"Ce qui est incroyable chez Benoît, c'est que c'est un joueur de club qui est monté 18e mondial. Je ne parle pas du talent. Mais, dans la tête, il joue encore comme un joueur de club, qui ne se prend pas la tête et qui recherche avant tout le plaisir. Donc, quand il n'a pas envie de jouer, il ne joue pas. Ça, c'est dingue. C'est gênant, parce qu'il y a des gens qui aimeraient être à sa place. Mais c'est Benoît". N'insistez pas, Jérôme Prigent n'est qu'amour et admiration pour Benoît Paire. Même des années après avoir été l'un de ses coachs, l'ancien membre du CNE (Centre National d’Entraînement) continue de comprendre son "Benoît".
Ces dernières semaines, pourtant, il fallait des trésors de patience et de psychologie pour suivre le chaos entourant le Français. Entre sa quarantaine australienne rythmée par ses publications trahissant son amour pour le fast-food, ses résultats déprimants pour un ancien Top 20, une pub surfant sur son expression favorite, son embrouille avec un arbitre à Buenos Aires ou sa tristesse inquiétante entrevue à Santiago, le Français n'a pas fait parler de lui sportivement, ou si peu. Le paradoxe Paire tient là-dedans : moins il en fait sur le court, plus il a tendance à être sur le devant de la scène.
Alors que se cache-t-il derrière cette attitude, derrière ce personnage qui divise autant qu'il intrigue ? Un gars simple qui n'était pas taillé pour le plus haut niveau, répondent en cœur les témoins interrogés. Mais un gars dont le talent, voire le don pour le tennis, était trop important pour qu'il ne puisse pas l'exploiter. Benoît Paire, c'est d'abord un itinéraire cabossé vers le haut niveau. A 15 ans, son amour du foot lui fait presque oublier le tennis. Mais le "diamant", mot employé par tous, est trop brillant pour ne pas tenter sa chance. Direction Sophia-Antipolis où Charles Auffray, ancien joueur pro, l'accueille. Coup de foudre immédiat.
ATP Monte-Carlo
Et finalement il a craqué : Accrocheur, Paire s'arrête déjà
11/04/2021 À 16:16

"Potentiel ahurissant"

"Quand il est arrivé, il nous a tous éblouis par sa capacité à faire des choses incroyables, rembobine-t-il. Il avait dix-sept ans, il avait un classement assez faible, il était 0 je crois à l'époque donc il n'était pas dans les meilleurs et n'avait pas été pris dans le giron fédéral. En le voyant, on s'est dit : 'c'est une sorte d'extraterrestre' qui arrive. Il avait des qualités absolument uniques. Il a tout de suite embrayé en faisant des matches où il a confirmé avoir un potentiel ahurissant". Paire grandit et commence à faire parler. Du côté de la fédération, il se murmure qu'un joueur hors cadre est en train d'apparaitre sur les radars, un "Docteur Jekyll et Mister Hyde" pour reprendre les termes du regretté Patrice Dominguez.
Entraîneur au CNE, Jérôme Prigent accepte le défi de coacher "Benoît". Même des années après, c'est la voix animée d'un sourire continu et d'une vraie fascination qu'il raconte ce "mec bien élevé, qui ne manque de respect à personne mais complètement malade sur un terrain". "En le voyant la première fois, on se dit que c'est incroyable, se souvient-il. Surtout avec son parcours. Il s'inscrit pour passer son monitorat de tennis avec Charles, il obtient deux wild-cards pour des tournois internationaux juniors. Et là, il gagne les deux. Déjà là, c'est complètement incroyable. Quand il touchait la balle, c'était beau, tout simplement".
Débute alors une relation de presque deux ans qu'on qualifiera de fusionnelle mais souvent teintée d'irrationnel. "Une année, on va sur une qualif' de Challenger en Italie au 15 août, se marre-t-il. C'était la fin de mes vacances, donc j'étais un peu déconnecté. Au premier tour, il joue un mec moyen et il prend 1-0, 2-0, 3-0, 4-0. Je lui dis 'allez Benoît, mets-toi à jouer'. Il me répond : 'ouais, je sais pas, j'ai pas envie'. Je lui dis 'allez, on est le 15 août, on est là, pense à moi". Et là, il dit ‘regarde : je vais balancer le premier set, ça va l'énerver et après je vais serrer le jeu, tu vas voir. Ça va le rendre fou'. Et là, il fait n'importe quoi, il perd 6-0. Il va s'asseoir et me fait un clin d'œil. Premier jeu du deuxième set, il s'accroche sur tous les points, comme un malade, en faisant des cris de lutte. Le mec en face, il est devenu fou furieux. Il se plaint à l'arbitre qui lui dit, en gros, 'il a le droit de se mettre à jouer'. Derrière, il gagne les deux sets qui suivent 6-1, 6-1 ou un truc comme ça. Ça, c'était Benoît Paire".

