Au vu des images terribles qui nous arrivent d'Ukraine, il serait indécent de parler de Chelsea comme d'une 'victime' de la guerre qui meurtrit ce pays depuis un mois et demi maintenant. Le moment est bien venu pour se rappeller que, comme l'a dit Jorge Valdano, des choses qui n'ont aucune importance, le football n'est que celle qui compte le plus, celle qui ne devrait compter pour rien dans le contexte actuel.
Il demeure néanmoins que le club champion d'Europe passe par une phase des plus délicates et que ses troubles présents n'ont pas d'autre cause que l'invasion du territoire ukrainien par les troupes de Vladimir Poutine et l'imposition de sanctions sur son 'allié' Roman Abramovitch.
Ligue des champions
Quels adversaires pour le PSG et l'OM ? Les chapeaux provisoires de la C1
IL Y A 37 MINUTES
Jusqu'à ce samedi, Thomas Tuchel, son staff et ses joueurs n'avaient pas semblé accuser le coup des mesures qui avaient frappé leur employeur, pas sur le terrain en tout cas, même si le gel des avoirs de l'oligarque était accompagné par l'obligation de vendre le club qu'il avait acquis de Ken Bates le 1er juillet 2003. Le gouvernement britannique, mettant en avant l'importance de Chelsea FC dans la vie sociale et culturelle du pays, avait octroyé une licence provisoire au club, qui lui permettrait de finir sa saison dans des conditions somme toute acceptables.

Qui pour acheter le club ?

Les salaires continueraient d'être payés. Les supporteurs pourraient - finalement - toujours se rendre à Stamford Bridge. Et l'équipe qu'ils y avaient encouragé ne les avait pas déçus, puisque Chelsea avait aligné victoires sur victoires pour conforter sa place de troisième sur le podium de la Premier League et se qualifier pour les quarts de finale de la Ligue des Champions. Jusqu'à ce samedi, donc, quand dix minutes d'amnésie défensive permirent à Brentford - Brentford ! - de marquer trois fois en dix minutes pour finalement s'imposer 4-1 et battre les Blues pour la première fois depuis...1939.
https://i.eurosport.com/2022/04/02/3348574.jpg
Il peut arriver à n'importe quelle équipe de subir un de ces inexplicables trous d'air. Liverpool avait sombré 2-7 à Villa Park en octobre 2020. Manchester City avait craqué sur son terrain face à Crystal Palace deux ans plus tôt. Mais cette fois-ci, on avait le sentiment qu'il ne s'agissait pas d'une simple turbulence, plutôt d'un révélateur des incertitudes qui empoisonnent aujourd'hui un champion d'Europe dont l'avenir s'écrit en points d'interrogation, et cela, juste avant un rendez-vous capital contre le Real Madrid en Ligue des Champions.
La plus grande de ces incertitudes concerne évidemment l'identité du futur propriétaire du club. La banque américaine Raine, qui s'est fait une spécialité de ce genre d'opérations, a validé les offres de quatre de la vingtaine de candidats à la reprise qui s'étaient manifestés : le consortium mené par Ted Boehly, co-propriétaire des LA Dodgers; le Britannique Sir Martin Broughton, vice-président de IAG, la société qui contrôle British Airways, Iberia et Vueling, président de Liverpool de 2010 à 2016, qui est aussi soutenu par Lord Coe, fan de Chelsea et président de World Athletics; Stephen Pagliuca, co-propriétaire de l'Atalanta et des Boston Celtics, la franchise de NBA; et la famille Ricketts, propriétaire des Chicago Cubs (vainqueurs de la World Series de baseball en 2016), qui s'appuie aussi sur le banquier milliardaire chicagoan Ken Griffin.
Cette liste a un fort accent américain, ce qui n'a rien de surprenant au vu de l'attractivité de la Premier League pour le sport business US: neuf de ses vingt clubs sont contrôlés tout ou en partie par des investisseurs américains (*), pour qui le championnat de soccer le plus populaire de la planète demeure sous-évalué. Le problème, dans le cas de Chelsea, est que tous ces repreneurs potentiels sont, pour reprendre un mot à la mode, "problématiques", voire inacceptables, que ce soit pour les autorités britanniques, qui auront le mot de la fin en la matière, ou pour les supporteurs de Chelsea.

"Chelsea peut être rayé de la carte aujourd’hui"

Linge sale chez les repreneurs potentiels

Le Daily Mail a révélé fin mars que Boehly avait investi 120 millions de dollars dans la société de collecte de données sportives SportRadar AG, laquelle tire la plus grosse partie de ses revenus de la vente de ces données à des sites de paris en ligne. Or SportRadar, à la différence de ses compétiteurs, continue de fournir ses produits aux bookmakers russes, ce qui pourrait constituer une violation des sanctions imposées par le gouvernement de Boris Johnson. Si celui-ci était de cet avis, Boehly serait aussitôt mis hors-jeu.
Le cas de Stephen Pagliuca est tout aussi délicat. Le businessman américain est impliqué dans Bain & Co, une société qui fait l'objet de poursuites en Afrique du Sud pour avoir "cyniquement entravé [le travail] de l'agence de collecte des impôts de ce pays en conspirant avec l'ex-président corrompu Jacob Zuma en échange d'une commission de 8 millions de dollars", selon Lord Hain, lui-même fan de toujours de Chelsea. "Chelsea et la Premier League ne doivent pas être contaminés par des pratiques commerciales méprisables et corrompues", avait conclu l'ancien ministre travailliste dans sa récente adresse à la Chambre des Pairs du royaume.

