Après Roland Garros, il est l'homme dont on prononce le plus souvent le nom quand on parle de tennis en France, sans véritablement savoir qui il fut. Ni même ce qu'il fit, pour les moins initiés. Au moins, contrairement à l'aviateur ayant donné son nom au plus célèbre stade en terre battue du monde, Philippe Chatrier, qui a, lui, légué son patronyme au court central (en 2001), a joué au tennis à un excellent niveau. Et même plus que ça : il aura vécu quasiment toute sa vie par et pour le tennis, un sport qu'il transpirait par tous les pores de sa peau, au point d'être surnommé un jour "l'homme-tennis" par René Lacoste, l'un des plus grands inspirateurs de son action colossale de dirigeant.

Philippe Chatrier en grande discussion avec René Lacoste, à Roland-Garros, en 1985. Deux visionnaires, deux géants du tennis français.

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Philippe Chatrier et Roland-Garros, c'est un peu plus que l'histoire d'un bijou dans son écrin. C'est celle de deux destins intimement liés. L'homme est né en 1928 (le 2 février, à Créteil), l'année de la construction du stade. Il est mort en 2000, le 23 juin, il y a tout juste 21 ans, à Dinard, quelques jours après la victoire de Mary Pierce, qui reste à ce jour le dernier titre français en simple dans la compétition.
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Chatrier était prédestiné, c'est un fait. Il était aussi bien né. Son père, parti alors qu'il n'avait que 18 ans, lui avait transmis son charisme tranquille et surtout sa passion du sport, du tennis en particulier. C'est en tombant un jour sur une photo de Suzanne Lenglen en couverture du Miroir des Sports, un hebdomadaire d'illustrations sportives dont son paternel faisait la collection, que le petit Philippe avait contracté le virus de la balle jaune (blanche en l'occurrence). Il ne se doutait pas à quel point elle allait l'accompagner toute sa vie. Jusqu'à la bouleverser.

Gros coup droit, pas de mental

Le tennis, Philippe Chatrier y a d'abord joué, énormément. Premières frappes à 4 ans, en chipant la raquette de son défunt grand-oncle. Première licence à 6 ans au CS Henri-Esders du Perreux-sur-Marne. Premières classes d'arme à partir de 13 ans au sein d'un autre club du Perreux, plus prestigieux, celui de l'Alsacienne-Lorraine Paris.
Enfant unique, Chatrier est un peu aussi enfant roi. Ses parents sont prêts à tous les sacrifices nécessaires à son épanouissement, comme de quitter la grande maison bourgeoise de Créteil pour aller s'installer dans un petit appartement du XIXe arrondissement de Paris, afin de lui éviter les longues heures de transport scolaire. Question sport, ils veulent aussi évidemment ce qu'il y a de mieux pour lui.

Le jeune Philippe Chatrier.

