C'est mardi, c'est Grands Récits. Notre série vous propose de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Après les héros improbables et les miraculés, nouvelle thématique en mai et juin consacrée, aux grandes malédictions du sport. Premier volet dédié à Björn Borg, le héros malheureux de l'US Open.

Les grands récits
Lendl, le champion dont tout le monde se foutait
19/10/2020 À 23:01

John McEnroe embrasse sa mère puis échange quelques mots avec son père au bord du court. Vainqueur de l'US Open pour la troisième année consécutive, deux mois après son premier triomphe à Wimbledon, l'Américain est à 22 ans sur le toit du tennis mondial. Il ne l'a pas vu mais, au même moment, Björn Borg a déjà quitté le court. Le Suédois ne participera même pas à la traditionnelle cérémonie d'après-finale sur le Louis-Armstrong. Quand McEnroe soulève la coupe, il est déjà loin du stade.

Rincé émotionnellement, écœuré aussi, Borg vient de perdre ce 13 septembre 1981 sa quatrième finale de l'US Open. Personne ne le sait encore, sans doute lui-même l'ignore-t-il aussi, mais il ne remettra plus jamais les pieds à Flushing. A 25 ans, il vient même de jouer le dernier match de sa carrière en Grand Chelem.

C'est la fin d'une des plus formidables rivalités de l'histoire du tennis, celle entre Ice Borg et Big Mac, dont on fera des livres et des films. C'est aussi le bout du chemin pour le champion le plus marquant de son temps, première mega-star du tennis, sport qu'il aura révolutionné plus que quiconque, avant ou après lui.

John McEnroe et Bjorn Borg entrent sur le court Louis-Armstrong pour disputer la finale de l'US Open 1981. Ce sera leur dernier duel.

Crédit: Getty Images

Le dernier clou sur le cercueil

Pour Björn Borg, une vaine quête de dix années s'achève, pour une des plus incroyables malédictions de l'histoire du tennis masculin. Entre 1974 et 1981, Borg a triomphé six fois à Roland-Garros et cinq fois à Wimbledon, avec au passage trois "Channel Slam" dont on ne mesure aujourd'hui qu'imparfaitement la signification. A l'époque, le jeu sur terre et le gazon ultra-rapide du All England Club ont quelque chose d'antinomique. Mais Borg a fait sien ces deux royaumes. L'US Open, en revanche... De Forrest Hills à Flushing Meadows, il aura toujours été le roi maudit du Queens.

Cette édition 1981 aura été le dernier clou sur son cercueil new-yorkais. Il y croyait, pourtant. Déchu de la place de numéro un mondial après son échec en finale de Wimbledon contre McEnroe, Borg se retrouve pour la première fois depuis plus de cinq ans autre part que tout en haut dans le tableau d'un Grand Chelem. Il n'est plus le patron du circuit, plus même le roi de Wimbledon.

Paradoxalement, à New York, il va jouer mieux que jamais. "Il semble plus libéré que ces dernières années, relève le journaliste Neil Admur dans le New York Times. Comme si le fait de ne plus être le personnage autour duquel tout gravite lui permettait de s'exprimer pleinement."

L'idée d'un premier triomphe à l'US Open, l'année où on l'attend le moins, va doucement faire son chemin. "Je ne crois pas à la malédiction, j'ai toujours bien joué ici, je me sens bien", glisse-t-il à la veille du tournoi en conférence de presse. Sur le court, il séduit. En quarts de finale, il écarte Roscoe Tanner, un de ses anciens bourreaux new-yorkais. Puis, en demie, lors du Super Saturday, pendant que McEroe bastonne cinq sets avec Vitas Gerulaitis, il étrille Jimmy Connors, 6-2, 7-5, 6-4. Un Connors qu'il n'avait encore jamais battu en trois confrontations à l'US Open. "C'est mon meilleur match ici, dit l'homme au bandeau. Je n'ai jamais servi aussi bien. Si seulement je pouvais servir aussi bien en finale..."

Menaces de mort

Mais à New York, pour Borg, même quand tout va bien, le ciel finit toujours par se couvrir. Peu après sa sortie du court, il est informé d'une menace de mort à son encontre, tombée juste avant sa demi-finale. "Si vous voulez tuer quelqu'un, pourquoi prévenir tout le monde?", s'interroge, un brin sceptique, l'ancienne joueuse américaine Mary Carillo, qui étrenne son rôle de responsable presse à l'US Open.

Mais le contexte incite les autorités à ne pas négliger le risque. Neuf mois plus tôt, à New York, John Lennon est tombé au pied de son immeuble sous les coups de feu de Mark David Chapman. En mars 1981, à Washington, un attentat a échoué sur le président Ronald Reagan. Puis, en mai, le Pape Jean-Paul II a lui aussi reçu plusieurs balles au Vatican. Alors, quand une star telle que Borg reçoit de telles menaces, personne ne les prend à la légère.