Steven Pagliuca, propriétaire des Boston Celtics, rigole avec Marcus Smart

Crédit: Getty Images

Quid de la famille Ricketts ? Elle ne vaut pas mieux, si l'on en croit le Trust des Supporters de Chelsea, selon lequel 77% des fans des Blues sont hostiles à une prise de contrôle par le favori actuel dans la course à la reprise de leur club. La raison de cette hostilité est une série d'emails rendus publics en 2019, envoyés par le patriarche du clan Ricketts, Joe, aujourd'hui âgé de 80 ans, émaillés de 'plaisanteries' racistes et de commentaires islamophobiques des plus crus. La promesse d'offrir un siège du directoire du club à un représentant des fans est pour le moment tombée dans des oreilles de sourds, si l'on en juge par la manifestation organisée par les anti-Ricketts à Stamford Bridge avant le coup d'envoi du match contre Brentford.
Reste Martin Broughton, qui est britannique, lui, mais qui est aussi l'ancien président de British American Tobacco (BAT), l'homme qui était en place lorsque le géant du tabac avait défié les autorités britanniques en continuant d'opérer à Myanmar après le coup d'état de 1988, collaborant même avec la junte au sein d'une joint venture également impliquée dans la pisciculture, un secteur tristement réputé dans cette partie du monde pour son impact catastrophique sur l'environnement et pour la maltraitance des personnes qui y sont employées. Ceux de BAT étaient payés 0,23£ de l'heure. De l'histoire ancienne, dira-t-on; mais qui est remontée à la surface quand son nom est apparu dans la liste des repreneurs potentiels de Chelsea.
De ces quatre enchérisseurs, si l'on en croit les rumeurs, les Ricketts auraient la préférence de Raine; mais l'opacité du processus est telle qu'il est impossible d'affirmer que le fondement de ces rumeurs est solide. Les candidats à la reprise se sont vu ordonner de ne pas compromettre l'intégrité des enchères en s'exprimant en public, et se sont exécutés. Le gouvernement britannique, lui, s'est jusque-là cantonné dans le silence le plus complet. Quand il parlera, ce sera pour donner le mot de la fin, pas plus tôt.

Des opposants au rachat de Chelsea par la famille Ricketts

Crédit: Getty Images

Quid de l'effectif ?

Mais si cette interrogation est centrale, elle n'est pas la seule qui affecte Chelsea. Il y a ces joueurs dont le contrat expirera à la fin de la saison, dont Cesar Azpilicueta and Antonio Rüdiger, autant dire deux des 'patrons' des champions d'Europe, et dont rien n'indique qu'ils rempileront. Il y a ces joueurs qui savent que leur avenir est ailleurs, mais que Thomas Tuchel fait encore jouer, comme Timo Werner, plus déboussolé que jamais, que son manager avait néanmoins préféré à Romelu Lukaku dans son onze de départ face à Brentford. Il y a Romelu Lukaku, la pièce manquante du puzzle, croyait-on, qu'on laisse maintenant dans la boîte. Si l'on grimpe à l'étage, des vestiaires aux bureaux, il y a aussi Petr Cech, vite devenu un rouage essentiel du club, et Marina Granovskaya, autant admirée qu'elle est crainte dans le microcosme, ce qui n'est pas peu dire.
Comment Granovskaya, qui fut longtemps la secrétaire privée d'Abramovitch - dès 1997 - avant de gravir les échelons de la hiérarchie de Chelsea jusqu'à en atteindre le sommet, pourrait-elle demeurer en poste quand un nouveau propriétaire aura pris possession du club et voudra imposer sa stratégie? Mais comment se priver d'elle, l'une des grandes architectes du succès des Blues depuis bientôt dix ans? Le château de cartes ne pourrait-il pas s'effondrer si elle était écartée du jeu?
Toutes ces questions, on se les pose aussi dans le vestiaire de Chelsea et dans le bureau de Thomas Tuchel, et plus longtemps on attendra les réponses, plus grand sera le risque de voir l'incertitude qui entoure le destin du club se traduire en incertitudes dans le fonctionnement de la machine à jouer construite et entretenue par les milliards de Roman Abramovitch. Brentford n'était peut-être qu'un moment d'égarement sans conséquence, un avertissement sans frais. Voilà au moins une interrogation à laquelle il sera vite répondu, dès ce soir, face au Real Madrid.
(*) Arsenal, Aston Villa, Burnley, Crystal Palace, Leeds United, Liverpool, Manchester City (le fond d'investissement Silver Lake possède 10% des parts du club de Sheikh Mansour), Manchester United et West Ham.

Un historique en danger de relégation : comment Everton est tombé si bas ?

Liga
Le chef d'oeuvre d'Alaba délivre le Real
HIER À 21:57
Premier League
Tête contre tête, poignée de mains musclée : c'était très chaud entre Conte et Tuchel
HIER À 17:52