Ugo Humbert, le sage et le fou : "Mais c’est qui ce mec, c’est moi ?"

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D’un naturel timide et introverti, Ugo Humbert, qui s’apprête à défendre son titre à Dubaï après l’avoir victorieusement fait à Marseille, se mue en féroce compétiteur aussitôt qu’il rentre sur un terrain de tennis. Où il cultive et assume un grain de folie qui tranche avec sa personnalité intrinsèque, mais qui fait aussi sa force et sa singularité.

Humbert proche du Top 10 : "Il va falloir qu'il optimise sa programmation pour monter encore"

Video credit: Eurosport

Souvenez-vous de cette scène, culte, qui avait fait le tour des réseaux sociaux en marge du dernier Rolex Paris Masters. On y voyait Ugo Humbert, filmé par une caméra indiscrète dans les vestiaires de l’Accor Arena, se parler longuement à lui-même devant un miroir, façon Robert de Niro dans Taxi Driver, juste avant la finale qu’il avait fini par perdre contre Alexander Zverev. Ce qu’il se disait ? "Il vaut mieux ne pas le savoir !" avait-il rigolé lorsqu’on lui avait posé la question après le match. Le numéro 1 français a beau assumer le grain de folie qui l’anime sur un court, il garde néanmoins cette pudeur et cette timidité qui constituent le fondement même de son caractère. 
Tout le monde est rompu désormais à voir un Humbert se lancer dans des séances de "self-talking" entre deux jeux, ou haranguer la foule avec le poing levé quitte à en irriter certains, comme Karen Khachanov qui n’avait pas apprécié ses excès d’enthousiasme et l’avait fait savoir après sa défaite face au Messin en demi-finale de ce même RPM, alors qu’il était blessé en fin de match. Certains préfèreraient peut-être plus de sobriété dans la gagne, ce qui cadrerait d’ailleurs mieux avec le naturel que dégage le joueur. Mais dans le cas d’Ugo, c’est surtout une manière d’aller chercher au fond de lui une adrénaline qui a pu lui faire défaut par le passé.
"J’étais avec lui le soir où la polémique a gonflé, et ça l’a énormément touché parce qu’il n’y avait aucune méchanceté de sa part, raconte son agent de longue date (et ancien entraîneur) Thierry Ascione. Il m’avait demandé : ‘mais tu en penses quoi, toi ?’ Parce qu’il n’avait rien compris à ce qui s’était passé. Il avait simplement fait en sorte de conserver un haut niveau d’intensité et dans ces cas-là, l’autre n’existe pas. Pas de bol, c’était tombé sur Khachanov, qui en plus est un mec très droit. Mais Ugo ne le regardait pas. Bon, c’est vrai qu’un match comme ça, si on lui remontre les images, il va se dire : ‘mais c’est qui ce mec sur le court, c’est moi’ ? "
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Joueur blessé et euphorie française : drôle de fin entre Humbert et Khachanov

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Ugo Humbert n’est certainement pas le premier à être pris en flagrant délit de schizophrénie – qu’on nous pardonne le terme – sur un terrain de tennis, le sport qui rend fou par excellence. Mais dans son cas, on atteint parfois des extrêmes. Juste avant un match, ne vous avisez surtout pas de lui parler. Casque vissé sur la tête, musique rock dans les oreilles, il s’évade dans une routine longue et minutieuse au gré de laquelle il endosse un autre costume. L’agneau, alors, devient loup. Limite Garou, le loup.
Il y a un vrai écart entre son ambition profonde d’être un champion et ce qu’il peut dégager physiquement.
"Par moments, je peux m’abandonner sur le terrain alors qu’en dehors, je suis quelqu’un de très calme, très posé, reconnaît l’intéressé. Petit, j’avais tendance à me laisser envahir par mes émotions. Pour performer sur le court, j’ai besoin de rentrer dans un état second, d’être un peu possédé en quelque sorte. Et j’ai notamment trouvé ce truc de me parler à moi-même. Ça m’aide énormément, même si ça peut paraître drôle de l’extérieur."
Drôle et parfois déconcertant de la part d’un garçon qu’on verrait plus, au premier regard, dans le rôle de l’artiste à fleur de peau que dans celle du compétiteur sans états d’âme. Pianiste aguerri, jamais séparé très longtemps de sa guitare, le Messin a aussi ce côté hypersensible, mélancolique, capable de monter très haut comme de descendre très bas dans les émotions. Ce qui ne l’a pas forcément aidé à bien vivre son parcours, celui d’un garçon doué mais pas premier de la classe, barré notamment dans sa génération par des Geoffrey Blancaneaux ou Corentin Moutet. Intégré aux plans fédéraux sans vraiment faire partie du plan A, il en a énormément souffert. Mais la passion a fini par le sauver. 
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Noah : "Humbert joue comme il joue sa vie"

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"Il y a un vrai écart entre son ambition profonde d’être un champion et ce qu’il peut dégager physiquement, témoigne encore Ascione qui a vu évoluer le joueur depuis son adolescence. Au départ, c’est un garçon timide, qui regarde un peu vers le bas, qui manque cruellement de confiance en lui. Mais dès qu’il rentre sur le court, il dégage tout autre chose, il est possédé par une énorme envie de performance. Et c’est vrai que ce contraste, quand je l’ai connu, était assez amusant à voir."

