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L'acte de naissance

L'acte de naissance

Le 10/09/2019 à 14:00Mis à jour Le 10/09/2019 à 14:01

GRAND PRIX D'ITALIE - Charles Leclerc (Ferrari) fut poussé vers la victoire par tout un peuple tifoso en transe, dimanche à Monza. Le Monégasque est désormais le nouveau héros d'une Scuderia qu'il aura conquise en moins d'un an. Et il est en même temps entré dans la cour des grands en tenant en respect Lewis Hamilton (Mercedes).

Le livre d'or de Ferrari parle déjà pour lui. Après Alberto Ascari en 1952, Phill Hill en 1961 et Michael Schumacher en 1996, Charles Leclerc est devenu dimanche le quatrième pilote de la Scuderia vainqueur à Spa-Francorchamps et à Monza lors d'une même année. Ce que, parmi ces champions du monde, seul "Schumi" était parvenu à faire dès sa première saison en rouge.

Dans un "Temple de la vitesse" incandescent tout de rouge vêtu, noyé sous les oriflammes, les drapeaux à la gloire du Cheval cabré, le Monégasque de 21 ans est entré par la grande porte de l'Histoire en accrochant à son tableau de chasse deux des plus grands circuits du championnat du monde. Ils sont au nombre de cinq en fait, qui par leur magie, leur ambiance, leurs défis, imposent le plus le respect et la fascination : le prestigieux Monaco, l'indémodable Silverstone, le vertigineux Spa-Francorchamps, le passionnel Monza et le plus technique d'entre tous, Suzuka.

Le "Petit prince" de la Formule 1 a "tout conquis : la Scuderia, l'amour du peuple Ferrari et sans doute l'avenir", résumait si bien la Gazzetta dello Sport, au lendemain d'un triomphe que toute l'Italie s'est instantanément appropriée. Il l'a dit depuis longtemps, elle l'a bien retenu : s'il n'avait pas été Monégasque, il serait Italien.

Charles Leclerc (Ferrari) au Grand Prix d'Italie 2019

L'audace en héritage

Il lui aura donc fallu moins d'un an pour retourner une écurie où rien de change facilement, où un pilote si jeune n'avait plus pris place depuis Ricardo Rodriguez à 20 ans, en 1962. Le 11 septembre 2018, Kimi Räikkönen filait chez Sauber, future Alfa Romeo, Ferrari officialisait le renouvellement générationnel, l'échange improbable, contesté par la frange la plus conservatrice. Celle qui a oublié que Ferrari, sevrée de titres Pilotes depuis 2007 et Constructeurs depuis 2008, avait besoin de se réinventer avec du sang neuf. La carrière de Charles Leclerc était depuis les jeunes années portée par la fulgurance, les drames aussi. La volonté de feu le président Sergio Marchionne était respectée, l'audace consacrée. C'était heureux.

Charles Leclerc a commencé l'œuvre de restauration du blason, ce qui l'on pensait impossible si vite. Il représentait le même pari visionnaire qu'Enzo Ferrari avait fait sur Niki Lauda en 1974. Il est en train de faire aussi bien. L'Autrichien avait remis Maranello sur les rails en prenant le pouvoir à Clay Regazzoni, qui avait soutenu son arrivée. La différence est que pour Leclerc, la mission était bien plus difficile. Il n'était pas souhaité par Sebastian Vettel, premier supporter de "Iceman", et ce qu'il réalise depuis le début de la saison ne peut que donner raison à l'Allemand, sorti de sa zone de confort, de ses certitudes, jusqu'à en être devenu méconnaissable.

Le pouvoir, il ne faut pas attendre de le recevoir, il faut le prendre. Charles Leclerc le savait et a su y mettre les formes suivant l'éthique et l'honnêteté qui caractérisent son approche du métier, la réserve et la capacité d'auto-critique qui transpirent en lui. Il a sûrement été aidé par sa nature, mais son manager Nicolas Todt lui a aussi donné les clés de fonctionnement de la Maison rouge grâce à son parcours au côté de Felipe Massa chez les rouges, de 2006 à 2013.

