Björn Borg va remporter son 5e Wimbledon. Maître des lieux sans discontinuer depuis 1976, le Suédois aura donc maté John McEnroe en finale, comme Nastase, Connors et Tanner avant lui. Le roi a surmonté l'entame supersonique du jeune Mac : 6-1, d'entrée. Après quoi, une fois revenu à hauteur, il a posé sa main sur ce match. 1-6, 7-5, 6-3, 6-4.

Pas inintéressante, cette finale d'un haut niveau, mais elle laisse un petit goût d'inachevé. Peut-être en attendait-on trop. Peut-être McEnroe n'était-il pas encore tout à fait prêt. Oui, il avait ouvert son palmarès en Grand Chelem dix mois plus tôt à l'US Open pour en devenir le plus jeune vainqueur. Mais ici, c'est autre chose. C'est Wimbledon. C'est Borg. Borg, surtout.

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Il est 16h53. L'homme de glace n'a plus qu'à planter le dernier clou sur le cercueil. A 5-4, 40-15, il dispose de deux balles de match sur son service. Quatre minutes plus tôt, d'un passing de revers comme il en a tiré des milliers depuis ses débuts, Borg a signé le break décisif. Serein mais résigné, dos courbé, tête penchée vers le gazon, McEnroe attend le verdict.

Le numéro un mondial veut finir en beauté. De sa Donnay boisée gicle une première balle slicée sur le revers de McEnroe. La balle ricoche sous le cadre de la raquette de l'Américain et s'écrase sur le sol vert. Hurlements de joie dans le public, devenus inhérents à chaque apparition et chaque victoire du Suédois. Puis l'annonce, un brin tardive : "Out". Aux cris stridents succèdent des rires. La foule du Centre Court s'amuse de son propre empressement.

Deuxième balle. L'échange s'engage, Borg monte et se voit transpercé par un passing de revers long de ligne. Sur sa deuxième balle de titre, le Scandinave galope encore vers le filet. Mais à sa volée de revers, McEnroe répond d'une volée de coup droit jouée à mi-court. Entre génie et folie pure, un "passing-volée" sidérant de maîtrise et d'audace vu le contexte. Deux points plus tard, "Junior", comme l'appellent ses proches et ses potes, ce qu'il goûte assez peu, lâche un gigantesque "Come on !". Il vient de débreaker. Cette finale était finie. Elle ne fait que commencer.

Le "Borgasme"

Le lien unique qui relie Björn Borg à John McEnroe remonte à bien plus loin que ce samedi 5 juillet 1980. Ce fut d'abord une relation à distance, et à sens unique. L'un ignore l'existence de l'autre, qui lui voue une grande admiration. Ils n'ont que trois ans d'écart mais, à 16 ans, le Suédois arpente déjà le circuit, quand le jeune New-Yorkais est à peine un ado n'ayant pas encore tout à fait tranché entre le tennis et le soccer, pour lequel il montre quelques aptitudes. Il finira par délaisser le football, parce qu'il ne supportait ni de devoir dépendre de quelqu'un ni d'obéir à des consignes. Il ne transigerait pas avec sa liberté d'action et de décision.

Si le caractère de McEnroe le destinait davantage au tennis, un joueur le pousse également dans cette direction. Björn Borg trône très tôt en poster dans la chambre du jeune Américain. En 1973, John officie comme ramasseur de balle à l'US Open. Borg, lui, effectue ses premiers pas dans le grand tableau. Il va atteindre les huitièmes de finale, battant au passage Arthur Ashe. McEnroe est subjugué, comme il l'a raconté dans son autobiographie ("You Cannot be serious") : "Il devait avoir 17 ans, mais il dégageait une telle aura. Je le trouvais magique. Comme un dieu viking qui aurait atterri sur un court."