Un gros travail sur le plan mental

Le contraste existe toujours, mais différemment. Ugo, devenu "le Commandant", le boss du tennis français, a su le lisser au prix d’un gros travail mental qu’il effectue depuis plusieurs années et qu’il poursuit aujourd’hui avec la psychologue du sport Sophie Huguet, à laquelle il rend souvent hommage, mais qui est soumise au secret professionnel. Il avait fait appel à elle en 2023 après une tournée sur gazon qu’il avait "mal vécue", et lors de laquelle il s’était mis une pression néfaste. Le tir a rapidement été corrigé. Derrière, la progression a été exponentielle.
"La première chose que je lui ai demandé au début de notre collaboration, c’est de m’aider à comprendre comment je fonctionne pour arriver à trouver mon état intérieur le plus propice à la performance", racontait le Messin la semaine dernière à l’Open 13. Auparavant, il avait du mal à cerner cette forme d’ambivalence au fond de lui, ce côté ange et démon à la fois. Il a fini par comprendre qu’il fallait accepter les deux. Et simplement apprendre à les faire cohabiter, ce qui n’est pas toujours une mince histoire. 
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Ugo Humbert avec son entraîneur Fabrice Martin après la victoire du joueur à l'Open 13.

Crédit: Getty Images

"C’est vrai qu’il y a des moments où il a besoin de sérénité, et d’autres où il a besoin de se galvaniser, confirme son entraîneur Fabrice Martin, qui a pris le relais de Jérémy Chardy depuis le début de la saison. En fait, c’est lui qui choisit un peu son état mental avant le match, selon ses sensations. Parfois, il peut même de changer en cours de match. À Bercy, on a vu qu’il était bon en étant expressif sur le terrain. En Australie (défaite en huitième également contre Zverev, Ndlr), il était beaucoup plus calme et il a été bon aussi. C’est bien qu’il puisse avoir ces deux facettes. Mais je pense qu’à terme, pour préserver son énergie, il faudra qu’il se mette de plus en plus dans sa bulle."
"S’exprimer sur le court, il le fait désormais à bon escient mais ça n’a pas toujours été le cas, disait justement à Bercy Jérémy Chardy. Avant, il avait tendance à s’enflammer dans des moments où ça ne servait à rien. Maintenant, il sent beaucoup mieux les moments importants. Mais c’est clair que ce n’est pas son état d’esprit d’être méchant. À la base, c’est quelqu’un d’hyper gentil et respectueux." "En fait, il n’est pas tout seul dans sa tête !", rigole sa compagne, Tessah Andrianjafitrimo.
Tous les joueurs ont leurs névroses. Sauf que certains le masquent. Ugo n’a absolument pas envie de jouer cette comédie du sport de haut niveau. A tort ou à raison, il a décidé d’être naturel, sans calcul.
Pas seul dans sa tête, l’expression revient souvent quand on évoque le cas Ugo Humbert. Le joueur lui-même l’assume et, désormais, s’en amuse. "Il n’a plus de problème à s’accepter et à exprimer ce qu’il est, dans un milieu pourtant très aseptisé, poursuit Thierry Ascione. Tous les joueurs ont leurs soucis et leurs névroses. Sauf que certains le masquent en faisant les beaux en conférence de presse. Ugo n’a absolument pas envie de jouer cette comédie du sport de haut niveau. À tort ou à raison, il a décidé d’être naturel, sans calcul. C’est aussi pour ça qu’il aime le rapport aux médias. Si tu lui poses une question, ce n’est pas Didier Deschamps : il répond sans détour. Le peu de secret qu’il a, ce sont des secrets normaux pour un athlète de haut niveau."
 "Pour moi, Ugo, c’est vraiment le guerrier pacifique, pour reprendre l’expression de l’ancien joueur français Pier Gauthier, désormais préparateur mental et qui a également collaboré avec lui en 2021. Il sait ce qu’il veut, pourquoi il est là mais, en même temps, il est très tranquille. Je ne sais pas si on peut parler d’ambivalence. Ce qu’il dépeint, c’est le cas d’un peu tout le monde, et notamment dans le tennis. Un même joueur peut faire deux matches totalement différents à deux jours d’intervalle, selon ses émotions, le contexte, etc. Le propre du travail mental, c’est d’apprendre à se connaître et ainsi à dealer avec tous ces paramètres très changeants."
A 26 ans, Ugo apprend toujours à le faire, au fil des étapes qu’il franchit à son rythme. Celle de l’Open 13 en était une importante. Pour la première fois, il a réussi à défendre victorieusement un titre, en étant qui plus est favori. Il l’a fait, certes sans réussir de miracles, sans battre un joueur du top 30 et en étant tendu un peu toute la semaine. Mais en démontrant aussi une force mentale et un niveau moyen suffisamment importants pour s’en tirer sans perdre un set.
Le pire, ou le mieux, dans tout ça ? L’édifice a beau sembler de plus en plus solide, les travaux semblent loin d’être terminés. "C’est ça qui est génial avec lui : il est 14e mondial et, dans la dimension physique comme dans la gestion des émotions, il a une marge extraordinaire, conclut Ascione. Il a toujours cette confiance en lui qui peut fluctuer, comme son jeu. Contre Zverev, en Australie, s’il n’arrive pas à tenir son niveau tout le match, c’est aussi émotionnel. Certains joueurs de son classement donnent l’impression de ne plus pouvoir progresser que sur des détails. Avec Ugo, on est encore dans le gros œuvre."
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