Balle au centre, menu varié et temps long : comment battre l'imbattable Jannik Sinner ?
Par Rémi Bourrieres
Mis à jour 17/05/2026 à 08:05 GMT+2
Même quand il est dans le dur, il peut toujours compter sur son aura (et parfois même sur les éléments) pour s'en sortir ! C'est bien simple : Jannik Sinner, qui tentera ce dimanche, face à Casper Ruud, de devenir le premier Italien vainqueur à Rome depuis Adriano Panatta il y a cinquante ans, ne sait plus comment perdre un match à la régulière. Néanmoins, des pistes tactiques existent...
Jannik Sinner face à Carlos Alcaraz lors de la finale de Roland-Garros 2025.
Crédit: Getty Images
Soyons caustiques et disons-le en préambule : Alexander Zverev, censé être le challenger numéro 1 de Jannik Sinner en l'absence de Carlos Alcaraz, n'a pas participé à la rédaction de cet article. L'Allemand qui avait subi en finale de Madrid sa neuvième défaite consécutive face au n°1 mondial, a montré une fois de plus qu'il n'avait toujours pas les armes pour enrayer la rutilante mécanique italienne. On sait bien qu'au tennis, tout peut changer très vite. Mais tout de même... Son jeu bien carrossé, sorte de berline allemande estampillée "Deutsche qualität", manque décidément trop d'imagination et d'explosivité côté coup droit pour inquiéter la Ferrari du Sud-Tyrol.
Le numéro 3 mondial n'est pas le seul, cela dit. Depuis un an et demi, Sinner n'a perdu que contre cinq joueurs : Carlos Alcaraz, sa propre Némésis, Novak Djokovic (Open d'Australie 2026), Jakub Mensik (Doha 2026), Alexander Bublik (Halle 2025), auxquels il faut rajouter Tallon Griekspoor (Shanghai 2025), même si c'était sur abandon. Daniil Medvedev n'est pas passé si loin de se rajouter à la liste, samedi en demi-finale du Masters 1000 de Rome. Au moins a-t-il réussi l'exploit de remporter un set et de pousser Sinner dans ses retranchements physiques, et l'on est en droit de se demander si ce dernier n'a pas été sauvé des eaux, même s'il était bien parti au troisième set avant l'interruption.
Le Russe a manqué le hold-up, mais il colle au portrait robot des rares fossoyeurs récents de l'Italien : des joueurs capables de soutenir le combat du fond et/ou de hacker l'IA tennistique "sinnerienne". Soit en se montrant ultra-agressifs, soit en pratiquant un tennis totalement disruptif, avec le grain de folie nécessaire. Et parfois même en mélangeant un peu tout cela, comme l'a superbement fait Medvedev dans cette demi-finale.
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Doutes, kiné et gueulante de Medvedev : comment Sinner a résisté à tout
Video credit: Eurosport
La politique du "centre-droit"
Seul joueur français à avoir affronté le numéro 1 mondial à deux reprises ces derniers mois, en demi-finale à Cincinnati puis en huitièmes de finale à Pékin en 2025, Terence Atmane, à un niveau évidemment encore moindre, évolue un peu dans ce registre du brouilleur de cartes. Le Boulonnais avait été battu les deux fois, mais honorablement. Et en suivant, notamment la deuxième fois à Pékin (où il avait aussi arraché un set), un plan tactique très clair : jouer un maximum dans la zone centrale, légèrement côté coup droit, pour couper les angles à Sinner et tenter de lui faire perdre son timing.
"Le coup droit est le seul coup sur lequel Sinner peut boiser ou décentrer un peu quand ça arrive sur lui, plein centre. Donc effectivement, on avait cette tactique en tête, confirme Guillaume Peyre, l'entraîneur d'Atmane. Sinner, je reste persuadé qu'il ne faut pas avoir peur de le tenir à l'échange, pour instaurer le combat. Mais il ne faut pas faire n'importe quoi non plus, sinon il impose son rythme. Terence l'avait plutôt bien fait à Pékin, avant d'exploser physiquement au troisième set. C'est le problème : il faut le tenir du fond mais pour l'instant, pas grand-monde n'est capable de le faire." Ou alors, pas sur la distance d'un match...
Lors de son succès face au numéro 1 mondial en demi-finale de l'Open d'Australie cette année, Novak Djokovic, génie tactique s'il en est, avait appliqué la même recette. Les chiffres le confirment : selon le site Tennis Abstract, il avait expédié 39% de revers plein centre et, en cinq sets, il n'avait quasiment jamais usé du coup droit "inside-in". Un terme anglais sans réelle équivalence française, mais qui correspond, en gros, au coup droit de décalage joué devant soi, c'est-à-dire sur le coup droit adverse (dans une configuration droitier-droitier). But du jeu : ne jamais laisser à Sinner le champ libre côté opposé.
Cette bonne vieille politique du "centre-droit" a dû rappeler au Serbe quelques souvenirs : c'est exactement de la même manière que Gilles Simon s'y était pris face à lui, dix ans auparavant, lors de ce même Open d'Australie. Au cours de ce match, "Djoko" avait commis un total de 100 fautes directes avant de venir à bout, tout de même, du sparadrap niçois. Une leçon tactique érigée en dogme : face à un joueur de cadence, l'une des règles de base est de ne jamais ouvrir les angles. Sinner étant considéré comme l'héritier moderne de Djokovic, c'est encore plus vrai.
Si vous ouvrez le jeu, vous devez être sûr que votre coup va le mettre en difficulté. Sinon, il vaut mieux rester au centre.
