Classement ATP - Arthur Fils, le top 10 et puis après ? "S'il y est toujours en fin d'année, cela aura un impact beaucoup plus grand"
Par Rémi Bourrieres
Mis à jour 28/09/2026 à 16:43 GMT+2
Ça y est, c'est fait. Arthur Fils est devenu ce lundi le 189e joueur, et le 13e Français, à faire son apparition dans le top 10 du classement ATP, créé en août 1973. Un cap toujours important, au moins sur le plan symbolique - mais aussi en termes d'images et de revenus -, dont la valeur se mesure à la rareté. Même si pour Fils, le vrai défi sera maintenant de s'y maintenir.
"Fils a en lui des quarts de finale et des demi-finales de Grand Chelem"
Video credit: Eurosport
Il y a des manières plus ou moins fracassantes d'entrer dans le grand monde. Celles qui accompagnent un gros résultat et celles qui se font à pas feutrés, au gré des subtilités comptables. C'est vrai qu'Arthur Fils n'a certainement pas choisi l'entrée des artistes, lui qui n'avait plus joué depuis son élimination dès le 1er tour de l'US Open face à Stefanos Tsitsipas, et qui a honoré ces galons ce matin par un retour victorieux aux qualifications de Tokyo. Mais le voilà bel et bien top 10 mondial ce lundi 28 septembre (et même 9e), au détriment de Taylor Fritz, qui vient d'en être éjecté.
C'est toute la magie - ou la froide mécanique - du classement ATP qui, faut-il le rappeler, récompense la valeur sportive d'une année complète et non le ressenti de l'instant. Fils n'a rien volé à personne. Il récolte les fruits d'une saison qui, malgré ses déceptions répétées en Grand Chelem, l'aura vu remporter son premier Masters 1000 à Cincinnati, s'imposer à Barcelone et atteindre deux autres demi-finales de Masters 1000, à Miami et Madrid. Ça n'est pas rien. Et ça n'est pas fini, souhaitons-le lui.
Son nouveau classement à un chiffre a certes, avant tout, une forte projection symbolique. Pour mieux mesurer l'événement – car cela reste un événement -, il convient déjà de lui donner une portée contextuelle. Le classement ATP est né le 23 août 1973. Depuis cette date, on peut estimer que plus de 10 millions de joueurs, au bas mot, ont pris au moins une fois une licence à la FFT : Fils n'est que le 13e d'entre eux à faire son apparition dans le top 10 mondial. Le 12e s'appelait Lucas Pouille et cela remonte au mois de mars 2018. Il y a huit ans et demi, déjà.
Huit ans et demi, c'est long. Et c'est forcément corrélé avec la disette traversée par le tennis français, qui n'a plus placé le moindre quart de finaliste en Grand Chelem chez les hommes depuis Gaël Monfils à l'Open d'Australie 2022. Ce dernier restait aussi le dernier Tricolore à avoir figuré dans le top 10, en octobre 2020. Jamais la France n'avait attendu aussi longtemps pour figurer parmi l'élite. Jamais elle n'avait attendu aussi longtemps pour placer deux "primo-accédants" dans le top 10, battant son précédent "record" qui était de sept ans et demi entre Cédric Pioline, en octobre 1993, et Arnaud Clément, en avril 2001.
22 ans, 3 mois et quelques jours : Noah-Fils, l'incroyable parallélisme
Une traversée du tunnel inédite, donc. Sauf si l'on retourne aux sources de l'histoire. Yannick Noah, en effet, avait été le premier à atteindre le Graal le 23 août 1982, soit neuf ans jour pour jour après la création du classement ATP, imaginé au cœur de ces seventies parfois considérées comme la pire décennie de l'histoire du tennis tricolore. Comme Fils aujourd'hui, Noah a longtemps porté, seul ou presque, l'espoir d'un renouveau. Il a fini par percer le mur du top 10 à l'âge de 22 ans, trois mois et cinq jours. Par un drôle de bégaiement de l'histoire, Arthur Fils en fait de même aujourd'hui à 22 ans, trois mois et 16 jours. L'héritier, jusque dans les chiffres ?
Ne nous enflammons pas. Car le parallèle, pour le moment, s'arrête là. Au moment d'intégrer le gotha mondial, grâce au 9e titre de sa carrière décroché à South Orange aux Etats-Unis (sur terre battue), Noah tournait autour depuis un bon moment. Il comptait déjà deux quarts de finale à Roland-Garros et un total de six "deuxième semaine" atteintes en Grand Chelem. En clair, il était fin prêt à dégainer à l'étage supérieur, ce qu'il fit un an plus tard en triomphant à Roland-Garros, à l'âge de 23 ans.
Fils, lui, a encore quelques doutes à chasser. Et ses ultimes preuves à faire sur ces tournois majeurs où il ne compte, en tout et pour tout, qu'un huitième de finale (atteint à Wimbledon en 2024), et où il n'a gagné que cinq matches sur les deux dernières saisons. C'est peu. Trop peu, en l'état actuel des choses, pour asseoir un statut indiscutable de top 10, surtout à l'heure où celui-ci est soumis à une hiérarchie particulièrement instable, du moins en ce qui concerne les places 5 à 10.