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Il est vrai que Philippe est plutôt doué. Très sportif, athlétique, opiniâtre, doté d'un excellent coup droit... Avec toutes ces qualités, il progresse jusqu'à décrocher le titre de champion de France juniors en 1945, atteindre le 3e tour de Roland-Garros en 1949 et se hisser à la place de n°6 français au début des années 50. Il n'ira pas plus haut. Problème : il n'a pas de revers et, surtout, pas de mental : " En matière de trac, j'étais peut-être l'expert français n°1, confiera-t-il dans un entretien dans le deuxième numéro de Tennis Magazine, en 1976. La veille d'un match, j'étais incapable de dormir, et même de manger. "
A cause de ce blocage, Philippe ne réalisera jamais son rêve ultime de jouer la Coupe Davis. Un déchirement qui va le précipiter vers une autre destinée, avec l'aide d'un petit coup de pouce du destin. En 1952, il fait la rencontre, dans les vestiaires du Racing Club de France, de Max Corre, directeur du quotidien Paris-Presse, qui, séduit par sa gouaille et sa connaissance du jeu, le prend à l'essai dans son canard. C'est un coup de maître.
Philippe Chatrier n'est peut-être pas un immense champion mais il porte sur son sport un regard acéré. Il est lucide, comme peu, des travers d'un sport encore assez confidentiel et géré selon lui par des dirigeants pantouflards qui ne font rien pour l'extirper de son petit confort embourgeoisé. Bien au contraire, ils s'y complaisent. Et ça, il ne le supporte pas. Très vite, il porte la plume dans la plaie, insuffle de la passion à ses chroniques, s'engage franchement dans ses idées et invente, quelque part, un style nouveau. En un mot, il se distingue, ce qui lui vaut une promotion rapide à la tête du service des sports.
Avec sa plume et son entregent, le Cristolien a compris qu'il tient là une arme redoutable pour faire bouger les lignes. En 1953, grâce à l'aide financière de l'ancien joueur franco-américain Benny Berthet, il crée à 25 ans Tennis de France, un mensuel qui fera longtemps référence jusqu'à sa mise en concurrence avec Tennis Magazine, à partir de 1976.
Armé de son nouveau support éditorial, qui demeurera jusqu'à sa retraite sa principale source de revenus - pour tout le reste, il était bénévole -, Philippe Chatrier se lance dans ce qui restera l'un des grands combats de sa vie : la réunion des joueurs amateurs et professionnels, alors séparés en deux mondes distincts.
Les premiers, les amateurs, se partagent les titres du Grand Chelem, pendant que les seconds, les pros (à peu près tous les meilleurs) se partagent l'argent au gré de tournées parfois pénibles, mais populaires. Le combat des partisans de l'union sera finalement gagné grâce au tour de force de Wimbledon qui, en 1967, décrète unilatéralement l'ouverture à tous de sa prochaine édition.
Mise dans les cordes par la puissance des Anglais, punchée par le lobbying des modernistes - au premier rang desquels, donc, Philippe Chatrier et son meilleur ami, l'ancien champion américain Jack Kramer -, bref, débordée par l'air du temps, la Fédération internationale de Lawn Tennis n'a d'autre choix que de voter ce qu'on appellera communément l'ère Open : c'est chose faite le 30 mars 1968 à Paris, dans un salon de l’Automobile Club.

Jack Kramer.V

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L'ère Open, le tournant du match

A ce moment-là, en 1968, Philippe Chatrier n'a pas encore vraiment commencé sa carrière de dirigeant. Mais il connaît sa fibre de leader. Il a pu l'éprouver dès le lycée, à l'armée, ou dans son club. Partout où il passe, c'est lui le meneur, le chef de meute, le capitaine. Parce que partout, c'est lui le plus passionné, le plus dévoué, le plus organisé.
Porté par la force de ses idées, l'homme fait montre d'un pouvoir de conviction qui tranche radicalement avec la timidité, peut-être même le manque de confiance qui le caractérise dans la vie de tous les jours. Et puis, déjà, il voit grand. En 1964, il réalise un de ses rêves en fondant l'International Club du Lys, à Chantilly, une sorte de luxueuse mégapole du sport dont il a voulu faire l'antre de l'activité physique en France, et du tennis en particulier.
Une cinquantaine de courts en dur, en terre battue et même en gazon ont été construits, des consultants de renom ont été embauchés pour diriger les principales sections sportives, comme le tennisman Georges Deniau, le décathlonien Ignace Heinrich, le rugbyman Jean Dauger, le nageur John Konrads, le golfeur Patrick Cros (qui deviendra son beau-frère sur la fin de sa vie), le tout dirigé par le n°1 français de l'époque, Pierre Darmon...
Pris par ce projet très (trop ?) ambitieux, investi dans sa révolution idéologique du tennis mondial, Chatrier, finalement, est de moins en moins patron de presse, même si cela demeure officiellement son principal métier. Jeune journaliste à France-Soir, Jean Couvercelle, le futur créateur de Tennis Magazine, se souvient d'un homme déjà un peu ailleurs : "C'était évident qu'il n'était pas sur la même planète que les autres journalistes. D'ailleurs, on ne le voyait quasiment jamais en salle de presse. Il avait, déjà, une autre dimension."

