
"Brest naissait au foot pro. On débarquait, nous étions des gamins, confiait-il peu avant sa mort dans France Football. Je n'étais pas venu pour faire de l'argent, moi, je me bagarrais pour aider au développement d'une région." Le gamin a beaucoup perdu dans l'affaire. Presque tout. Il a beaucoup rêvé, aussi, en chemin. Et fait rêver. Et sans doute jamais autant qu'avec Tata et Julot. Le temps d'un été. Le temps d'une saison.
  • À suivre | Épisode 5 - Lagardère - Tapie : Deux patrons, deux visions, une même ambition

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