Il le claironne depuis plusieurs mois sans complexes : Novak Djokovic veut marquer l’Histoire de son sport. Et on ne saurait lui en tenir rigueur. Depuis qu’il s’est remis dans le droit chemin en 2018, le Serbe a repris sa furieuse marche en avant, ne laissant que des miettes à la concurrence. Tant et si bien qu’au soir du 3 février dernier, auréolé d’un 8e Open d’Australie, il pouvait se targuer d’avoir conquis 5 des 7 derniers Majeurs qu’il avait disputés. Alors à trois unités du record de Roger Federer, il espérait s’en rapprocher considérablement d’ici fin 2020. Après Roland-Garros, sa dernière chance d’y parvenir de la saison, un constat s’impose : il n’y est pas parvenu.

Pire pour un champion à l’ambition si affirmée, il a même vu Rafael Nadal, qu’il espérait sans doute rattraper – après son triomphe à Melbourne, seuls 2 titres en Grand Chelem les séparaient –, reprendre du champ. La finale de dimanche dernier sur la terre battue parisienne avait ainsi des allures de quitte-ou-double, et le "Djoker", pourtant pas le premier à dévoiler son jeu à l’accoutumée, s’est vite rendu compte qu’il l’avait perdu. Y a-t-il d’ailleurs trop pensé avant même de croiser le fer avec celui qu’il désigne comme le plus grand rival de sa carrière ? Sans doute un peu. Ou peut-être qu’il a abordé l’événement trop confiant, au contraire.

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"Djokovic a été impeccable, il a su reconnaître la supériorité de Nadal"

Roland, un péché d'orgueil

"Je pensais aussi que les conditions (balles lourdes et terre battue humide moins réceptive au lift, NDLR) me seraient plus favorables. Je me sentais bien, j’avais gagné à Rome en plus. Mais voilà, Rafa a prouvé que tout le monde avait tort", a-t-il d’ailleurs concédé, avec une certaine classe après sa défaite. La thèse de l’excès de confiance tend aussi à être confirmée par les propos tenus avant la finale par son coach Goran Ivanisevic. "Nadal n’a aucune chance dans ces conditions, Novak est entré dans sa tête", s’était aventuré le Croate. Il aurait sans doute mieux fait de se taire, il l’a appris à ses dépens.

Djokovic et son équipe ont donc sûrement un peu péché par orgueil avant la finale de Roland-Garros. Le numéro 1 mondial, lui-même, s’est dit "surpris" par le niveau de jeu de son rival espagnol dans les échanges inauguraux, comme si une telle entrée en matière était absolument inenvisageable pour lui. A l’image d’un boxeur sonné par plusieurs uppercuts dès la première reprise, il n’a pas pu reprendre ses esprits pour répliquer et a finalement refusé le combat. Or, voir Nadal triompher Porte d’Auteuil n’est pas franchement le scénario le plus original qu’il ait été donné de voir depuis 15 ans sur la planète tennis.

"2 Masters 1000 mais 0 Majeur : Djoko a raté sa reprise"

Un bilan exceptionnel, mais deux grands "échecs" à son échelle

Pourtant, c’est bien un second coup de massue qui est tombé sur la tête du Djoker. L’intéressé n’a connu que 2 fois (sur 39 matches !) la défaite en 2020. Dans toute autre saison, un tel bilan aurait justifié qu’on ne s’attarde pas outre mesure sur ces "échecs". Avouons-le d’ailleurs sans restriction aucune, tout autre joueur rêverait d’avoir remporté, comme le natif de Belgrade, 5 des 7 premiers tournois (avec l’ATP Cup) auxquels il a participé. Le tennis est un sport dans lequel 99 % de ceux qui naviguent sur le circuit perdent chaque semaine, et il est important souvent de se rappeler cette réalité au moment de tirer des leçons et d’analyser des résultats.

Djokovic atomisé ? "Personne ne pouvait imaginer cette finale"

Oui mais voilà, Djokovic, comme Federer et Nadal avant lui, a établi sa propre échelle de référence. Et dans une saison où il compte autant de victoires (8 de plus qu’Andrey Rublev, son plus proche poursuivant dans ce secteur qui a joué 3 épreuves de plus que lui), ne pas être parvenu à le concrétiser en Grand Chelem n’a rien d’anodin. Le coronavirus en est, bien sûr, en partie responsable, puisque la pandémie a entraîné, par exemple, l’annulation de Wimbledon dont il est double tenant du titre. Une première depuis la Seconde Guerre mondiale. Comme tous ses collègues, Djokovic a dû prendre son mal en patience et a vu un tournoi qui lui réussissait lui filer sous le nez.

Le bonhomme aurait pu (dû ?) néanmoins voir sa chance tourner à l’US Open. Covid-19 et réaménagement du calendrier obligent, Nadal, tenant du titre, avait décidé de faire l’impasse. Une absence majeure qui, combinée à celle de Federer (blessé au genou) – une première en Grand Chelem depuis… 1999 –, laissait une autoroute au numéro 1 mondial. L’intéressé, d’ailleurs, semblait plus que prêt à saisir l’offrande. Il l’avait avoué, la perspective d’aller chercher un 18e Grand Chelem avait beaucoup pesé dans sa venue à New York.