Un règne de plus de 20 ans

Grâce à son passé de joueur et son anglais impeccable - il a épousé en première noces la championne britannique Susan Partridge avec laquelle il a eu ses deux enfants, Jean-Philippe et William -, Philippe a développé des accointances avec les hauts dirigeants, mais aussi avec les plus grands champions de son époque. De plus en plus, il est irrémédiablement attiré par l'autre côté de la barrière.
"Il sentait bien que le tennis était en train de changer et qu'il ne fallait surtout pas rater ce virage, se souvient pour sa part l'ancien journaliste Alain Deflassieux, entré à Tennis de France en 1967. Et même s'il était encore très présent à la rédaction, au fond, il ne vivait que pour ça. Car il avait une idée très précise de là où le tennis devait aller. En ce sens, c'était un visionnaire."
Visionnaire, voilà le mot qui revient le plus quand il s'agit d'évoquer Philippe Chatrier. Finalement, deux (et même trois) événements vont définitivement le précipiter vers sa carrière de dirigeant : en plus de son divorce, qui lui laisse probablement plus de latitude pour se dévouer corps et âme à la chose publique, Chatrier se voit contraint de se désinvestir de l'International Club du Lys, qui décline peu à peu.
A la même période se profile, fin 1968, l'élection à la présidence de la Fédération française. Le détenteur du poste, Roger Cirotteau, un traditionaliste patenté qui s'est retrouvé presque malgré lui à diriger le premier Roland-Garros Open de l'histoire, n'est plus vraiment dans la mouvance. Pour Chatrier, c'est un boulevard.
Enfin, un boulevard, pas tout à fait. Le patron de Tennis de France s'est mis à dos beaucoup de journalistes, coupable sans doute de n'avoir pas suffisamment sympathisé avec eux – une leçon qu'il saura retenir – mais aussi les nombreux dirigeants du sérail qui restent fermement hostiles à l'Open. Alors, plutôt que de se présenter en son nom, Chatrier envoie au charbon un de ses grands amis, le vainqueur de Roland-Garros 1946, Marcel Bernard. Les idées sont les mêmes. Mais le nom passe mieux.
Marcel Bernard est élu en décembre 1968. Philippe Chatrier n'est que vice-président mais officieusement, c'est lui qui est aux manettes. Il le sera officiellement à partir du 16 décembre 1972, date de son élection à la présidence de la Fédération, une fonction qu'il investira début 1973. Le début d'un règne de 20 ans. Le plus long, et de loin, à la tête de la maison-mère du tennis français.

Première mission : sauver Roland-Garros

L'une des premières préoccupations de Philippe Chatrier à son arrivée est de structurer la FFT, sorte de coquille vide dirigée par des élus qui ne s'y rendent qu'occasionnellement. Lui souhaite la présence de salariés permanents pour mettre en pratique la politique impulsée en haut lieu. Et comme il faut bien financer tout ça, il imagine faire de Roland-Garros le poumon du tennis français.
Ça paraît évident aujourd'hui. A l'époque, ça ne l'est pas. Roland Garros, qui s'étend sur à peine 3 hectares (contre plus de 12 aujourd'hui), n'a rien du fier vaisseau amiral que l'on connaît. D'autant que le tournoi, il faut bien le dire, périclite un peu, même s'il a bénéficié d'un coup de boost salutaire – peut-être même vital – lors d'une édition 1968 rendue doublement historique par l'Open mais aussi par les grèves du mois de mai, qui ont poussé les Parisiens en vacances forcées à se précipiter Porte d'Auteuil dans des proportions jamais vues.
Chatrier, lui, bénéficie de deux phénomènes absolument capitaux pour asseoir son ambition de faire du tennis un sport majeur : l'éclosion de Björn Borg, première icône mondiale de ce sport, et l'arrivée de la télévision. Là encore, les deux événements sont concomitants. Borg joue son premier Roland-Garros en 1973. Cette même année, le tournoi, en plus de son premier partenariat avec son emblématique sponsor (BNP Paribas), signe un contrat de diffusion avec l'ORTF. Les Internationaux de France bénéficient, enfin, d'une couverture digne de ce nom. A compter de 1978, ils seront retransmis pour la première fois en intégralité. C'est un triomphe. "Le jour où Roland-Garros a été totalement couvert par la télévision, j'ai su qu'il était sauvé", confiera Chatrier.
Ce dernier, pour satisfaire au jeu télévisuel, songe à garnir la tribune présidentielle d'invités célèbres, un rôle dévolu à l'actrice Juliette Mills, dont le carnet d'adresses est bien fourni. Roland-Garros devient un lieu people, une "place to be". En guise de cerise sur le gâteau, Chatrier fait confectionner en 1981 la Coupe des Mousquetaires, un joyau de l'argenterie parisienne qui devient en quelque sorte le fleuron emblématique du prestigieux événement.