Cette finale va se jouer avec une police new-yorkaise sur les dents, des officiers en civil répartis dans les gradins du court Louis-Armstrong et même un sniper sur le toit. Dans le livre Borg, McEnroe… Les histoires inédites les plus féroces de la rivalité du tennis, le photographe Russ Adams a raconté cette anecdote : avant le match, un de ses confrères dit à Adams qu'il va monter tout en haut du stade pour prendre quelques vues d'ensemble. "N'y pense même pas, lui lance Adams. Si tu te pointes là-haut, tu vas te faire tirer dessus." Drôle d'ambiance pour une finale.

Borg en ignorera tout, mais une seconde menace de mort est arrivée le dimanche, à 16h45, au moment même où le Scandinave remportait le premier set de sa finale contre McEnroe. Dernier soubresaut en forme d'illusion pour la légende nordique. McEnroe survole les trois derniers sets pour s'imposer 4-6, 6-2, 6-4, 6-3. Dans la partie finale du match, Borg donne même l'impression de ne plus se battre. Ce dernier duel entre les deux champions aura aussi été un des plus ternes. Ni âme ni souffle épique. Presque morose. Comme un dernier jour de vacances, où tout le monde tire la tronche. Même le vainqueur.

McEnroe, comme un amoureux déçu ou un fils délaissé

Malgré la portée historique de sa performance, puisque personne depuis Bill Tilden dans les années 20 n'avait remporté trois fois de suite l'US Open, McEnroe ne se départit ainsi pas d'une certaine réserve. Comme s'il avait compris quelque chose. Son compère du double, Peter Fleming, avec lequel il a tant et tant gagné, résumera l'atmosphère étrange de ce début de soirée :

On se disait "génial, Junior va gagner !" Mais à la fin, en voyant Borg comme ça, il n'y avait pas de quoi se réjouir. Il avait perdu la foi au quatrième set. Il avait le cœur brisé, ça se voyait clairement. Je suis persuadé que John l'avait senti.

Des années plus tard, McEnroe confirmera le point de vue de son compère : "Je n'ai pas su trop comment réagir. Je crois... que j'étais un peu perdu." Il ne sait pourtant pas qu'il n'affrontera plus jamais Borg, dont le départ le déboussolera. Borg avait été le premier à lui prodiguer des conseils à son arrivée sur le circuit. Et même si leurs rapports s'étaient distendus ("nous étions proches, mais nous le sommes moins aujourd'hui", avait confié l'Américain avant cet US Open 1981), leur respect mutuel demeurait puissant. "Il est parti comme ça, sans prévenir", dira McEnroe, comme un amoureux déçu ou un fils délaissé.

Cette phrase s'applique autant au retrait global de Borg par rapport au circuit qu'à cette dernière finale, à l'issue de laquelle le Garbo du tennis s'est donc éclipsé comme un voleur. Il a quitté Flushing entouré de gardes du corps, en compagnie de ses parents et de son épouse, Mariana. Sans dire un mot. Son agent, Bob Kain, a parlé pour lui : "Bjorn était très affecté par la défaite et perturbé par les menaces de mort. Il voulait retrouver les siens au plus vite."

Bjorn Borg avant la finale de l'US Open 1980.

Crédit: Getty Images

C'est sans doute ce 13 septembre 1981 que Borg, et tout le tennis mondial avec lui, a compris qu'il ne gagnerait jamais l'US Open. Jusque-là, tout le monde était convaincu que son heure finirait par venir. Deux semaines plus tôt, John McEnroe lui-même refusait de croire à une disette éternelle du Suédois à Big Apple. "Je serais moins surpris si Borg gagnait cette année que s'il ne l'emportait jamais ici", avait soufflé le nouveau numéro un mondial.

A l'issue de la finale, le ton a changé. McEnroe relève que l'US Open est "le seul tournoi où Björn semble se mettre trop de pression, où il n'est pas totalement lui-même". A défaut d'une irrationnelle malédiction, son Némésis a été victime à New York d'une très rationnelle prise de tête.

1976, son plus grand crève-cœur

Il faut dire que ses malheurs ne datent pas de cette fin d'été 1981. Ils ont vraiment commencé six ans plus tôt. En 1975, Borg n'a que 19 ans mais il est déjà le maître de Roland-Garros, dont il est double tenant du titre. L'US Open se déroule alors lui aussi sur terre battue, même si elle est d'une nature différente de l'ocre parisien. Pour sa quatrième participation à Forrest Hills, le protégé de Lennart Bergelin se hisse en demi-finales où il bute en trois sets sur Jimmy Connors. Mais il a pris date. Pour tout le monde, Borg a le temps.

Douze mois plus tard, quand il revient à New York, il a étendu son empire à Wimbledon, où il vient tout juste d'entamer un quinquennat de domination. Pour la première fois, le voilà en finale à l'US Open. Le premier de ses quatre crève-cœurs. Peut-être le plus douloureux. Comme il l'a confié au Washington Post dix ans après la fin de sa carrière, Bjorn Borg y songeait encore, même la nuit : "Je ne rêve jamais de tennis, sauf de cette finale 1976. Si je pouvais choisir de rejouer un seul match à l'US Open, ce serait celui-là. Si je l'avais gagné, je pourrais vous dire aujourd'hui à quel point c'est formidable d'avoir gagné ce tournoi."

