"Je viens d'y penser, mais il se pourrait bien que je sois le plus vieux de l'équipe à 25 ans. C'est fou. Mais je pense que c'est super, parce que ça veut dire qu'on peut être là pour les dix prochaines années si nous restons aussi bien classés. Dans cette compétition, on représente notre continent et je veux gagner. Alors pourquoi pas 13-0 (dans dix ans, NDLR), même si c'est probablement impossible." Daniil Medvedev n'est pas du genre à garder sa langue dans sa poche et il l'a encore prouvé le week-end dernier pour sa première participation à la Laver Cup. Le récent vainqueur de l'US Open dit ce qu'il pense et ses propos manquent rarement de pertinence.
Car après la démonstration de la Team Europe à Boston face à la Team World (victoire écrasante 14-1), un constat s'impose : la fameuse et glorieuse incertitude du sport n'a pas été au rendez-vous. Et en prenant un peu de recul, cette version 2021 de la compétition-exhibition créée par Roger Federer et son agent Tony Godsick, bien qu'elle ait poussé la logique à l'extrême, s'inscrit dans un mouvement de fond. En quatre éditions, qui ont eu lieu alternativement sur le Vieux Continent (à Prague et Genève en 2017 et 2019) et aux Etats-Unis (à Chicago et Boston en 2018 et 2021), le bilan est clair, net et précis : 4-0, les joueurs au maillot bleu européen ont tout raflé.
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Les plus critiques appellent déjà à un changement de format

Or, pour un événement qui vient de naître et cherche sans doute à conquérir un autre public tout en conservant l'audience des passionnés de tennis, un tel déséquilibre peut être contre-productif. La légende et le prestige d'une épreuve se construisent au fil des rivalités qui l'ont marquée, et si elles sont trop à sens unique et donc inexistantes, il devient difficile de laisser son empreinte dans l'esprit des gens. Il ne suffit pas de rendre hommage à une figure tutélaire - Rod Laver - et de convoquer des ex-champions stars - les capitaines Björn Borg et John McEnroe - pour conférer une valeur historique à un événement. Ce serait trop facile. En d'autres termes, la Laver Cup manque de sel et elle pourrait bien en souffrir à l'avenir. Alors comment y remédier ?
Parmi les plus déçus, certains observateurs avancent l'idée d'un changement de format. Pourquoi ne pas donner plus de place aux doubles par exemple pour atténuer la marge de la Team Europe en simple ? D'autres y voient l'opportunité de faire de la Laver Cup un événement mixte, profitant d'une bien meilleure répartition des forces sur le circuit WTA en ce moment. Ashleigh Barty, Naomi Osaka, Bianca Andreescu, Cori Gauff, Leylah Fernandez ou encore Serena Williams pourraient par exemple faire une belle équipe du reste du monde, face aux Aryna Sabalenka, Karolina Pliskova, Iga Swiatek, Elina Svitolina, Simona Halep et autres Emma Raducanu.

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L'idée peut être séduisante sur le papier, d'autant qu'elle irait dans le sens d'une fusion de l'ATP et de la WTA appelée de ses vœux par un certain… Roger Federer l'an passé. Mais il faudrait alors tout repenser : s'agirait-il de créer deux événements parallèles avec le format déjà existant, ou alors de sélectionner trois joueurs et trois joueuses par équipe pour en faire une épreuve mixte, un peu dans l'esprit de l'ancienne Hopman Cup ? Un changement de cette envergure ouvrirait certaines perspectives, mais poserait d'autres questions et contribuerait à brouiller le message initial.

Entre suspense artificiel et logique sportive, la Laver Cup a fait son choix

Car une transformation permanente au gré des résultats n'est certainement pas la solution pour s'installer à long terme. Pour durer, les règles et les données d'une compétition doivent être aussi claires pour les participants que pour les spectateurs. Depuis son lancement en 2017, la Laver Cup est restée fidèle à son mode de fonctionnement. Ceux qui la suivent commencent à trouver l'environnement familier, et créer un suspense artificiel pour s'assurer un dénouement spectaculaire et indécis pourrait bien aussi détourner la nouvelle base de fans qu'elle tente de constituer. C'est l'équilibre précaire sur lequel elle est installée : on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre.
Ses organisateurs doivent donc se résoudre à un choix et, en ne changeant rien jusqu'ici, ils semblent l'avoir fait : le déséquilibre assumé comme assurance d'une crédibilité sur le long terme. Certes, la Laver Cup, en présentant ce rapport de forces dans les années futures (et peut-être sans Nick Kyrgios qui se pose des questions sur la suite à donner à sa carrière), risque de détourner une partie de ses spectateurs avides de "show" et de frissons permanents (aussi factices soient-ils). Mais elle éloigne par la même occasion le spectre de la traditionnelle critique adressée aux exhibitions et que ses premiers détracteurs lui avaient accolé : la suspicion des matches arrangés et du scénario écrit à l'avance.
D'un strict point de vue commercial et marketing, qui peut croire que cette édition 2021 avait intérêt à se conclure dès le premier match du dimanche sur un 14-1 sans appel, et ainsi priver les spectateurs d'un TD Garden plein à craquer des trois dernières affiches en simple ? Même s'il l'a fait particulièrement crûment, le résultat a eu le mérite de représenter l'état du tennis mondial masculin, ultra-dominé par l'Europe depuis l'avènement du "Big 3". Le classement moyen de la Team Europe composée de 6 membres du Top 10 tournait autour de la 5e place mondiale, tandis que celui de la Team World (4 membres du Top 20, John Isner 22e et Nick Kyrgios redescendu 95e à l'heure actuelle) s'établissait aux alentours du 29e rang. CQFD.