La célèbre "Coupe des Mousquetaires", créée à l'initiative de Philippe Chatrier. Björn Borg sera le pemier à la soulever en 1981.

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Bref, très peu de temps après son arrivée à la tête du tennis français, Chatrier a d'ores et déjà gagné la partie. Alors que les recettes de Roland-Garros explosent en grande partie grâce aux droits télés, il a désormais les moyens de s'attaquer à la phase B de son plan. A savoir, l'agrandissement du stade. Il lance ainsi une première grande phase de travaux qui aboutira, en 1980, à la construction du court n°1, puis trois ans plus tard à l'agrandissement côté ouest, dans la zone du Fonds des Princes.
En parallèle, il s'attèle à un autre grand dossier : le développement de la pratique sur le territoire, tant qualitativement que quantitativement. En 1981, il déclenche l'opération "5 000 courts" - qui va permettre à de nombreuses communes, jusqu'aux plus isolées, de se doter d'un terrain -, soutient la création d'école de tennis, importe des pays anglo-saxons le concept de stages, accélère la formation d'entraîneurs et fait construire, en 1986, le Centre national d'Entraînement.
Le nombre de pratiquants, dès lors, explose. Au début de son mandat, la France du tennis compte environ 8 000 courts, 2 000 clubs et à peine plus de 200 000 licenciés. Une quinzaine d'années plus tard, boostée aussi par l'effet Noah qui a entre-temps triomphé à Roland-Garros, elle atteindra un plafond de 35 000 courts, 10 000 clubs et plus d'1,3 millions de licenciés. C'est l'âge d'or du tennis. Français et mondial.

Le court numéro 1 de Roland-Garros

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La méthode Chatrier

Il y a bien sûr un paramètre conjoncturel dans l'explosion de ces chiffres, tout comme il y en a dans leur baisse aujourd'hui. Mais la "patte" Chatrier est incontestable. Il suffit d'interroger chacun de ses plus proches collaborateurs : tous témoignent de la manière dont leur boss a su, par son incomparable capacité à stimuler les énergies, les pousser à donner le meilleur d'eux-mêmes.
"J'avais passé un entretien d'embauche à la Fédération un peu par obligation mais honnêtement, mon idée initiale était de m'en aller le plus rapidement possible, raconte par exemple Régine Tourres, qui fut son assistante personnelle de 1976 jusqu'à son départ fin 1992. Et puis, la personnalité de Philippe a bouleversé mes plans. Cette passion qu'il dégageait et cette énergie qu'il mettait pour la transmettre autour de lui, c'était captivant. Il ne partait jamais en vacances, il considérait qu'il n'était mieux nulle part qu'à Roland-Garros. Et comme il était très protecteur, nous n'avions qu'une envie : tout lui rendre en retour."
La méthode Chatrier ? Instaurer un climat de travail et de dévouement, mais dans une ambiance familiale, sereine. Ainsi, tous les jours, les salariés prennent le thé dans son bureau. D'accord, le président est le seul maître à bord. A la vérité, seule sa mère, qui le couve de près, a une vraie emprise sur lui. Mais sa grande qualité est de savoir déléguer en confiance, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Lui n'impose qu'une seule condition : être au courant de tout.
"A partir du moment où il était informé, il assumait tout, y compris nos erreurs, admire encore Patrice Clerc, arrivé à la FFT en 1979 en tant que directeur du marketing, puis devenu directeur de Roland-Garros entre 1984 et 2000. En ce sens, c'était le patron idéal. Il ne se défaussait jamais. Et comme on a toujours respecté cette règle d'or, je n'ai pas souvenir de m'être fait engueuler une seule fois."
Pas d'engueulade, mais pas de grandes effusions non plus. "J'ai toujours eu avec Philippe un contact extrêmement poli, respectueux mais avec une forme de distance et de retenue liées à son éducation, se souvient pour sa part Jean-Paul Loth, qui a côtoyé le patriarche durant une vingtaine d'années, d'abord en tant qu'entraîneur national à partir de 1968, puis DTN et enfin capitaine de Coupe Davis jusqu'en 1989. Avec lui, les choses étaient exprimées de manière autoritaire mais avec très peu de mots. Il avait sa manière de manifester sa reconnaissance et son amitié, pas dans les grandes embrassades mais avec des sourires, des petits moments de complicité... Evidemment, il y a eu des moments où l'on n'était pas d'accord mais, chose étrange, il ne se fâchait jamais : il écoutait, prenait note et vous dévisageait, avec son regard très pénétrant. Puis il agissait en fonction."