Il n'est pas le seul à subir cet étrange pouvoir de fascination. Deux mois plus tôt, lors de ses débuts à Wimbledon, l'ange blond a déclenché des scènes hystériques. Après sa victoire au 1er tour, une horde se rue sur Borg sur le chemin du vestiaire. 300 jeunes filles hurlent, rappelant les images similaires avec les Beatles dix ans plus tôt. Il finit par être plaqué au sol. La presse anglaise parlera de "Borgasme". "Il y avait un côté marrant mais aussi effrayant dans tout cela", avouera l'icône.

Pour éviter que pareil incident ne se reproduise les jours suivants, les organisateurs tentent, en vain, de rationnaliser la folie ambiante. Avant le début de l'édition 1974, échaudés, ils adresseront un message à plus d'une centaine d'écoles londoniennes : "s'il vous plait, dans l'intérêt de tous, les jeunes filles doivent se maîtriser." C'est peu dire qu'il ne sera pas entendu.

Juin 1973 : La folie Björn Borg à Wimbledon.

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La première rock star du tennis

Avec son air de Jésus sans barbe, son regard pénétrant, ses cheveux blonds ondulés, son côté mystérieux, Borg a tout pour séduire. Bientôt, il ajoutera le dernier signe extérieur de sa propre mythologie qu'il n'arbore pas encore à ses débuts : le fameux bandeau FILA cerclant et structurant sa tignasse.

Jamais un joueur de tennis n'avait provoqué un tel engouement. Borg est la première rock star de ce sport, qu'il va changer comme aucun autre champion avant ou après lui, lui offrant une popularité mondiale. "Il était à l'époque le sportif le plus connu dans le monde entier avec Mohamed Ali et Pelé", nous rappelle Mats Wilander.

Mais il n'est pas qu'un phénomène de foire. Avant d'être une star dès la sortie de l'adolescence, Borg a d'abord l'âme d'un authentique champion, clair dans ses ambitions et persuadé de les assouvir. Commentateur des années durant sur la BBC et auteur du livre L'Histoire officielle de Wimbledon, John Barrett se souvient de sa première rencontre avec le Suédois :

"En 1972, à 16 ans, Borg venait de gagner le titre chez les juniors en battant Buster Mottram en finale après avoir été mené 5-2 dans le dernier set. Je discutais avec lui sur la terrasse de la Tea Room et je lui ai demandé : 'quelle est ton ambition ?' Sans me regarder, en admirant au loin l'église St Mary, il a répondu d'une voix calme : 'devenir le meilleur joueur du monde'. C'était dit sans la moindre forfanterie, mais énoncé comme un fait."

Le jeune Björn Borg, en 1973. Il a 17 ans.

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"Il avait la tête d'un gamin à qui ses parents auraient refusé de donner un verre de lait"

Si Borg était les Beatles, John McEnroe, lui, déboule dans le tennis comme les Sex Pistols sur la scène musicale britannique : par un grand coup de pied dans la fourmilière. En 1977, il devient à 18 ans le premier joueur à atteindre le dernier carré de Wimbledon en sortant des qualifications. Son jeu, atypique, attire l'œil. Son comportement d'enfant gâté déconcerte. Une drôle de coiffure, frisée et presque hirsute. Un bandeau dans les cheveux. Des joues encore enfantines. Et un air renfrogné de cocotte-minute prête à exploser. Ou, selon la formule du journaliste Peter Bodo : "Il avait la tête d'un gamin à qui ses parents auraient refusé de donner un verre de lait."

McEnroe, c'est une tronche et un comportement de petit con. L'anti-Borg, en somme. Personne ne risque de se jeter sur lui. On ne le vénère pas, on le conspue quand il gueule des insanités, éructe après les arbitres, jette sa raquette au sol ou donne des grands coups de pied dedans. Mais comme Borg, il apparait unique. Pour ce qu'il est. Pour ce qu'il fait. Tout les oppose. Leurs personnalités, leurs jeux. Le gendre idéal et le "Superbrat" (Supermorveux). Le calme absolu et la colère permanente. L'iceberg et le volcan. Le droitier et le gaucher. L'insubmersible et le créatif. Entre réalités et clichés, ces deux-là semblent avoir été réunis sur un court afin de donner naissance à la plus parfaite rivalité de l'histoire du tennis.