Une humiliation paradoxalement salutaire pour la naissance d'une rivalité ?

Mais plus que la défaite logique, les membres de la sélection du reste du monde ont vécu une humiliation sur le court noir de Boston. Une de celles qui attisent le feu de la révolte, l'envie de revanche et sèment les germes d'une rivalité naissante. "Ce n'est pas une exhibition. Nous sommes profondément attachés à cet événement. C'est nul de perdre tous les ans", a notamment affirmé un John Isner, particulièrement touché par l'ampleur de la défaite devant le public américain. "Personne ne bat John McEnroe cinq fois de suite en Laver Cup", a ajouté son capitaine, s'appropriant en guise d'hommage la citation de feu son ami Vitas Gerulaitis.
Il faut dire qu'une autre affirmation venant des rangs européens avait quelque peu mis le feu aux poudres. Après sa défaite en double lors du premier jour, Alexander Zverev avait prévenu qu'il s'agirait du dernier point marqué par la Team World. Ce à quoi Reilly Opelka a rétorqué : "Il a aussi dit qu'il était innocent", en référence aux accusations de violence domestique parues dans la presse de la part d'une ex-compagne de l'Allemand. On est donc bien loin de l'ambiance bon enfant traditionnellement accolée aux exhibitions. Et sur le terrain, le récent champion olympique a d'ailleurs bien tenu parole au sein de l'armada européenne.
Mais ce déséquilibre n'est pas forcément rédhibitoire pour la Laver Cup si elle assume sa source principale d'inspiration. Sur ses 25 premières éditions, la Ryder Cup de golf a sacré les Etats-Unis à… 22 reprises. On ne peut donc pas dire que le suspense ait vraiment été au rendez-vous à l'époque, comme il ne l'a pas été non plus le week-end dernier dans le Wisconsin où les Américains ont infligé une véritable claque aux Européens (19-9). Et pourtant, il ne viendrait à personne l'idée de remettre en cause son prestige. Pourquoi ? Parce qu'avec le temps et les changements de générations, les rapports de force évoluent. En Ryder, le vent a bien tourné : 7-3 pour les Européens sur les dix dernières éditions.

La Ryder Cup comme modèle (de plus en plus) assumé

Dans les années 1990 avec les Pete Sampras, Andre Agassi et autres Jim Courier, la Team World aurait eu bien d'autres arguments à faire valoir. Même en remontant seulement au début des années 2000, les Lleyton Hewitt, Gustavo Kuerten et autres David Nalbandian auraient rééquilibré les forces en présence. La Laver Cup souffre donc plus du timing de sa création que de son concept et de son format plutôt bien pensés. En faisant le pari du sérieux et de la crédibilité des performances, elle met en relief les faiblesses conjoncturelles (voire structurelles) des tennis américain, australien et sud-américain.

La Team Europe avec le trophée de la Laver Cup 2021

Crédit: Getty Images

En attendant leur réveil et/ou la percée dans le Top 10 des jeunes (et déjà très forts) Félix Auger-Aliassime et Denis Shapovalov, la Laver Cup a tout intérêt à continuer de s'inspirer de la Ryder Cup pour esquisser un début de rééquilibrage en restant fidèle à son esprit. Même s'ils sont moins bien classés en moyenne que les golfeurs américains, les Européens n'ont-ils pas souvent compensé par leur esprit d'équipe et le choix de parcours qui convenaient plus à leurs caractéristiques devant leur public ?
Voir la Team World accélérer la surface à domicile ne serait pas sans intérêt pour ses bombardiers américains, Daniil Medvedev en a lui-même convenu le week-end dernier. Ces conditions rapides pourraient réduire la marge européenne, surtout avec un super tie-break à la place du troisième set (rappelons que l'Europe ne s'était imposée que 13-11 à Genève). Et si cela ne suffit pas, la domination de l'Europe dans les prochaines années est sans doute le pain noir que la Laver Cup doit accepter de manger pour construire sa légitimité.
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