Jean-Paul Loth (au centre) et Philippe Chatrier (à droite) en visite à Rennes dans une école de tennis.

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Un homme public, un homme privé

Les grands étalages de sentiments, les familiarités ? Très peu pour Philippe Chatrier. Les photos qui nous restent de lui, l'affichant le plus souvent en cerbère peu amène de la tribune présidentielle, avec son allure assez coincée, ce visage sérieux, ces lunettes à montures épaisses ou ces vestes grisâtres (blanches le jour des finales), nous renvoient l'image d'un bourgeois un peu austère, vieille France. Pas vraiment l'hédoniste avec lequel on irait spontanément échanger quelques gauloiseries autour d'une bière. Et pourtant...
L'homme cache, dit-on, une partie de son jeu, gardant la partie plus excentrique de sa personnalité pour son cercle d'amis proches, parmi lesquels des personnalités comme le volcanologue Haroun Tazieff, le rugbyman Guy Boniface ou le chroniqueur Antoine Blondin. Eux pourraient raconter le fêtard, le bon vivant, l'amateur de cigares et de grand vin qu'il était. L'homme à femmes, aussi. Ce n'est pas trahir un grand secret - il y a prescription - que de dire qu'entre deux obligations professionnelles, Chatrier a ses petits rendez-vous.
Charmeur, croyez-le ou non, il l'a toujours été. Dans sa jeunesse, il affiche une beauté confondante, puissante, presque bluffante de la part d'un homme qui, plus tard, paraîtra se soucier de son sex-appeal comme de son premier coup droit gagnant. En réalité, il sait user de sa prestance comme d'une arme de séduction massive. Mais il n'en montre rien, précisément parce que sa personnalité est de cloisonner totalement le public du privé. Au quotidien, cela donne une personnalité parfois insaisissable, des moments d'absence, un regard dans le vide... C'est juste qu'il éprouve alors le besoin de se ressourcer dans son monde. Et qu'il estime que ce monde-là ne regarde que lui.
Seule lui importe, jusqu'à l'obsession, la trace que laissera son action publique. Aussi, pour reprendre l'expression de Patrice Clerc, il se construit peu à peu une "carapace de respectabilité" qui prend de l'épaisseur proportionnellement à ses responsabilités. Il tient à garder le contrôle et c'est aussi pour cela qu'il se soucie autant de sa santé, s'astreignant à des régimes draconiens ou multipliant les longues heures de marche, partout dans le monde.

L'âge d'or du tennis : Philippe Chatrier en compagnie de Björn Borg, en 1981.

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Un roi qui ne se souciait pas de l'argent

Le monde ? D'après ses calculs, Philippe Chatrier en a fait 35 fois le tour, pris par ses obligations qui ont rapidement dépassé les frontières de la France. En 1977, il est élu président de la Fédération internationale et là encore, il est tellement incontestable qu'il restera 15 ans à un poste historiquement occupé pendant un an ou deux au maximum.
Par ailleurs président du Conseil professionnel en 1979, c'est à cette période qu'il obtient l'une de ses victoires majeures, bien que pas forcément la plus connue : la réintroduction du tennis aux programme olympique, votée en 1981 lors du Congrès du CIO, dont il deviendra membre en 1990. A défaut du poste de ministre des Sports que son ami, l'ancien Premier ministre gaulliste Jacques Chaban-Delmas (par ailleurs excellent tennisman) lui aurait certainement proposé s'il avait remporté la présidentielle de 1974, il est alors le successeur désigné de Juan Antonio Samaranch.
Pendant cette quinzaine d'années entre la fin des années 70 et le début des années 90, Philippe Chatrier est au sommet de son omnipotence. Cette fois, il n'a pas omis de soigner sa popularité en bichonnant l'accueil des journalistes, des partenaires, des personnalités et des hauts dirigeants. C'est pour eux qu'il crée les loges, le Village de Roland-Garros ainsi que le centre de presse. Pour eux qu'il se fend de dîners guindés ou de nombreuses discussions informelles, parfois même organisées chez lui, place Tristan-Bernard, dans le XVIIe arrondissement de Paris. "Philippe Chatrier et le monde du tennis, c'était un peu le roi et sa cour. Entre nous, on l'appelait d'ailleurs Louis XVI", s'amuse encore Alain Deflassieux.