Une feinte de smash pour finalement tromper Gasquet : Paire a encore régalé avec un point sublime

SMS en plein match et victoire finale

Paire grandit, au point de faire parler de lui à Roland-Garros 2009, le premier vrai coup de projecteur. En qualifs, alors 606e mondial, il se hisse au 3e tour en tapant des joueurs bien mieux classés avant de rendre les armes face à un certain Fabio Fognini, tête de série n°1 des qualifications. Une percée en forme d'acte de naissance ? Pas pour l'inclassable Paire.
"Après les qualifs de Roland-Garros 2009, il va en Slovénie pour un tournoi Futures, raconte encore Prigent, sans pouvoir s'empêcher de rigoler. Je ne peux pas y aller car on avait le séminaire des entraîneurs la semaine post-Roland-Garros. Le séminaire commence et je crois qu'il jouait le mardi. Au milieu d'une session du matin, je reçois un SMS de Benoît qui me dit ‘Jérôme, je viens de perdre le premier set, regarde si j'ai pas un avion dans l'après-midi pour rentrer'. Le mec m'envoie un SMS pour me demander les horaires depuis le terrain à la fin du premier set !! C'était hallucinant et moi, je me dis, 'j'ai quinze secondes pour le remettre dans le tournoi'. Je lui dis, en gros, qu'il n'a pas le droit de perdre contre ce mec-là, donc qu'il faut juste serrer le jeu et qu'on en reparle après le match. Et là, c'est incroyable : il a gagné le match, certes. Mais il a même gagné le tournoi. J'ai encore le trophée dans mon sous-sol. Je me marre à chaque fois que je le vois".
Pourtant, 2009 marque déjà un tournant par rapport au très haut niveau. Tout juste arrivé à la fédération, Arnaud Di Pasquale se souvient lui aussi d'un attrait immédiat pour le gamin Paire. "Dès les premières fois que je le vois jouer, je suis extrêmement séduit, je n'ai pas d'autres mots, nous explique-t-il. Vraiment, j'insiste, j'aime beaucoup, beaucoup. J'adore le fait que ce gars-là soit différent, j'adore que son parcours ne soit pas linéaire, tout tracé, qu'il ne sorte pas d'un moule. Justement, je me dis que c'est un joueur qu'il faut accompagner".
Problème, Patrice Hagelauer, nouveau DTN, décide de l'exclure du CNE car son comportement ne correspond plus aux standards. Encore cette histoire de cadre. "On ne peut le laisser comme ça, il peut se perdre complètement, se souvient encore DIP. Je crois qu'il avait besoin d'être aimé, de sentir qu'on ne l'abandonne pas. Il y a une sanction, certes, mais on veut lui montrer qu'on ne coupe pas complètement les liens. Il part sur Aix-en Provence et commence à travailler avec Lionel Zimbler". Le début d'une grande histoire, qui l'amènera jusqu'au Top 20. Sollicité, son entraîneur historique a préféré ne pas revenir sur une relation longue de sept ans et basée sur la confiance et l'estime réciproque avant une rupture tumultueuse.