Charles Leclerc (Ferrari) au Grand Prix d'Italie 2019

Il a fini d'être "intimidé"

Mais devenir le leader est un travail de patience, de persuasion. L'enjeu est d'imposer ses vues pour orienter le développement technique. Et pour cela, il faut donner des gages, régulièrement. Pour un pilote, c'est un énorme avantage de savoir ce que sa voiture va faire et ce qu'il peut lui demander. La SF90 est née avec un manque de grip à l'avant et une instabilité à l'arrière. La Scuderia a travaillé à corriger ces défauts. Au fil des avancées, Charles Leclerc s'en est mieux sorti que Sebastian Vettel, qui ne supporte pas l'imprécision qui fait encore défaut à l'avant. "Il se plaint un peu de la stabilité d'entrée, ce qui ne m'affecte pas autant", soufflait le pilote de la Principauté, lors du Grand Prix d'Allemagne en juillet dernier.

"Quand on arrive dans un gros team comme ça pour sa deuxième année en Formule 1, on est un peu intimidé. Je ne pouvais pas dire : 'Bon, je veux ci et ça', poursuivait le nouveau venu. Ça n'était pas la manière que je voulais démarrer la relation. J'ai d'abord voulu comprendre la voiture, essayer d'adapter mon pilotage autant que possible à la voiture. A un moment, je suis arrivé à faire de bonnes choses en adaptant mon style de pilotage, mais j'ai ensuite senti qu'il y avait plus de performance à tirer en faisant évoluer la voiture dans ma direction. Depuis, cela m'a aidé dans mes résultats."

"Avant le Grand Prix de France (ndlr : disputé le 23 juin), c'était plus à moi de m'adapter à la voiture. Après ça, nous avons changé un peu l'approche et j'ai plus adapté la voiture à moi. De là, j'ai pu piloter la voiture un peu plus naturellement, ce qui m'a aidé."

Charles Leclerc (Ferrari) et Lewis Hamilton (Mercedes) au Grand Prix d'Italie 2019

Titan

Dans cette quête, Jock Clear a aussi été d'un concours déterminant. Notamment ingénieur de Jacques Villeneuve (1996-2003) chez Williams puis BAR, de Nico Rosberg (2008-2010), Michael Schumacher (2011-2012) puis Lewis Hamilton (2013-2014) chez Mercedes, le Britannique avait tout pour polir le diamant monégasque et l'aider à obtenir, peu à peu, ce qu'il recherchait. "Il fait des choses que nous n'avions pas vu depuis longtemps. Il me rappelle Sebastian à ses débuts", a confié Laurent Mekies, le sportif de la Scuderia, qui était en 2008 ingénieur chez Toro Rosso, écurie où l'Allemand a véritablement explosé. Mais on n'insistera jamais assez sur les mérites du jeune Leclerc, doté d'une grande capacité d'adaptation qui semble avoir quitté un Vettel encore pris en défaut par le train arrière de la SF90 pas plus tard que dimanche.

Mais au-delà de l'accumulation de lignes statistiques - Charles Leclerc est invaincu en qualification chez Ferrari depuis le Grand Prix de France et il est (enfin !) le mieux classé au championnat du monde - on retiendra cette date du 8 septembre comme son acte de naissance du champion (du monde) qu'il deviendra à n'en pas douter. Il avait besoin d'être adoubé par un grand et il s'est offert ce statut de titan sur le dos de Lewis Hamilton pendant 42 tours, comme Fernando Alonso était devenu un géant en contrôlant Michael Schumacher à Imola en 2005. Comme Max Verstappen avait tenu en respect Kimi Räikkönen à Montmelo en 2016.

Intransigeant, il a aussi renoncé à la forme de candeur qui caractérise beaucoup de pilotes espoirs en barrant brutalement la route de la Flèche d'argent n°44 comme Max Verstappen l'avait fait à son endroit en Autriche. De la "course à la dure" dont il usera encore s'il le faut, sans s'en féliciter.

Lewis Hamilton (Mercedes), Charles Leclerc (Ferrari) au Grand Prix d'Italie 2019
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