Philippe Chatrier, en 1990.

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Le roi, c'est un fait, vit confortablement. Il a sa DS noire avec chauffeur (plus une petite Austin offerte un jour par les joueurs de l'équipe de France de Coupe Davis, dont il a également été le capitaine entre 1969 et 1972), sa gouvernante domestique, ses costards italiens et son rond de serviette dans les plus belles tables de Paris. Tennis de France, dans les années 70, marche du feu de Dieu, tirant jusqu'à 100 000 exemplaires et générant plus de 1 000 pages de publicité à l'année. Le journal assure à son fondateur un revenu confortable jusqu'à sa revente au groupe Amaury-L'Equipe, pour 10 millions de francs, en 1987 (il cessera d'être édité en 1993).
Pour autant, personne n'a jamais décrit Philippe Chatrier comme un dirigeant avide d'argent et de pouvoir. "Il se fichait éperdument de l'argent, louait son appartement et refusait systématiquement les cadeaux qu'on lui offrait", nous apprend au contraire sa belle-fille, Marie-France Chatrier, auteur d'un livre intitulé Philippe Chatrier, le cour(t) d'une vie, co-écrit avec Frédéric Houssay.
Il n'est pas rare, non plus, de le voir prendre à ses frais des charges incombant logiquement aux Fédérations qu'il dirige. C'est que Chatrier ne veut surtout pas (ou plus) qu'on l'accuse de mélanger les genres, d'autant qu'il s'est précisément retrouvé un jour pour cette raison sur les bancs d'un tribunal, accusé de conflits d'intérêt par son concurrent, Tennis Magazine. Dont le directeur, Jean Couvercelle, dit n'avoir pourtant "jamais, malgré nos différends, perdu l'immense respect pour l'homme et le dirigeant qu'il était."
Les vrais ennemis de Philippe Chatrier se situent plutôt dans le camp des personnes qui n'acceptent pas – ou ne comprennent pas - le caractère grandiloquent de ses projets, tentant d'en faire barrage par leur propre inaction. Avec ceux-là, le président peut se montrer franchement désagréable. D'autant que la diplomatie n'a jamais été son fort.
Et quand il s'agit de défendre son beefsteak, là, il ne recule de rien. Patrice Clerc se souvient ainsi d'une scène ubuesque avec Jacques Chirac, alors maire de Paris, dont les conseillers municipaux avaient selon lui un peu trop tendance à prendre Roland-Garros pour leur résidence secondaire. "Il s'était fâché très fort et je l'avais textuellement entendu crier à Chirac : 'Je suis locataire de mon appartement, ce n'est pas pour autant que mon propriétaire s'invite à dîner chez moi tous les soirs !'", rigole encore l'ancien président d'ASO. Il fallait oser.

Que serait le tennis sans Chatrier ?

