Autant vous prévenir de suite, je vais être sans filtre pour vous livrer ici les montagnes russes émotionnelles qui me sont tombées dessus jeudi soir, à l’occasion de la victoire épique de Hugo Gaston face à Carlos Alcaraz. Confortablement installé aux premières loges de l’Accor Arena, j’ai d’abord vécu l’une de mes plus belles soirées de tennis, électrisé par ce scénario rocambolesque, des points sans queue ni-tête et une ambiance délirante à m’en coller des frissons - véridique - lorsque le public s’est mis à entonner a capella la Marseillaise un jeu avant la fin du match. Avec, en guise de bouquet final, une victoire française toujours bonne à prendre en ces temps, disons-le, de morne plaine.

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Et puis, pas encore tout à fait redescendu de mon nuage, j’ai vite été fauché en plein vol par la "pisse-froidure" moralisatrice d’une certaine frange de la twittosphère qui m’a cueilli au menton à la manière d’un puissant uppercut : cette folie ambiante, selon certains, aurait été une "honte" pour le sport, voire pour la France, au motif que les spectateurs se seraient montrés hostiles et même irrespectueux à l’égard du jeune Espagnol, qui a fini par en perdre son latin au point de terminer son match sur un récital de fautes directes. Quelle douche froide ! Et quelle horrible sensation que celle de devoir passer sans transition de l’euphorie d’une soirée magique à la culpabilité d’avoir vibré pour un match qui, à en croire les plus extrémistes, n’aurait limite pas dû exister.
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Soyons clair : oui, Alcaraz a été chahuté par Bercy et oui, il y a eu quelques excès, notamment lors de son entrée sur le court saluée par une bordée de sifflets qui, dans un monde idéal, n’avaient pas lieu d’être. Mais ces excès, ces dérapages incontrôlés ont justement fait tout le sel d’une soirée qui a semblé ressuscité l’esprit d’un sport qu’on est heureux de voir encore capable de déchaîner de telles passions. Et l’âme d’une enceinte qui a longtemps, du moins avant l’ère Covid, traîné une réputation beaucoup plus sulfureuse que sa grande sœur logée à l’autre bout de Paris, du côté de Roland Garros.
A ceux qui ont trouvé le public odieux avec Alcaraz - lequel a, d’ailleurs, intelligemment calmé le jeu sur les réseaux sociaux –, on ne saurait trop conseiller de se repasser quelques images du Bercy de la grande époque, comme en 1988 où il avait copieusement sifflé Henri Leconte face à John McEnroe, reprochant au Français son dilettantisme affiché quelques semaines plus tôt lors des JO de Seoul, mais aussi son discours maladroit tenu la même année après sa finale perdue à Roland-Garros. Songez aussi à la petite phrase prononcée par Boris Becker à l’issue de sa défaite face à Carlos Moya en 1996. "A Bercy, on se croirait parfois dans un zoo", avait lâché le champion allemand, pourtant triple vainqueur de l’épreuve et pas le dernier à se délecter du bouillonnement populaire.

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Le tennis, soyons-en sûrs, sort grandi de ce genre de soirées

Ce qu’a vécu Alcaraz jeudi était certes parfois limite, mais honnêtement, très gentillet par rapport à des ambiances véritablement volcaniques que j’ai eu la chance de vivre en Coupe Davis, comme à Belgrade en 2010, à Cordoue en 2011, à Buenos Aires en 2013 ou même en France, à Lille, en 2014 (et ne parlons pas d’Asuncion, en 1985, que je n’ai pas connu). Là, je n’ai jamais senti, du moins parmi les spectateurs assis autour de moi, une franche animosité à l’égard de l’Espagnol. Plutôt, en revanche, une furieuse envie de s’enflammer pour ce lutin tricolore au tennis enchanteur, comme un symbole du retour à la vie après des mois de huis clos et de bulles sanitaires à l’ambiance sordide et déprimante.
Alors oui, bien sûr, il y a eu quelques excités qui ont cru bon de crier intempestivement entre deux balles de service, ou de saluer ses double-fautes. Pour être complètement sincère, pris par l’intensité du spectacle, je n’y avais même pas fait attention et l’ai seulement découvert par la suite sur les réseaux sociaux. Comme quoi, il y a souvent un décalage entre le ressenti que l’on peut avoir au cœur de l’action, et devant la télé.
D’ailleurs, même si Alcaraz a reconnu avoir eu du mal à gérer la pression du public, je me demande à quel point celui-ci est vraiment responsable de sa défaite. N’oublions pas qu’il a tout de même mené 4-2 au 1er set, et surtout 5-0 au 2ème. Et que, avant de s’effondrer, il a par moments très bien joué. Il ne faudrait pas en arriver à sous-estimer les mérites de Gaston, et sa responsabilité dans le déraillement adverse. Mais même : en admettant que le public a joué un rôle capital dans sa victoire, où est le problème ? Pourquoi ce qui est accepté en foot, à savoir l’avantage incontestable de jouer à domicile, ne le serait pas en tennis, après tout ?
Je me suis d’ailleurs beaucoup amusé à constater que certains des détracteurs du public de Bercy sont les mêmes que ceux qui ont fustigé la réforme de la Coupe Davis, avec l’abandon du format "home and away" (domicile et extérieur) et ses ambiances incomparables. Au final, on veut quoi ? Un public brûlant et partisan, avec ses excès inhérents ? Ou un tennis totalement clinique et aseptisé, sous assistance respiratoire ? Je peux me tromper, mais je suis à peu près persuadé de savoir ce qui, à terme, est meilleur pour le tennis... Et ce qui est bon pour le tennis devrait être la seule chose qui nous préoccupe, en priorité.
L’espèce humaine est ainsi faite qu’il est impossible d’avoir affaire à un public nombreux, engagé et passionné sans son corollaire de débordements. Et ce dans n’importe quel pays du monde, même si certains endroits y sont plus prédisposés que d’autres. Mais ne tombons pas non plus dans un manichéisme aveugle consistant à jeter aux ordures l’immense moment de sport que nous a fait vivre Paris jeudi soir. Le tennis professionnel est un sport, certes, mais c’est aussi un spectacle qui doit laisser sa libre expression à tous ses acteurs, joueurs comme spectateurs. Peut-être que le tennis, d’ailleurs, gagnerait à faire évoluer ses codes sur ce plan. Il en sortirait grandi, comme il sortira grandi, soyons-en sûrs, de cette nuit d’ivresse qu’il faut savoir savourer à sa juste valeur.

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