"Mais Arthur a été beaucoup blessé et si vous regardez la saison qu'il a faite, c'est juste incroyable d'arriver à être 10e mondial en ayant joué aussi peu, l'a défendu Noah lui-même dans notre émission Retour Gagnant, dont il était l'invité la semaine dernière. Je souhaite vraiment qu'il reste en bonne santé et si c'est le cas, on n'en parlera bientôt plus. Arthur a en lui des quarts de finale, des demi-finales de Grand Chelem. Est-ce qu'il ira plus loin, on verra (…) Mais je peux vous dire que ça n'est pas évident d'arriver dans le top 10 mondial. Même si on est Français (sourire)."
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"Quand tu gagnes un Masters 1000, on ne te regarde plus de la même manière"
Video credit: Eurosport
Que l'on soit Français ou non ne change rien à l'affaire : cela reste rare. À l'échelle mondiale, l'Essonnien est seulement le 189e joueur, en 53 ans, à atteindre ce cap. Le troisième en 2026, après Alexander Bublik et Flavio Cobolli. Le 62e plus jeune, "coincé" entre Nicolas Kiefer et Mark Philippoussis dans un classement dominé, pour la petite histoire, par Aaron Krickstein, promu top 10 en 1984 alors qu'il venait juste d'avoir 17 ans. L'on remarque qu'aucun des joueurs cités ici n'a gagné de Grand Chelem. Preuve que le top 10 n'est pas une fin en soi, pas plus que la précocité.
Dans la liste des 189, on trouve d'ailleurs des noms très "oubliables", tels ceux de l'Espagnol Juan Aguilera, de l'Argentin Martin Jaite ou encore du Suédois Magnus Gustafsson, qui, avec tout le respect qu'on leur doit, n'ont pas profondément marqué l'histoire du tennis, encore moins celle des Grands Chelems. On pourrait citer Lucas Pouille, qui était resté dans le top 10 seulement deux semaines (comme Arnaud Clément). Mais un zeste de chauvinisme nous en empêche, et surtout le fait que le Nordiste a tout de même effectué quelques gros coups d'éclat en Grand Chelem, dont une demi-finale à l'Open d'Australie 2019.
Le cas Pouille est tout de même symptomatique de la voie à ne pas suivre pour Fils. Lui aussi avait atteint le top 10 en profitant d'une brève mouvance mathématique, au sortir d'une cinglante défaite d'entrée à Indian Wells et plus globalement d'une série de manquements dans les plus gros rendez-vous. Même si lui non plus n'avait strictement rien volé, reste que cet accessit avait paradoxalement presque marqué le début de sa descente. Hormis sa superbe embellie australienne en 2019, il n'avait plus ensuite remporté le moindre titre, ni atteint la moindre deuxième semaine en Grand Chelem.
On souhaite à Fils de prolonger plus durablement son séjour parmi l'élite. Pour des raisons évidemment sportives, mais pas uniquement. Car le passage dans le top 10 n'a pas qu'une forte valeur symbolique : elle a aussi, même si on en parle moins, une forte valeur rémunératrice. Quasiment tous les contrats signés par les joueurs avec leurs équipementiers raquette et textile, mais aussi avec leurs sponsors "extérieurs", comprennent en effet des bonus indexés sur le classement. Et la barrière psychologique du top 10 est bien souvent celle qui déclenche le jackpot.
rentrer dans les 10 peut effectivement changer les choses de manière radicale pour un joueur.
"On parle de sommes à six ou sept chiffres, qui vont généralement crescendo de la place 10 à 1, selon celle à laquelle termine le joueur en fin d'année, explique Gerard Tsobanian, co-directeur du Masters 1000 de Madrid et agent de Lucas Pouille depuis 2016. Sans parler des garanties supérieures auprès des tournois qui doivent s'assurer de la présence de top 10. Donc même si le plus rémunérateur reste de gagner un Grand Chelem, rentrer dans les 10 peut effectivement changer les choses de manière radicale pour un joueur. À condition de s'y maintenir, sinon cela ne change pas grand-chose à ses revenus. Si Fils finit l'année dans le top 10, cela aura un impact beaucoup plus grand."
Concernant Arthur Fils, le "détail" financier est évidemment gardé sous cloche par son entourage. Secret industriel. Mais peu importe. Le plus important, on l'aura compris, c'est qu'il soit dans le top 10 en fin de saison - ce que seuls neuf joueurs français sont parvenus à faire avant lui. Si possible à un rang suffisamment haut pour lui permettre de disputer les ATP Finals. L'enjeu, pour lui, sera donc de transformer une accession en installation. Et de poursuivre ainsi une progression qui, depuis son premier titre en 250 à Lyon en 2023, puis son premier 500 à Hambourg en 2024, et enfin son premier 1000 à Cincinnati cette année, présente une linéarité progressive assez remarquable.
Mais c'est ailleurs qu'on l'attend désormais. Dernier maillon d'une chaîne débutée par Yannick Noah en 1982, Arthur Fils peut-il en être le successeur tant attendu ? "Je ne suis sûr de rien mais s'il arrive à rester en bonne forme physique, oui, je parie sur lui, conclut Noah. Parce que je le connais, parce que je sais que c'est un gamin qui travaille très dur et qu'il a un entourage de qualité. Tout est en place pour qu'il y arrive. S'il parvient à jouer sans problème pendant deux ans, je pense vraiment qu'il sera dans les cinq premiers. Et quand on a des joueurs dans les premiers, ça emmène derrière une émulation naturelle. Je pense qu'Arthur sera celui-là."
Comme lui-même l'avait été, dans ces années 80 au parfum de reviens-y.
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