Face au n°1 mondial, c'est donc comme aux échecs : "il faut contrôler le centre du jeu", avait expliqué Boris Becker, consultant d'Eurosport, avant cette demi-finale australienne. "Contre lui, vous ne pouvez pas vous permettre d'ouvrir le jeu avec un coup neutre, avait développé quelques mois plus tôt Felix Auger-Aliassime, en amont d'une demi-finale de l'US Open où il avait pris un set à Sinner. Si vous le faites, vous devez être sûr que votre coup va le mettre en difficulté. Sinon, il vaut mieux rester au centre." Un clou enfoncé récemment par Martina Navratilova sur Tennis Channel : "Sinner est incroyable lorsqu'il frappe en extension, dans les coins. Il faut éviter de le mettre dans ce type de situation."
"Les deux premiers coups sont cruciaux, avait complété Felix Auger-Aliassime. Il est évidemment indispensable de servir extrêmement bien, vu sa qualité de retour. Et il faut aussi être très bon soi-même en retour car, même s'il s'est énormément amélioré au service, je pense que ce n'est pas son coup le plus naturel. Alors, il faut essayer de lui mettre de la pression pour le faire rater, soit en mettant un maximum de retours dans le terrain, soit en prenant quelques risques de temps en temps."
La politique du chaos… ou de l'alternance
À moins d'être Carlos Alcaraz et de savoir tout faire, chacun affinera sa méthode selon son profil et ses armes. On se souvient de la tactique ultra-offensive également appliquée par Daniil Medvedev en finale de l'Open d'Australie 2024, qui lui avait permis de survoler les deux premiers sets avant de décrocher physiquement. A Shanghai, l'an dernier, Tallon Griekspoor avait également choisi cette option "kamikaze", tout en reconnaissant son caractère aléatoire.
Le Néerlandais avait plutôt salué la performance réalisée quelques mois auparavant, à Halle, par Alexander Bublik. "Pour moi, Bublik a le jeu parfait pour embêter Sinner sur des surfaces rapides : il faut être très agressif, le sortir de son rythme et lui rentrer dedans. Comme Alcaraz, il est injouable si on le laisse imposer son tennis. Il faut donc essayer de prendre le jeu à son compte et le sortir de sa zone de confort en lui mettant constamment la pression."
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Sinner se fait surprendre par Bublik : le résumé en vidéo
Video credit: TNT Sports
Enfin, pour les plus talentueux, il y a la voie empruntée par Grigor Dimitrov à Wimbledon, qui avait mené deux sets à rien en déroulant une merveille de tennis varié et créatif, avant de se déchirer un muscle pectoral et d'être contraint à l'abandon. Depuis, on n'a plus revu le Bulgare à son meilleur niveau et peut-être, à 35 ans, ne le reverra-t-on plus jamais. Mais ce "presque" exploit, si symbolique de sa carrière, aura au moins eu le mérite de taper dans l'œil de Roger Federer, son mentor tennistique, qui était dans la Royal Box ce soir-là. "En regardant ce match, j'ai réalisé que c'est de cette manière que j'aurais joué contre Sinner ", a déclaré plus tard le Suisse, qui n'a jamais eu ce plaisir.
La politique de la tortue
Quel que soit son style, l'idée semble donc assez claire (sur le papier) : couper à Jannik Sinner les angles, le rythme, les jambes ainsi que le circuit de distribution de balles à hauteur de hanches, avec une alternance de balles bombées, de slices courts sur le revers et d'amorties bien dosées. Et puis, au-delà du côté tactique, il faut garder une idée fixe en tête : rester en vie le plus longtemps possible.
Plus longtemps vous parvenez à rester dans le match, plus grandes sont vos chances de victoire.
"Pour battre Sinner, il n'y a pas le choix : il faut l'emmener dans un gros combat", rappelle Guillaume Peyre. "Plus longtemps vous parvenez à rester dans le match, plus grandes sont vos chances de victoire", renchérit Boris Becker. A 24 ans, la statistique selon laquelle Jannik Sinner n'a toujours pas remporté le moindre match de plus de 4h (et même 3h50), ne peut pas être complètement anodine. Ses immenses progrès réalisés sur le plan physique ces deux ou trois dernières saisons sont incontestables. Mais il demeure criant que si la muraille italienne peut se fissurer quelque part, c'est bien là.
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Le résumé d'une boucherie : Quand Sinner écrase Ruud
Video credit: Eurosport
D'accord, cette barre maudite des 4h finira bien par tomber un jour (elle a failli le faire l'an dernier en finale de Roland-Garros). Mais elle demeure révélatrice, en attendant, de la configuration du bolide italien, capable de passer de 0 à 100 en à peine 2 secondes mais dont la prodigieuse capacité d'accélération est vouée à s'atténuer quelque peu au fil des kilomètres. Là où Novak Djokovic est un énorme moteur diesel, quasi impossible à casser même sur les routes les plus piégeuses, Sinner est un dragster qui préfère les lignes droites et les matches courts. Les Masters 1000 plutôt que les Grands Chelems.
Si Jannik Sinner a largement prouvé que la terre battue en elle-même ne lui posait aucun problème particulier d'ordre technique, elle reste en revanche la surface la mieux adaptée pour que ses adversaires puissent tenter de brouiller la partition et d'imposer ce fameux combat au long cours. Celui que rêve d'imposer Casper Ruud ce dimanche. On lui souhaite tout de même bien du courage ; en quatre confrontations, le Norvégien n'a jamais ravi le moindre set et reste sur un cinglant 6/0, 6/1 encaissé l'an dernier... à Rome.
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