Mais au bout du compte, les faits sont là. Jamais le tennis ne s'est développé autant que sous l'ère Chatrier, en France et dans le monde. Bien sûr, encore une fois, il y a l'aspect conjoncturel. Mais sans doute fallait-il la bonne personne au bon moment, pour "driver" la mutation d'un sport passé en quelques années d'assez élitiste et confidentiel à planétaire et sur-médiatisé. "Je me suis toujours demandé ce que serait devenu le tennis si Philippe Chatrier n'avait pas existé", s'interroge à haute voix Patrice Clerc. Excellente question...
Peut-être serait-il tombé dans les mains des promoteurs, très puissants au début de l'ère Open, en particulier Lamar Hunt et son circuit WCT. L'une des principales actions de Chatrier pour réduire l'influence de ces promoteurs sera, outre de soutenir la création de l'ATP en 1972, de rendre aux quatre Grands Chelems le prestige qu'ils n'avaient pas (ou plus) forcément, à l'exception de Wimbledon, toujours un peu au-dessus du lot.
Pour ce faire, il n'hésite pas à prendre un risque énorme en suspendant de Roland-Garros tous les joueurs qui participent aux Intervilles américains, barrant ainsi la porte à de gros poissons comme Jimmy Connors, Chris Evert ou Björn Borg. Il risque gros et il le sait. Mais il a une foi inébranlable en l'interêt suprême du jeu. Et là encore, les faits, têtus, lui donnent raison.
De toute façon, tout ce que Philippe Chatrier fait pour Roland-Garros, ça n'est pas pour écraser les autres Majeurs. Au contraire pour qu'ils puissent bénéficier de son aspiration. Au début des années 80, il propose ainsi une prime d'un million de dollars à tout joueur ou joueuse qui remporterait les quatre Grands Chelems à la suite. Objectif de cette prime (rapidement raflée par Martina Navratilova) : inciter les meilleurs à revenir jouer l'Open d'Australie, alors moribond. C'est une réussite : très vite, le tournoi australien redevient florissant au point de voir plus grand et d'emménager en 1988 dans l'enceinte qui est la sienne aujourd'hui, à Melbourne.
Au crédit de Chatrier il faut mettre, aussi, l'internationalisation galopante du circuit, longtemps annexé par des joueurs issus des grandes nations du tennis. Telle était précisément l'idée qu'il avait en tête en faisant voter le retour du tennis aux JO, beaucoup plus que de faire du tennis un sport olympique majeur. Une action soutenue ensuite avec la création, en 1986, d'un fonds de développement destiné aux pays les moins aisés. Fonds qui permettra de faire émerger de très nombreux joueurs, et pas des moindres (Kuerten, Del Potro, Halep, Azarenka...). Le jeu en sera là encore le grand gagnant, tout comme le marché du tennis.

Noah-Chatrier, un duo indissociable

Évidemment, l'œuvre de Chatrier ne s'est pas faite sans rature. Avec ses multiples casquettes, "l'homme-tennis" se retrouve parfois entre le marteau et l'enclume, comme par exemple en 1983 lorsque, en tant que président du Conseil professionnel, il se voit contraint d'infliger à Yannick Noah une suspension de six semaines parce que le champion français, quelques semaines avant son titre à Roland-Garros, a déserté une rencontre sans grand intérêt de Coupe du Monde par équipes à Düsseldorf.

Yannick Noah à Roland-Garros en 1983.

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Noah, privé de Wimbledon ainsi que d'une rencontre estivale de coupe Davis, en gardera longtemps une rancune tenace à l'égard de son président. Il sera pourtant bien là, dix ans plus tard, pour offrir à ce dernier un concert surprise à l'occasion de sa soirée de départ, une fiesta inoubliable organisée à la Maison des Polytechniciens, à Paris.
Chatrier vénère les joueurs et particulièrement Noah, qu'il avait accueilli dans son bureau lorsque le gamin avait débarqué de Yaoundé en 1971, découvert par son ami Arthur-Ashe. Il l'avait ensuite intégré aux structures fédérales, au Nice LTC, et toujours couvé de près. L'empire bâti par l'un et le sacre décroché par l'autre, d'ailleurs, paraissent assez indissociables. Mais Chatrier classe le jeu et les grandes épreuves encore au-dessus des joueurs. En 1988, il quitte la tribune présidentielle en plein match de coupe Davis, à Bâle, parce que le même Noah s'offre quelques clowneries lors d'un match sans enjeu contre le Suisse Claudio Mezzadri. Un blasphème, selon lui. On ne badine pas avec la coupe Davis, l'épreuve la plus sacrée à ses yeux.
Pourtant, curieusement, c'est la même personne qui, en 1973, avait fomenté un projet de réforme de Coupe Davis tout à fait similaire à celui adopté quarante-cinq ans plus tard par le groupe Kosmos. A l'époque, la "Vieille Dame" était déjà sur le déclin. Chatrier l'avait senti et imaginé cette mouture, sans toutefois réellement la défendre auprès de la Fédération internationale, qui avait finalement opté pour une réforme plus "light". Avant de créer sous son règne, en 1981, le Groupe Mondial.
Mais si son premier projet révolutionnaire était allé au bout, Philippe Chatrier aurait-il, lui aussi, été cloué au pilori sur l'autel de la tradition bafouée ? Comme quoi, la carrière d'un grand dirigeant, comme celle d'un grand champion, tient aussi à une part de réussite. Ou au sens du timing, c'est selon.