John McEnroe à Wimbledon en 1977.

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Ils s'affrontent pour la première fois en novembre 1978. Chez Borg, en demi-finale du tournoi de Stockholm. Le demi-dieu accueille le sale gosse. "Pour moi, c'était le match le plus important de ma vie, parce que c'était lui en face", explique McEnroe dans le documentaire Fire and Ice, produit en 2010 par HBO. Sur un court ultra-rapide, l'Américain fait des merveilles. Et s'il est impressionné, il n'en montre rien. Impuissant, constamment pris de vitesse, Borg n'inscrit que sept points sur le service adverse et s'incline en deux sets, 6-3, 6-4. Un choc : pour la première fois depuis le début de sa carrière, le Suédois est battu par un joueur plus jeune que lui.

A l'image d'un Roger Federer avec Rafael Nadal au XXIe siècle, Borg trouve en ce jeune et impétueux gaucher un rival sans la moindre peur et dont le jeu se marie mieux avec le sien que le contraire. Deux mois et demi plus tard, McEnroe prouve que Stockholm ne relevait pas de l'accident. A Richmond, il sert pour le match dans le 2e set. Borg sort d'on ne sait trop où quatre retours diaboliques, arrache le tie-break et s'impose 4-6, 7-6, 6-3. Mais le coup est encore passé près.

Pour McEnroe, c'est la fin du monde. Lors de leur conférence de presse commune, pendant que Borg répond aux questions des journalistes, il reste la tête enfouie dans les mains. Rentré à son hôtel, le Suédois réalise qu'il a oublié un sac de raquettes dans le vestiaire. Lorsqu'il regagne la salle, il trouve McEnroe dans la même position, prostré, et n'en revient pas.

Borg - McEnroe : 14 duels et une relation particulière.

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Quand Björn adoube John

Six semaines passent. Une autre demi-finale, à La Nouvelle-Orléans. Comme souvent, la tête à claques du Queens a les fils qui se touchent. A 5-5 dans le 3e set, McEnroe devient fou. Borg est au filet. Il l'appelle et accompagne ses paroles d'un geste de la main : "John, viens ici." "Je me suis dit 'mon dieu, il va me dire que je suis le plus grand trou du cul à jamais avoir existé. Mais pourquoi est-ce que j'ai fait ça ?'", se souvient McEnroe. Il secoue la tête, sourit comme un gamin pris la main dans le pot de confiture. Borg continue de lui faire signe de s'approcher. Alors il s'exécute. Mais au lieu de la redoutée remontrance, il reçoit un message bienveillant. "Ecoute John, relax, ce n'est qu'un jeu. Et c'est un super match", lui dit Borg. "Superbrat" se calme et rafle la mise au tie-break du 3e set.

Dans la carrière de John McEnroe, c'est un moment décisif. Pas parce qu'il vient de signer son deuxième succès en trois matches contre le patron du circuit, mais parce que ce dernier l'a adoubé. "Ça a boosté ma confiance, avouera-t-il dans le livre Borg - McEnroe, les histoires inédites de la plus féroce rivalité du tennis. C'était si rare que Björn dise quoi que ce soit, encore moins un truc de ce genre. Ça a quelque chose à voir avec le respect, un truc de champion à champion. (...) Il devait penser que j'étais un peu dingue, mais ça ne le dérangeait pas."

"J'ai aimé ce mec depuis le début", confirme Borg. Loin de la haine dont se nourrit un Connors, ces deux-là s'entre-déchirent dans un respect commun et même une forme d'affection mutuelle. On est plus près de la "bromance" que d'Ali-Frazier.

Si BB comprend à ce point son nouveau rival, c'est qu'il a été McEnroe avant d'être Borg. Avant de devenir "Le Martien", comme l'avait surnommé Ilie Nastase parce qu'il n'affichait aucune émotion humaine avant, pendant ou après un match ("quand il revenait au vestiaire, plaisantait à moitié le Roumain, vous ne pouviez pas savoir s'il avait gagné ou perdu"), le jeune Björn a été un gamin à l'attitude infecte sur le court. Colérique, pleurnichard après chaque défaite, désagréable avec les arbitres et ses adversaires.

