Où est Peng Shuai ? Au fur et à mesure que cette lancinante question ne trouve pas de réponse claire et précise, une autre est en train de prendre forme, pour l’instant réduite à l’état de sentiment diffus mais qui pourrait très vite devenir une ubuesque réalité : reverra-t-on, un jour, du tennis en Chine ?
Ça paraît dingue de le dire, aussi dingue qu'on aurait pu penser, il y a encore 30 ans, que le tennis (notamment féminin) se serait aussi massivement délocalisé vers un pays où il n'avait alors encore jamais mis les pieds. Sauf qu'entre-temps, la révolution chinoise est passée par là, notamment à partir des Jeux Olympiques de Pékin 2008 qui auront grandement contribué à accélérer le rythme d'un processus devenu, déjà, inéluctable.
En 2021, si le Covid n’était pas passé par là, pas moins de 11 tournois WTA auraient dû être joués là-bas. C’est énorme, presque démesuré si on le rapporte au poids relativement faible que pèse aujourd’hui, sur le plan purement sportif, l’Empire du Milieu, dont la n°1 nationale, Zhang Shuai, figure à la 62e place mondiale, tandis que le meilleur à l’ATP, Zhang Zhizen, ne figure même pas dans le top 300.
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Shuai Zhang, la N°1 chinoise en 2021.

Crédit: Getty Images

Mais c'est ainsi : la Chine, et c’est valable aussi – dans de moindres proportions - chez les hommes, est devenue le pilier central d'une tournée asiatique automnale qui s'est énormément densifiée avec les années. Et ce, alors que beaucoup de joueurs et de joueuses ont souvent fait part de leur réticence (sinon leur aversion) à y jouer, en raison des conditions de jeu, de la pollution et de tribunes sonnant creux.

Li Na, la pionnière qui a tout changé

Sauf que le monde du sport professionnel est régi par une loi qui se fiche bien de toutes les autres : celle du business, venu chambouler, façon chien dans un jeu de quilles, l’équilibre géopolitique d’un circuit qui n’est plus du tout corrélé à sa culture, comme il pouvait l’être à une époque où il était enraciné dans les zones géographiques où le tennis était historiquement plus implanté. Y compris en Asie, d’ailleurs, mais plutôt au Japon, en Inde voire en Corée du Sud.

Garbine Muguruza pose avec des fans chinois lors du tournoi de Shenzhen.

Crédit: Getty Images

Jusqu'au tournant des années 2010, pourtant, l'inexorable montée en puissance de la Chine restait encore relativement canalisée. "A mon époque, il y avait deux tournois en Chine, Pékin et Guangzhou, qui s’inséraient au milieu d’une tournée asiatique que j’aimais beaucoup personnellement, se souvient Marion Bartoli, deux fois demi-finaliste dans la capitale chinoise, en 2009 et 2012, avant de prendre sa retraite en 2013. Le tournoi de Pékin cartonnait bien, peut-être parce qu’il y avait plus de stars du jeu mais surtout parce qu’il y avait une locale, Li Na, qui faisait partie des meilleures. Pour ma part, je trouvais intéressant cet essor vers la Chine d’autant qu’il correspondait à l’émergence d’une génération très forte de joueuses chinoises."
Effectivement, avant de résonner comme un tiroir-caisse, l'éveil chinois est d'abord surtout venu du terrain. Notamment à partir des JO d'Athènes 2004 où Li Ting et Sun Tiantian avaient créé l’histoire en se parant d'or en double dames. Sacrées à l'Open d’Australie et Wimbledon 2006, Zheng Jie et Yan Zi ont ensuite marché sur leurs traces avant que Li Na n'explose tous les compteurs en remportant Roland-Garros 2011, puis l'Open d'Australie 2014. La Chine s'était, pour de bon, follement amourachée d'un sport qu'elle comptait bien continuer de développer à tout crin, moyennant la création d'infrastructures de grande qualité et le recrutement à prix d'or d’entraîneurs étrangers de haut niveau.

Li Na lors de son sacre à Roland Garros.