De cette finale perdue en quatre sets, il lui reste surtout en travers de la raquette en bois ce tie-break de la troisième manche. Connors allait le chaparder 11 points à 9, écartant quatre balles de set, dont deux sur le service de Borg. Avec un moment presque surréaliste lorsque à 9-9, les deux hommes oublient de changer de côté. Même l'arbitre, pris par l'intensité des débats, sera à deux doigts d'omettre ce point de règlement, avant de leur demander in extremis d'intervertir leurs positions sur le court.

Si Borg avait gagné ce tie-break, sans doute aurait-il gagné cette finale. Et s'il avait gagné celle-ci, à 20 ans, d'autres auraient peut-être suivi. Mais la carrière américaine du Suédois se résumera à une succession de "si".

J'ai manqué de réussite, j'ai souvent abordé le tournoi sans être à 100%

A partir de là, il y aura toujours un grain de sable pour gripper la mécanique. Des blessures, notamment. Contraint à l'abandon dès les huitièmes en 1977 face à Dick Stockton à cause d'une déchirure à la cuisse droite, Borg était aussi diminué par une épaule en vrac deux ans plus tard en quarts contre Roscoe Tanner. "J'ai manqué de réussite, j'ai souvent abordé le tournoi sans être à 100%", rappelle-t-il. Puis il y aura les trois finales perdues à Flushing Meadows, après le déménagement en 1977. Une autre contre Connors (une boucherie, en 1978, où Borg joua shooté d'anti-douleurs pour calmer son pouce en feu) et les deux dernières, contre McEnroe.

Si la bataille de 1981 en fut à peine une, celle de 1980 reste une frustration gigantesque pour les admirateurs de Björn Borg. Il est alors au sommet de sa puissance et de sa gloire, après le "match du siècle" contre McEnroe à Wimbledon. Son 10e Majeur. Borg n'a perdu qu'un tout petit match depuis le début de l'année 1980, à Toronto, contre le tout jeune Ivan Lendl.

En dehors de ce revers, et encore, sur abandon, son bilan presque immaculé (49 victoires en 50 rencontres) annonce un probable triomphe américain. Pour la première fois, Borg parle même de Grand Chelem. En cas de victoire à Flushing, il se dit prêt à aller au mois de décembre en Australie (alors dernier des quatre grands tournois dans l'ordre du calendrier), où il n'a encore jamais mis les pieds.

US Open 1978 : Jimmy Connors vs Bjorn Borg. Des quatre finales perdues par Borg, celle-ci sera la plus expéditive.

Crédit: Getty Images

Le champion de tous les mystères n'a pu percer celui-là

Mais à New York, tout est toujours plus compliqué. Borg lâche deux sets en première semaine, puis a besoin de cinq manches en quarts et en demie contre Tanner puis Kriek. La finale contre McEnroe s'annonce comme la revanche de celle de Wimbledon, dont elle n'aura ni la force ni l'éclat. Ni le même dénouement. Mené deux sets à rien, Borg va pourtant recoller à deux manches partout. Cette fois, c'est sûr, le titre est pour le Suédois : il n'a plus été battu en cinq sets depuis plus de cinq ans. Sa condition physique hors normes et son mental de fer ont permis à Ice Borg de remporter ses treize dernières rencontres dans cette configuration. Il est le maître incontesté en la matière.

Mais son funeste destin va se sceller à 3-3 dans le dernier set. Sur son service, perturbé par une décision de l'arbitre qu'il juge erronée, Borg commet deux doubles fautes à 30 A. La glace vient de se briser. Après 4h07 de combat, McEnroe s'impose 7-6, 6-1, 6-7, 5-7, 6-4, dans ce qui demeure la finale de l'US Open avec le plus grand nombre de jeux disputés depuis l'apparition du tie-break. Lors de la cérémonie d'après-match, Borg reçoit une standing ovation du Louis-Armstrong. Une partie du public ira jusqu'à siffler McEnroe. Même ici, à New York, tout le monde rêvait de voir Borg enfin couronné. Une chimère qui ne sera jamais exaucée.

Dans la très longue histoire de l'US Open, un seul champion a perdu quatre finales sans remporter une seule fois le tournoi. Björn Borg est un cas unique. Mystérieux, aussi. "Si l'US Open était resté sur terre battue à Forrest Hills, il aurait sûrement fini par s'imposer, estime Roscoe Tanner, un de ceux qui auront brisé la Glace sur le sol new-yorkais. Sur le ciment de Flushing, contre Connors et McEnroe, c'était plus compliqué pour lui. Mais cela reste quand même une énigme."

Björn Borg fut le champion de la fascination parce qu'il portait en lui bien des mystères insondables. Celui de sa malédiction new-yorkaise fut sans doute le plus troublant de tous, car le seul que lui-même n'a jamais su percer.

Bjorn Borg à l'US Open.

Crédit: Getty Images

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