A 13 ans, il passe les bornes, au point qu'à la demande de son club, la fédération suédoise décide de le suspendre six mois. Il opère dès lors un virage à 180° : "Je me suis fait une promesse : ne plus jamais ouvrir ma bouche sur un court de tennis". Il va la tenir, jusqu'à créer le mythe de Ice Borg, l'homme sans émotion. Le grand public, ignorant ses errements passés, n'imagine alors pas qu'à l'intérieur, il était en "constante ébullition". "Le plus grand accomplissement de Björn Borg, dira son entraîneur de toujours Lennart Bergelin, c'est la manière dont il est devenu le maître de lui-même."

"Comment un type peut ne pas avoir plus de trois ou quatre expressions sur le visage en douze ans de carrière ?"

Comme le reste du monde, John McEnroe a toujours été bluffé par le stoïcisme de son idole-rival. Tant de points disputés, tant de matches joués, tant de frustrations, d'erreurs à accepter, les siennes ou celles d'un arbitre, d'un juge de ligne... "Nom de dieu, même Wilander pouvait parfois se mettre en colère et contester une décision, s'insurge presque l'Américain. Comment un type peut ne pas avoir plus de trois ou quatre expressions sur le visage en douze ans de carrière ?"

En deux occasions, postérieures à la finale 1980 de Wimbledon, Borg va fendre l'armure. La première, lors d'une exhibition à Francfort, en décembre 1980, en compagnie de McEnroe, Connors et Gerulaitis. Alors que ce dernier affronte Borg, le Suédois manque un passing. Pensant sa voix couverte par le public, il laisse échapper un "merde". Tout le monde l'a entendu. "Vitas en est resté bouche bée, raconte McEnroe, puis il est tombé à genoux sur le court et à commencer à s'incliner pour le saluer. Le public a fait une standing ovation à Björn."

L'autre scène, bien moins anecdotique, se déroule juste après, en janvier 1981, lors du Masters. Opposé à McEnroe en match de poule, Borg conteste un "overrule" de l'arbitre en sa défaveur dans le tie-break du 2e set, à 3-3. Il s'approche du juge de chaise, lui demande calmement de consulter son juge de ligne, ce qu'il refuse de faire. Borg reste à côté de l'arbitre. Le temps passe. Les avertissements pleuvent, les points de pénalité aussi. Lorsque le numéro un mondial reprend le jeu, il est mené 6-3.

Il finira par s'imposer en trois sets, mais la séquence interpelle : mentalement, Borg arrive au bout du rouleau. L'effort produit pour maintenir ce contrôle permanent de ses émotions explique en partie pourquoi le natif de Stockholm a rangé les raquettes à 26 ans. Il s'était consumé.

En 1981, au bout du rouleau, Borg n'a plus rien à donner.

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La conscience de faire partie de l'histoire

En attendant, Borg produit donc un double effet sur McEnroe. Depuis La Nouvelle-Orléans, non seulement il extrait le meilleur de son tennis à chaque confrontation, mais il le transforme au plan comportemental : "Il y a eu un certain nombre de fois dans ma carrière où j'ai perdu des matches que je n'aurais probablement jamais dû perdre, mais où, en plus, je me suis comporté comme un abruti. Mais je ne me suis jamais comporté comme un abruti quand j'affrontais Borg. Je le respectais trop pour ça. Je respectais l'évènement que ça représentait. Que je gagne ou que je perde, j'avais conscience de faire partie de l'histoire."

Le 5 juillet 1980, sur le Centre Court de Wimbledon, c'est donc John/Jekyll qui affronte Borg. Deux jours plus tôt, son double maléfique, McEn-Hyde, s'est montré sous son jour le plus sombre contre Jimmy Connors, qui a fini à un changement de côté par lui demander de "fermer (sa) gueule". Vainqueur en quatre sets, il s'est (encore) mis tout le public à dos. Rien de tel cette fois. Pas un mot plus haut que l'autre, pas un geste plus bas que la morale.