1986, les premiers signes de la maladie

Cette carrière, on l'a dit, était vouée à se finir dans des sphères bien plus élevées encore. C'était sans compter sur le funeste destin, qui allait finir par s'en mêler. En 1986, alors qu'il est en visite fédérale au Kenya, Philippe Chatrier s'emmêle les pinceaux lors de son discours de remerciement. Pendant quelques secondes, c'est le trou noir. Il ne se souvient plus du nom des personnes qu'il est censé remercier. Etrange, pour un homme hypermnésique depuis son plus jeune âge, réputé pour sa capacité à débiter des discours fleuves et passionnants sans le moindre support écrit.
Philippe Chatrier met ça sur le compte du surmenage. Il est loin d'avoir conscience de la terrible maladie dégénérative qui vient en réalité de manifester ses premiers symptômes. "Toute sa vie, il avait eu une sainte-trouille : mourir d'une crise cardiaque à 54 ans, comme son père, comme son grand-père, et comme plus tard son fils aîné, mon mari Jean-Philippe", révèle Marie-France Chatrier, qui est par ailleurs la maman du champion de e-sport Norman Chatrier, et qui garde une fonction active au sein de la Fondation Philippe Chatrier.
Finalement, Philippe Chatrier est mort d'un cancer, en 2000. Mais il reste bien sûr irrémédiablement associé à la Maladie d'Alzheimer, qui lui aura rongé le cerveau pendant les dix dernières années de sa vie, jusqu'à le plonger dans un état quasi-légumineux.

Le jour où Philippe Chatrier a pleuré

Longtemps, il aura donné l'impression de ne pas être pleinement conscient de sa maladie, voire d'être dans une forme de déni auprès de ses proches. Pourtant, à compter du début des années 90, il devient évident qu'il n'est plus en état d'assurer ses fonctions. Sa garde rapprochée le couvre lors des réunions de travail ou des conférences de presse, en menant les débats à sa place. Mais dans le microcosme, plus personne n'est dupe. Tout le monde sait. Pour autant, tout le monde se tait, y compris les journalistes, jetant autour de sa maladie un voile pudique qui en dit long sur le respect que le dirigeant impose.
Reste qu'au bout d'un moment, la situation n'est plus tenable. Philippe Chatrier quitte la présidence de la Fédération internationale fin 1991, puis de la Fédération française fin 1992. Dans la tristesse, bien sûr, mais au fond, sans regret. Son règne s'achève sur l'une des dernières grandes joies de sa carrière. La plus belle, peut-être : le sacre historique de la France lors de la coupe Davis 91 face aux Américains, le premier pour l'équipe tricolore depuis 1932.

Décembre 1991 : Pilippe Chatrier pose devant le Saladier d'argent avec les héros de la Coupe Davis.

Crédit: Getty Images

Pour Chatrier, c'est quasiment la quête d'une vie. Aussi, lorsqu'il pénètre dans les vestiaires de Gerland pour aller féliciter la bande au capitaine Noah, le président, peut-être pour la première fois de sa vie, fait fondre la glace. Une larme de crocodile vient alors rouler sur son visage. Il sait que sa mission, celle qui l'aura guidé pendant cinquante ans de sa vie, est en quelque sorte terminée. L'homme peut, désormais, mourir tranquille.
Il le fera à Dinard, en Bretagne, où il aura vécu ses dernières années aux côtés de l'ancienne championne de golf Claudine Cros, une amie d'enfance devenue sa seconde épouse en 1993. Philippe Chatrier, comme un symbole, attendra la fin du dernier Roland-Garros du XXe siècle pour s'éteindre. Sa mort va susciter une pluie d'hommages dans le monde entier et esquisser très vite aux yeux de Christian Bîmes, son successeur à la tête de la FFT, une évidence : celle de renommer le court central de Roland-Garros à son nom. Une décision que personne n'a contestée, en tout cas pas à haute voix. Une fois de plus, Philippe Chatrier avait mis tout le monde d'accord.
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