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Maurizio Sarri (Chelsea), dindon de la mauvaise farce londonienne

Sarri, dindon d'une mauvaise farce londonienne qui n'en finit plus

Le 26/02/2019 à 09:25Mis à jour Le 26/02/2019 à 11:16

PREMIER LEAGUE - L'entraîneur de Chelsea Maurizio Sarri s'avance fragilisé vers un choc bouillant contre Tottenham, mercredi. Au-delà de l'épisode tragi-comique qui l'a opposé à son gardien en finale de Coupe de la Ligue, c'est l'institution "Blues" qui fait rire jaune.

Les Britanniques appellent cela "le déterminisme nominatif" : quand votre nom de famille s'accorde de manière presque surréelle à votre activité professionnelle. Un exemple fameux dans le monde universitaire est celui du professeur Daniel Snowman ("bonhomme de neige"), auteur d'un livre sur les explorations polaires. Le rapport avec le football ? Le nom de famille complet du joueur grâce auquel on se souviendra longtemps de cette finale de la Coupe de la League anglaise (à la différence de beaucoup de celles qui l'ont précédée), à savoir Kepa Arrizabala Revuelta. "Revuelta", en espagnol, cela signifie "révolte", "rébellion", "insurrection". Magnifique, non ?

Autant commencer par une plaisanterie, car c'en fut une, encore qu'on pourrait en douter en lisant la presse anglaise du lendemain du "scandale". J'y trouve des références au Roi Lear de Shakespeare, auquel le pauvre Maurizio Sarri se voit comparé. L'indignation est unanime, couchée en des termes qui feraient penser que le gardien basque a commis un acte de haute trahison. Kepa au poteau ! Fin logique pour un traître de gardien...

De fait, ce qu'il fit était indigne, tout comme ce que ne firent pas des coéquipiers trop heureux, ou trop indifférents, ce qui est encore plus grave, pour prendre le garnement par le bras et l'escorter manu militari vers la ligne de touche. David Luiz eut le mérite de lui demander de "respecter la décision du mister", deux fois, avant de s'avouer vaincu. Luiz fut bien le seul à s'en tirer avec son honneur intact. Où se cachait donc César Azpilicueta, le capitaine du réfractaire ? A cinquante mètres de là, attendant dieu sait quoi, ne faisant rien pour mettre un terme à l'humiliation de son manager.

Vidéo - Luiz sur Kepa : "Je lui ai dit que nous devons respecter la décision de l'entraîneur"

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Chelsea et Sarri auraient fait de bien beaux vainqueurs

J'étais quant à moi à une centaine de mètres à vol d'oiseau de la farce, ne sachant plus où regarder, comme un spectateur assis à l'orchestre voyant un acteur se prendre la langue dans ses répliques et "mourir" en direct. Pauvre Maurizio, vous ne méritiez pas ça. Votre équipe venait de jouer son match le plus plein de la saison, avait appliqué vos consignes avec courage, détermination et talent. Vos remplacements avaient eu l'effet espéré. Vos supporters avaient été magnifiques. Chelsea aurait fait un beau vainqueur de cette League Cup, mieux, un vainqueur légitime, et peut-être qu'on vous aurait regardé autrement alors.

Pas de haut, en tout cas, comme beaucoup le font aujourd'hui, qui se moquent de vos survêtements de tonton provincial de passage à l'hypermarché, comme si vous n'étiez qu'un imposteur, un pas-grand-chose qui avait eu du bol. Ceux-là ne me font pas rire, croyez-moi.

J'ai trouvé Sarri "bien" en conférence de presse, si tant est que cela ait quelque importance que ce soit. A la différence de certains de ses collègues qui n'apprennent une langue que pour mieux embrouiller leurs interlocuteurs, lui, avec son vocabulaire de grand débutant plein de bonne volonté, parle franc, et cette fois encore, ne se déroba pas. On le sentait fier de ce qu'avaient montré ses joueurs, avec raison. Qu'ils aient exécuté son plan à la lettre comptait bien davantage pour lui que le dérapage absurde d'un jeune homme visiblement encore loin d'avoir le degré de maturité requis pour devenir ce qu'il s'imagine être déjà. Je sentis quelque chose d'inhabituel dans la salle de presse si froide de Wembley : un frisson de sympathie pour un entraîneur arrivé au sommet de sa profession sur le tard, et qui, à cause de cela, demeurera toujours un outsider.

Vidéo - Chelsea - Sarri : "Mon futur ? Prenez votre téléphone et appelez le club !"

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La farce, ce n'est pas Sarri, mais la gestion de Chelsea

Il est difficile de parler de "victime" quand il s'agit d'un manager qui, au pire, touchera des millions d'euros d'indemnité et ne devrait pas peiner à trouver un nouvel employeur; mais on peut sympathiser avec son sort. Il y a six semaines de cela, Chelsea pointait à la quatrième place du championnat, à un seul point de Tottenham, Chelsea avait infligé sa première défaite de la saison en championnat à Manchester City, Chelsea avait battu les Spurs pour aller en finale de la Carabao Cup. Chelsea, dont le bilan actuel en Europa League est de huit victoires et un nul en neuf matchs.

La blague n'est pas Sarri. La blague n'est même pas l'épisode tragi-comique du non-remplacement de Kepa. La blague serait plutôt la gestion de Chelsea par un propriétaire qui n'a pas assisté à un seul des matchs de son club cette saison, Roman Abramovitch, et par son relais numéro 1 Marina Granovskaya, laquelle n'a de comptes à rendre à qui que ce soit d'autre qu'à son patron. Pour ce duo, les managers servent de paratonnerre depuis le premier licenciement de José Mourinho en 2007. Entendons-nous sur le sens de "blague". Il suffit de dresser la liste des titres gagnés par Chelsea depuis que le protégé de Boris Eltsine racheta un club au bord de la banqueroute à Ken Bates pour se rendre compte qu'Abramovitch la prend très au sérieux. Mais "blague" elle demeure.

Faire de sa dysfonctionnalité une vertu exige d'avoir une confiance hors du commun en sa capacité de peser sur les événements, de les modeler au gré de sa volonté - parce qu'on est riche, parce qu'on est puissant, parce que c'est précisément ainsi qu'on l'est devenu, et que le vendeur de poupées en plastique sur la Place Rouge trône aujourd'hui sur une flotte de superyachts. C'est ainsi que Chelsea fonctionne. On peut accuser ses joueurs de faire la pluie et le beau temps, d'être des mutins en puissance, d'avoir une sorte de droit de vie ou de "mort" sur ses managers.

Peut-être qu'il y a une part de vérité dans ces soupçons, comme il y en a dans tous les vestiaires où l'espérance de vie moyenne d'un coach est d'une saison environ : voir le cas de Claude Puel à Leicester, par exemple. Mais le vrai pouvoir est ailleurs, plus distant, et impitoyable. Quand Sarri s'en ira, ce qui pourrait être bientôt si, par exemple, les choses ne se passent pas trop bien contre Tottenham mercredi soir, ce ne sera pas à cause des trépignements d'un ado gâté sur la pelouse de Wembley. Ce sera parce que celui qui a déjà licencié Mourinho (deux fois), Villas-Boas, Scolari, Di Matteo, Ranieri, Conte, etc, etc (c'est à dessein que je cite ces noms dans le désordre), habitué à ce qu'on lui donne ce pour quoi il a payé, en aura eu assez.

Que voulez-vous, Chelsea ne sait pas gagner autrement.

Roman Abramovich

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