Depuis le début de l'ère Open, douze ans plus tôt, aucun match de tennis n'a suscité une telle excitation. Notamment en Suède, où Borg a accédé au rang de dieu vivant. Mats Wilander, 15 ans à l'époque, se souvient : "C'était leur premier duel en Grand Chelem. Il y avait beaucoup d'engouement autour de ce match, une énorme attente même. Mais en Suède, nous savions que John McEnroe avait le style parfait pour embêter Borg et peut-être même pour le battre. Il l'avait déjà fait, à Stockholm notamment."

Pour sa première finale à Wimbledon, McEnroe n'affiche aucun signe de nervosité. Ni l'enjeu, ni le lieu, ni la stature de son adversaire ne l'impressionnent. Pas plus que l'agressivité du public à son endroit. "Les sifflets ? Et alors ? J'étais là où je voulais être, c'est tout", clamera-t-il après coup. Mais comme tout le monde, lorsqu'il se retrouve avec deux balles de match contre lui à 5-4 dans le 4e set, il pense que tout est fini. Ce miracle lui offre un sursis qui s'étirera sur plus d'une heure et quart. Surtout, il change la donne, comme le confirmera McEnroe : "Quelque chose de magique venait de se passer. J'avais de nouveau envie de me battre."

John McEnroe lors de la finale 1980.

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22 minutes, 34 points

Ce qui l'attend, ce qui les attend, est pourtant sans commune mesure non seulement avec ce 10e jeu déjà épique mais avec tout ce que le tennis a connu dans sa longue histoire. Un tie-break de 34 points et 22 minutes, presque un match à part entière dans cette finale, dont, 40 ans plus tard, il ne reste au fond presque que ça. Ces 34 points vont ancrer de façon définitive cette rivalité-là, ce duel-ci, dans la légende.

Les huit premiers sont remportés sur leur service respectif par les deux joueurs. A 4-4, Borg signe le premier mini-break. Le moment décisif, croit-on. Dans quelques minutes, tout le monde l'aura oublié. McEnroe revient aussitôt à hauteur. Le Suédois gagne le point suivant sur sa mise en jeu. 6-5. C'est sa troisième balle de titre.

La suite confine au sublime, entre stress, tension, coups de génie et rebondissements permanents. Ils finissent à tour de rôle le nez dans le gazon, McEnroe va décocher un passing de coup droit en bout de course "à la Nadal", déposer des volées-amorties d'une exquise finesse, Borg va faire du Borg, ne montrant rien mais donnant tout et le public va gémir et hurler toutes les trente secondes...

Durant ce thriller, l'Américain sauve cinq nouvelles balles de match, après les deux à 5 jeux à 4. Borg se retrouve ainsi à nouveau à un point du titre à 6-5, 7-6, 10-9, 11-10 et 12-11. McEnroe, lui, voit s'envoler cinq balles de set à 8-7, 9-8 puis lors d'un infernal enchaînement à 13-12, 14-13, 15-14 et 16-15.

Finalement, au 34e point et sur la 7e opportunité du challenger, Björn Borg craque. Après avoir enchaîné au filet derrière sa 1re balle, sa volée-amortie de coup droit reste engluée dans sa raquette. C'est fait. 18-16. La fin d'un passage hors du temps, comme une parenthèse enchantée.

McEnroe : "Je savais que j'allais gagner ce match"

Exercice encore jeune à l'échelle du tennis, le tie-break connait là son nirvana. McEnroe en sort vainqueur à plus d'un titre. Pas seulement sur le coup, pour recoller à deux manches partout, mais de façon empirique. A compter de cette fin de 4e manche, même ceux qui le détestaient vont le respecter, à défaut de l'aimer. Le public londonien, en transe, est debout pour lui. Son cran et sa détermination emportent une adhésion unanime. "De toute ma vie, dira-t-il, je n'ai jamais eu autant envie de ne pas renoncer. J'étais fatigué, mais l'électricité du stade m'a permis de tenir. Je n'ai jamais ressenti ça, avant ou après ce match, avec le public. Ils savaient que quelque chose de spécial se passait, et nous le savions aussi."