Du grand n'importe quoi : quand Paire balance son dernier jeu

Et si…

Plus de dix ans plus tard, chacun a son avis sur la trajectoire de Paire. "Un gars comme ça, on peut se dire : il aurait pu faire une finale de Grand Chelem un jour, estime Auffray. C'était quelque chose de possible en tout cas, au vu de son talent". "Il faut savoir que ce mec-là a été 18e en ne travaillant quasiment pas physiquement, relève Prigent. Ça prouve que c'est un génie. Sa façon de frapper dans la balle est extraordinaire mais surtout, il sent le jeu. La façon dont il décrypte le jeu, tactiquement mais aussi intellectuellement, est monstrueuse".
Benoît Paire pourrait-il devenir l'un des plus grands "what if ?" du tennis français ? Peut-être. "Il a toujours eu ce côté fantasque, artiste, se souvient Auffray. Ça fait qu'il n'a jamais complètement travaillé comme on l'aurait souhaité. Il n'a jamais été dans le dur mais c'est sa personnalité. Donc je n'ai pas de regrets mais une question : jusqu'où aurait-il pu pousser le curseur s'il avait pu mettre la discipline et la rigueur qui l'auraient conduit à être encore plus fort ?"
Car ses carences en coup droit, réelles, auraient pu se corriger selon nos témoins. "Dans les moments difficiles, t’as du mal quand même…", se marrait d’ailleurs Stan Wawrinka lors de leur "Stanpairo". Preuve que le déficit est réel et surtout connu de tous. Brad Gilbert, célèbre chroniqueur pour ESPN et ancien mentor d’Andre Agassi, Andy Roddick et Andy Murray, avait même estimé en 2018 que le pire coup droit du Top 100 était possiblement celui de Paire.
"C’est sûr qu’il avait un déficit côté coup droit au niveau de son jeu, continue celui qui l’a accueilli à Sophia-Antipolis. Une moins bonne confiance, une moins bonne technique naturelle. Mais dans le Top 5 mondial, il y en a d’autres qui avaient des défauts et qui ont fait corriger ça. Par le travail, on peut récupérer beaucoup. S’il avait travaillé ce fameux coup droit trois heures par jour pendant cinq ans… Mais il n’aurait peut-être pas eu ce côté artiste".
"C'est difficile de dire 'si', acquiesce Jérôme Potier. Un joueur, c'est un homme avec toutes ses composantes, ses faiblesses, ses fragilités. On ne peut pas dire 'si'. Lui, il a fait 18e mondial. Combien de joueurs français ont réussi ça ? Il a gagné des tournois. Evidemment, si vous mettez son jeu avec le physique de Zverev, ça fait des grandes choses. Mais l'entièreté du personnage fait que c'est mieux ainsi. S'il est 18e mondial, c'est aussi parce qu'il est capable à 6-6 dans le tie-break de la dernière manche de sortir une amortie de derrière les fagots".
C'est ballot, mais c'est Benoît
Arnaud Di Pasquale confirme : "instinct", "créativité" et "sensibilité" sont surtout les forces premières de Paire avant d'être de vraies limites pour "Benoît". "Safin faisait la fête aussi, il a été numéro un mondial, il a gagné deux tournois du Grand Chelem, se souvient-il. Après, il y a toujours les 'si Safin avait…'. A un moment, il faut aussi sauver son ADN, si tu lui retires ça, peut-être qu'il n'a pas son palmarès". Hasard qui n'en est pas un : le Russe est l'une des grandes inspirations de Paire.
Reste la question de l'image dégagée, surtout ces derniers mois. "Il joue un peu un rôle, il me semble, avance notre consultant. Il aime la vie et il n'a envie de parler que de ça. Mais je pense qu'on se trompe quand même un peu sur la réalité de son fonctionnement : il y a forcément des moments où il a travaillé. Il en joue un petit peu. Il va plutôt montrer des photos de ses vacances en train de boire des godets avec ses copains plutôt que de partager une bonne séance d'entrainement. 99% des joueurs montreraient plutôt l'inverse".
"Ah non, surtout pas. Non, non, non, répond Potier sur la question d'un "personnage" créé de toutes pièces. La preuve, quand il dit à Bercy que le public l'emmerde, il est obligé de s'excuser après pour pouvoir jouer sans sifflets l'année d'après car sinon, c'est injouable. […] C'est pour ça que beaucoup de gens s'identifient à lui. Si vous avez joué au tennis, vous savez que sa fameuse phrase ("il a de la chaaaatte"), on l'a tous dit. Et combien de fois ? Lui, il le fait sur le circuit. Et moi je trouve ça génial. Et je pense que sur le circuit, il est aussi aimé par les autres pour ça. Je pense que Federer, ça le fait marrer. Parce qu'il ne triche pas, tout simplement".
Les liens se sont fatalement distendus avec le temps. Mais c'est presque le même gamin que ses formateurs croisent à chaque fois sur le circuit. "La dernière fois que je l'ai vu jouer, c'était à Roland-Garros, se marre Auffray. En 8e de finale, au cinquième set en 2019, il n'avait plus de raquette disponible et devait demander à en faire corder une. On se dit : ‘c'est ballot, mais c'est Benoît'. C'est pour ça qu'on l'aime".

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