Crédit: Eurosport

Shenzen, le plus grand prize-money de l’histoire

C'est à partir de cette période que la délocalisation vers la Chine s'est accélérée de manière un peu déraisonnable voire incontrôlable, avec une augmentation sensible du nombre de tournois mais surtout l'envol démentiel du sponsorship. Dont le paroxysme a été atteint avec ce partenariat faramineux d'un milliard de dollars (sur dix ans) passé en 2018 avec Shenzen, censé accueillir le Masters jusqu’en 2028 et dont la première édition, remportée en 2019 par Ashleigh Barty, a présenté un prize-money de 14 millions de dollars. Tout simplement le plus fort prize-money de l’histoire, homme et femmes confondus. Un chiffre à la limite de l’indécence.
Mais pour la WTA, qui n’est d’ailleurs pas la seule à avoir cédé à la tentation – à l’image de l'Open d’Australie devenu officiellement le Grand Chelem de l'Asie/Pacifique, ou de Roland-Garros qui s'est mis à organiser des manifestations événementielles de grande envergure à Pékin -, comment résister au chant des sirènes ? Difficile... Surtout à cette même époque où l’instance gouvernante du tennis féminin s’est retrouvée orpheline de son sponsor-titre, Sony Ericsson, qui s’est retiré du jeu fin 2012.
"En réalité, la WTA a saisi cette opportunité chinoise pour répondre à une nécessité économique et honnêtement, si elle ne l’avait pas fait, ça aurait pu être très, très compliqué financièrement, estime Marion Bartoli. C’est facile aujourd’hui de lui jeter la pierre mais ça partait d’une bonne intention. On ne pouvait pas prévoir tout ce qui se passe aujourd’hui d’autant qu’en tant que joueuse, je n’ai jamais ressenti la moindre forme de pression là-bas. A une époque où la WTA manquait d’argent mais aussi de partenaires pour monter des tournois, la Chine était le seul pays capable de répondre à ses besoins."

Aryna Sabalenka en Chine en 2020.

Crédit: Getty Images

L'ancienne gagnante de Wimbledon (2013) est bien placée pour le savoir : depuis quelque temps, elle s’affaire en coulisses pour organiser à Paris un tournoi WTA qui prendrait la succession du défunt Open GDF Suez. Et rencontre les pires difficultés. "Même pour moi qui ai beaucoup de connexions dans le milieu du tennis, c’est extrêmement compliqué de trouver des partenaires, explique-t-elle. C’est une réalité que connaissent de nombreux organisateurs. La tournée européenne indoor que l’on connaissait avant, avec les tournois de Filderstadt, Zurich ou Linz, n’existe plus économiquement. Alors, on fait quoi ? On arrête la saison après l’US Open ? Là encore, la Chine est venue à un moment donné répondre à ce besoin."
Si ce deal se fait, alors la WTA peut envisager sereinement un avenir sans la Chine.
Un besoin de tournois qui continue de se faire plus ou moins sentir, dans de nombreuses régions du globe. En revanche, la "sino-dépendance" pourrait, elle, rapidement se dégonfler à la faveur d’un autre projet mené en backstage par la WTA, conjointement avec l’ATP. Ce projet, présenté par Andrea Gaudenzi – le président de l’instance du tennis professionnel masculin – dans une interview à l’Equipe fin octobre, consisterait à combiner les tournois Masters 1 000 pour en faire des événements mixtes sur dix ou quinze jours, à la manière d’Indian Wells ou Miami. Et concrétiser ainsi un rapprochement des deux circuits qui pourrait aller encore plus loin, donnant corps à l’idée soulevée, on s’en souvient, par Roger Federer lors du confinement début 2020.

Steve Simon, le patron de la WTA, à Shenzhen, en 2020.

Crédit: Getty Images

Une aubaine absolue pour la WTA, d'autant que ce rapprochement se ferait dans le cadre d’une mutualisation des partenaires dont le principal serait un fonds d’investissement très ambitieux, avec lequel Marion Bartoli dit travailler étroitement depuis deux ans. "Je ne peux pas encore dire quel est ce fonds d’investissement mais il a déjà fait de grosses opérations dans le monde du sport, tease l’ancienne n°1 française qui soulève aussi, par le biais de ce projet, la possibilité d’un tournoi de Bercy mixte d’ici quelques années. Tout est extrêmement carré et rigoureux. Le plus important était que l’ATP s’aligne. Evidemment, une telle refonte prendra plusieurs années. Mais si ce deal se fait, alors la WTA peut envisager sereinement un avenir sans la Chine."
L’issue aurait-elle été aussi radicale sans l'affaire Peng Shuai ? Probablement pas car toute considération politique mise à part, la Chine, avec ses 15 millions de pratiquants, les résultats et les infrastructures dont on a parlé, mérite indéniablement d’exister sur l’échiquier tennistique. Mais peut-être pas dans les proportions aussi importantes que celles atteintes au XXIe siècle : un empire devenu colossal dont on pourrait, très prochainement, assister à la chute tout aussi fracassante.

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