L'impact de ces 34 points est tel que, depuis 40 ans, malgré ses sept titres en Grand Chelem et autres accomplissements, ils reviennent sans cesse sur le tapis. "Avec mon sale caractère, la première chose dont les gens veulent toujours me parler, c'est le tie-break qui a duré 34 points, assure-t-il. C'est marrant : les gens pensent souvent que j'ai gagné ce match, même si je l'ai perdu au 5e set."

Sur les coups de 17h20, ce 5 juillet, il est convaincu de tenir le bon bout. Il ira même jusqu'à dire : "Je savais que j'allais gagner le match". Borg, lui, a regagné sa chaise avec le visage plus "borgien" que jamais. Mais sous le crâne blond, l'ébullition est maximale, comme il l'a confié dans le documentaire Fire and Ice : "C'est le pire moment de ma carrière. J'étais très en colère. J'ai eu l'impression de rester assis pendant dix minutes sur cette chaise."

Personne n'aurait sans doute rien trouvé à redire si le juge-arbitre du tournoi s'était immiscé sur le Centre Court pour proclamer que ce match, ne méritant pas de perdant, s'achèverait là, sans vainqueur. Tel un joueur d'échecs, Borg aurait peut-être accepté le nul. Il doit servir à l'entame du 5e set. Un avantage sur la durée, s'il le tient. Pas une sinécure sur le moment. 0-15. 0-30. Le roi vacille. "J'avais le tie-break en tête pendant tout ce premier jeu. Si John me breake là, c'est fini, il gagne le match", estime le quadruple tenant du titre.

"D'une certaine manière, ça ne me dérange pas de ne pas avoir gagné ce match"

Comment surmonter ça ? Sept balles de quintuplé. Il aurait dû embrasser le trophée depuis plus d'une demi-heure. Qu'est-ce qu'il fout encore là, à devoir ramer, tout reprendre à zéro ou presque ? McEnroe, s'il est désormais certain d'aller chercher ce match, n'a en revanche jamais envisagé une seconde que Borg puisse le lui donner : "Il vient de perdre le tie-break 18-16. Vous pourriez penser que, pour une fois, il va lâcher l'affaire. Mais non. Ce n'est pas sa façon de faire, d'être, de penser. Moi, je n'aurais pas pu repartir comme ça."

Ce jeu, Borg va le gagner. McEnroe ne le sait pas encore, mais ce sera sa dernière ouverture. A partir de 0-30 dans ce jeu initial, il n'inscrira plus le moindre point en retour jusqu'à 4-4, 40-0. 19 points de suite pour le Suédois sur sa mise en jeu. Jamais il n'a aussi bien servi que dans cette dernière manche, avec un pourcentage de premières balles ahurissant : 81%, malgré une prise de risques constante. Il trouve des zones impossibles, soulève la craie, écœure McEnroe. Et ce qui devait arriver arriva.

Dans le 14e jeu, Borg obtient deux nouvelles balles de sacre sur le service de son cadet. Une seule suffira, cette fois. Un passing de revers, imparable. Attitude caractéristique chez lui les jours de grande victoire, l'ange blond est tombé à genoux. Et Iceman a tombé le masque. Le soulagement, la joie, la fatigue, la fin de la peur, tout cela se lit sur ses traits et dans son regard. Pour la première fois de l'après-midi, Borg avait repris visage humain.

Il aurait pu, aurait dû s'imposer 6-4 au 4e set. Il l'a finalement emporté 8-6 au 5e. Une victoire est une victoire, mais les 78 minutes qui séparent sa première de sa dernière balle de match changent tout, quand bien même la finalité fut identique. Pour lui, pour eux, pour nous, ces 78 minutes séparent une consécration de plus d'une page majuscule de l'histoire du sport.