Entre simple malchance et dispersion, sa disqualification à l'US pose question

Et en remportant le tournoi de Cincinnati délocalisé à Flushing Meadows sans jouer son meilleur tennis, il avait réaffirmé un peu plus son statut de favori. Par le même occasion, il était même devenu le seul joueur à gagner tous les Masters 1000 au moins à deux reprises, alors qu’aucun de ses contemporains n’y est parvenu ne serait-ce qu’une fois. Inutile de préserver le suspense plus longtemps, il n’a pourtant pas su saisir l’occasion. Les images ont fait le tour du monde : agacé par un break concédé contre Pablo Carreno Busta en huitième de finale, Djokovic a envoyé derrière lui une balle qui a malencontreusement heurté de plein fouet une juge de ligne. Bien qu’involontaire, le geste incontrôlé et potentiellement dangereux a entraîné sa disqualification logique.

"On ne voyait personne battre Djokovic, il s'est disqualifié tout seul"

Manque de chance ou dérapage révélateur de tensions sous-jacentes ? Chacun s'est fait son idée sur le sujet. Et si beaucoup ont souligné la capacité hors norme de Djokovic à s'engager sur tous les fronts depuis plusieurs années, la création de sa nouvelle association des joueurs (la PTPA, Professional Tennis Players Association, NDLR) juste avant le Majeur américain l'a peut-être bien détourné de ses objectifs sportifs. Les tensions en coulisses sont devenues publiques avec l'opposition affirmée de Nadal et Federer sur les réseaux sociaux et les questions sur le sujet ont d'ailleurs occupé ses conférences de presse de début de tournoi.

Connu pour son efficacité et son sang-froid à toute épreuve – Federer à Wimbledon en 2019 s’en souvient encore –, le Serbe n’a, cette fois, donc pas su retranscrire sa domination outrancière dans les Majeurs, comme il l’avait fait en 2011 et à cheval sur les saisons 2015-2016. Il y a quelque chose d’assez cruel dans ce constat pour lui : 37 victoires en 39 matches, 5 tournois sur 7 gagnés, mais un record en Grand Chelem encore hors de portée, du moins à court terme.

Une saison tout de même historique pour son statut de numéro 1 mondial

"Tout ça, pour ça", a-t-on presque envie de dire. D’autant que, s’il affiche une forme resplendissante, le temps passe aussi pour lui. A 33 ans, on peut se demander combien de temps il peut espérer résister aux Dominic Thiem – qui n’était pas passé loin de le faire tomber aux antipodes –, Daniil Medvedev et autres Stéfanos Tsitsipas qui tapent sérieusement à la porte. Quant à ses vieux rivaux, ils continueront de vendre chèrement leur peau.

Mais heureusement pour Djokovic, s’ils exercent une grande fascination dans le milieu tennistique, les quatre Majeurs ne sauraient résumer à aux seuls l’impact d’un joueur sur son époque. "Nole" chasse tous les records, et il est en passe de s’approprier ceux attachés à la place de numéro 1 mondial. Annoncé du côté de Vienne dans moins de deux semaines, il ira y chercher de précieux points pour s’assurer de finir la saison sur le trône pour la 6e fois de sa carrière. Il fera ainsi mieux que ses rivaux Federer et Nadal et rejoindra Pete Sampras dans ce domaine, même si ce cru 2020 restera particulier en raison de la suppression de bien des tournois.

Qui est le plus grand ? "J’aurais tendance à dire que Djokovic est le plus fort de tous"

Djokovic a d'ailleurs dépassé son ancienne idole au nombre de semaines passées à la première place mondiale, et il pourra s’attaquer début 2021 à la marque de référence (310) établie par son aîné bâlois. Si tout se passe bien pour lui, il se l'appropriera en mars. Sa tâche devrait être facilitée par une extension de la réforme du classement ATP décidée en août dernier pour faire face à la crise du coronavirus. En ce moment, les 18 meilleurs résultats de chaque joueur entre mars 2019 et décembre 2020 sont pris en compte pour le calculer. Si la période était prolongée à début mars 2021 pour couvrir deux ans, le Serbe serait assuré de conserver ses 2000 points acquis à Melbourne.

Partie remise en 2021 ?

A l’heure actuelle, l’ATP n’a pas communiqué officiellement sur le sujet, mais un document a été envoyé aux joueurs et a fui dans certains médias. Il confirme l'hypothèse de cette protection de quelques semaines supplémentaires (jusqu'au 8 mars précisément) qui mettrait Djokovic presque à l'abri. Thiem et Nadal pourraient ainsi potentiellement gagner des points à Melbourne par rapport à leurs résultats de l'an dernier (finale et quart), mais le Serbe n'en perdra pas. On comprend dès lors l’importance, pour lui, de réussir une fin d’exercice 2020 à l’image de ce qu’il a accompli jusqu’ici, histoire de s’assurer de s'approprier le record absolu de Federer. Il compte déjà 1890 longueurs d'avance sur son dauphin majorquin au classement...

Mais quoi qu’il en soit, il sera le favori incontestable à sa propre succession en Australie. Et si, au soir du 31 janvier prochain, il affiche un 18e titre du Grand Chelem au compteur, les mésaventures passées seront vite oubliées. Avec Djokovic, comme avec Federer et Nadal, on a appris ces dernières années à ne pas tirer de conclusions hâtives. La vérité du jour est souvent bien éloignée de celle du lendemain.

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Crédit: Getty Images

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