Il n'y a que des triomphateurs dans ce match. Borg, bien sûr. Ce 5e Wimbledon, le plus beau de tous, comble sur le fond comme la forme celui qui n'aimait rien tant que de marquer l'histoire : "Si j'étais sûr de gagner, je choisirais toujours de le faire par 10-8 au 5e set. Mais comme je ne suis pas sûr d'y parvenir, si je peux gagner en trois sets, je ne cherche pas à prolonger les débats." En cela, il peut remercier sa victime du 5 juillet 1980. C'est elle qui a magnifié sa victoire.

S'il a gagné, McEnroe, lui, n'a pas perdu. L'un est sorti vainqueur, l'autre grandi. "D'une certaine manière, ça ne me dérange pas de ne pas avoir gagné ce match, dira-t-il dans le livre de Stephen Tignor. Ce jour-là, j'ai beaucoup appris sur Borg, sur moi, sur le tennis." Il a compris, notamment, que ce royaume serait bientôt le sien. Un an plus tard, lors de la revanche, au même endroit, il battra Borg en quatre sets, comme il l'avait battu en finale de l'US Open 1980 et comme il le dominera à nouveau en finale de l'US Open 1981. Après quoi Björn Borg, lassé de tout, ira voir ailleurs, laissant McEnroe orphelin et un peu désemparé.

Borg-McEnroe 80 ou Fedal 2008 ?

La retraite prématurée du champion de Stockholm stoppera net l'idylle commune. 14 petits matches, en quatre petites années. Loin, très loin des rivalités orgiaques de notre temps. Rafael Nadal et Novak Djokovic ont bataillé à 55 reprises. Quatre fois plus. Sauf que la valeur d'une relation ne tient pas aux chiffres, mais à son intensité. Dans ce domaine, Borg et McEnroe ont du répondant. De leur histoire commune, on a fait des livres, des documentaires et même un film de fiction, en 2017. Rarissime pour du tennis, ce sport si mal fagoté pour le grand écran.

C'est encore chez les géants actuels qu'il faut chercher une finale de Wimbledon (de Grand Chelem ?) susceptible de regarder dans les yeux celle de 1980. Nadal, encore. Flanqué de Roger Federer cette fois. 2008. Cinq sets, une autre page d'histoire, un autre sommet du jeu et de dramaturgie, un dénouement crépusculaire pour le tout dernier match de Wimbledon avant l'arrivée du toit, un tie-break du 4e set intense, lui aussi, quoique bien moins long. Beaucoup de points communs, presque troublants, jusqu'à la quasi-gémellité de l'opposition de style. Un gaucher, un droitier, même si, ici, les rôles de "l'attaquant" et du "joueur de fond de court", sont inversés. Il faut avoir vécu les deux pour oser les comparer. Et encore. Afficher une préférence relève du goût, de l'opinion. Il n'y a pas de vérité.

Comme tout le monde, Mats Wilander a la sienne. Entre le regard d'adolescent appelé à bientôt marcher dans les pas de Borg et celui de l'ancien champion devenu observateur avisé, le consultant d'Eurosport sait où son cœur, plus que sa raison, balance : "Je ne suis peut-être pas objectif, mais je pense que cette finale 1980 est le match le plus important de tous les temps. Borg et McEnroe ont changé le tennis."

Presqu'autant que le talent de ces deux génies du jeu, la personnalité de ces deux hommes a sublimé cette finale et, au-delà, toute une époque. "Avec eux, dit encore Wilander, le tennis est passé d'un sport de gentlemen à quelque chose d'autre avec ces deux gars aux cheveux longs et qui ne se rasaient pas pendant deux semaines durant le tournoi." Borg n'a jamais remporté l'US Open, McEnroe a couru en vain après Roland-Garros. Wimbledon fut leur royaume, à tour de rôle. Le souverain suédois, son héritier américain. Mais leur bien le plus précieux est partagé, presque transcendantal. "Nous avons amené le tennis dans une autre dimension", résume Borg. Leur legs commun.

Björn Borg à genoux sur le Centre Court après sa victoire épique contre John McEnroe en 1980 à Wimbledon.

Crédit: Getty Images

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