Quelques grammes qui pèsent une éternité. Entre 300 et 315 précisément pour vingt titres du Grand Chelem et un record rempli d’histoire(s). De Rafael Nadal, on a déjà tout dit, tout écrit sans pour autant pouvoir s'empêcher d'être émerveillé. Mais dans sa quête d'infini, Rafa n'a pas été seul. Pour martyriser ses adversaires, il fallait l'instrument de torture adéquat. C'est ainsi que Babolat accompagne l'Espagnol depuis 20 ans. De cette collaboration fructueuse, la marque française a décidé de créer une gamme à part entière, symbolisée par la Pure Aero Rafa que le tenant du titre a commencé à utiliser l'an passé.
"La question s'est posée d’elle-même : comment réussir à dynamiser tout ce qui se passe derrière Nadal ?, récapitule Jean-Christophe Verborg, directeur de la compétition chez Babolat. Parce qu'il y a aussi des fans derrière. C'est un moyen d'avoir une raquette qui est pour tout le monde, des amateurs aux autres joueurs pro, mais qui a son empreinte. Et ça donne du corps à notre partenariat. Ça fait pile 20 ans, 20 Grands Chelems : la symbolique est importante et c'est une super histoire à raconter. On a grandi ensemble aussi".
L'histoire justement, commençons par-là. Un mythe symbolique voudrait que Rafa ait choisi Babolat pour s'approcher au maximum de Carlos Moya, dominant au milieu des années 90 et également affilié à la marque française. La réalité est plus nuancée. "La première fois que Rafa a une raquette Babolat dans les mains, c'est en 1996, rembobine Jean-Christophe Verborg. Même Toni me l'a confirmé il y a quelques semaines. Moya a joué un rôle mais ce n'est pas dans un rapport d'idole, un 'je veux la raquette de'. Toni m'avait raconté qu'il avait été en magasin, qu'il cherchait aussi une raquette pour lui et il a vu cette raquette, la Pure Drive. Il est très friand d'innovations, de nouveautés. L'histoire commence comme ça".
Roland-Garros
Nadal à l'entraînement sur le Central
HIER À 11:48

Rafael Nadal lors du tournoi des Petits As 2000 avec... une Babolat en main

Crédit: Getty Images

2001, le début de l’histoire

La suite : un contrat international pour le tout jeune Espagnol signé en 2001 et le début d'une collaboration fructueuse. "On a beaucoup développé nos raquettes en s'inspirant de son jeu, pas que pour lui, mais avec sa gestuelle à l'époque, on s'était dit qu'on devait s'en inspirer, explique-t-il encore. Toni m'avait donné l'explication : c'était probablement dans son style de jeu d'avoir une gestuelle comme ça mais le passage du mode junior au mode senior, où ça jouait beaucoup plus long, beaucoup plus vite, l'a forcé à s'adapter. La balle arrivait et Rafa a commencé à jouer un peu différemment et à gagner du temps avec sa gestuelle. Ça a inspiré Babolat car ce n'était pas du tout du tennis académique des années 90 où le jeu était plus à plat, avec des tamis plus petits, des raquettes dites plus souples mais qui étaient plus lourdes. La Pure Drive était plus légère, avait un tamis plus grand et ça nous a permis très vite de nous ajuster pour trouver la raquette de Rafa, la Pure Aero".
Comme nous l'expliquait également Iga Swiatek, une fois que l’alliance est faite entre le joueur et sa raquette, difficile de revenir dessus. "La raquette est vitale pour la carrière de tout joueur, c'est l'extension de son bras, c'est par elle que passent les sensations et au bout du compte, sans un bon feeling avec sa raquette, il est très difficile d'obtenir des succès, résumait d’ailleurs Nadal à l’AFP avant le coup d’envoi des Internationaux de France. Si j'essaye une autre raquette, aujourd'hui, je ne serai pas à l'aise au début. Alors qu'avec ma raquette, je me sens bien parce que je la connais à la perfection, je sais où frapper, je sais ce que je peux faire. À tout moment, je sais comment la balle peut réagir au mouvement que je fais".
Pour autant, n'allez pas croire qu'une fois la raquette choisie, tout s'arrête de tourner. Car le cadre a beau être le même, les petits détails changent tout. C’est ici qu'entre en scène Sylvain Triquigneaux, responsable du Performance Lab chez Babolat. Minutieusement, ses équipes vont chercher à trouver le point d'équilibre parfait entre les demandes individuelles des joueurs et les capacités d'action sur la cadre de la raquette, le cordage étant réalisé après coup.

Un employé de Babolat prépare la Pure Aero Rafa dans les locaux de Corbas

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2012, 2017, micro-ajustements gagnants

"Quand on travaille sur les raquettes d'un joueur, il n'y a pas tant de choses que ça qu'on peut modifier, explique-t-il. Le cadre est figé structurellement donc on ne peut pas jouer sur la rigidité, sur le plan de cordage ou ce genre de choses. Donc on va travailler sur quatre notions : la forme du manche, la masse, la balance et les moments d'inertie. Plus la raquette va être lourde, plus elle va être puissante et stable si d'aventure le joueur arrive à conserver la même vitesse de bras. Mais on va diminuer la maniabilité de la raquette. Ce sont des compromis à trouver avec le joueur".
Avec Nadal, il y en a eu quelques-uns. D'abord un cordage spécifique en 2010, le RPM Blast, où "Babolat est proactif mais répond aussi à une demande spécifique de Toni Nadal", explique Jean-Christophe Verborg. Puis 2012 et 2017, deux changements majeurs : "Rafa avait demandé à avoir plus de longueur de balle, un peu plus de vitesse, explique Triquigneaux. Mais le risque était réel, avec plus de masse, on pouvait nuire à son lift. Vous ne pouvez pas maximiser la puissance et le lift. C'est une question de trajectoire de balle. Mais Rafa a une telle aisance technique qu'il a été capable d'ajuster sa gestuelle pour venir compenser telle ou telle chose. A l'époque, quand il cherchait plus de puissance, ça s'est fait de manière empirique".
"Sur les ajustements de Rafa, on parle de 1 ou 2 grammes, ce qui peut sembler ridicule, complète Verborg. Mais à ce niveau-là, ça démultiplie l'impact vu l'engagement des joueurs quand ils frappent. On a beaucoup parlé de ces 2 gr rajoutés et les gens disaient 'c'est rien'. Mais sur la précision mais également sur l'impact physique car ils ressentent les changements très vite. Donc c'est très sensible. Une raquette de tennis peut paraître grossier mais c'est comme de l'horlogerie. En 2012 notamment, Toni nous avait demandé à ce que son service nous fasse un peu plus mal. On a rajouté un peu de poids mais on est sur des ajustements mineurs mais derrière il sert mieux".

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Manche traumatisé et raquette trop longue

Tous ces ajustements nécessitent un suivi sur le long-terme mais surtout des phases de tests, hors saison la plupart du temps. C’est là que le travail des deux hommes prend tout son sens. C’est aussi là qu’ils retrouvent un Nadal hors du circuit, pour "des moments 'off', des moments de paddock", métaphore Jean-Christophe Verborg. Sans surprise, c’est un Rafa égal à lui-même qui les accueille systématiquement, année après année. "Toutes les fois où on se déplace, avec les équipes, il nous rend cette reconnaissance naturelle, explique-t-il. Sans caméra, sans micro, sa gentillesse et ses remerciements, et ceux de son équipe, sont systématiques. Rafa, c’est aussi ça : ça va du message d'anniversaire, des cadeaux à nos enfants alors qu’il a sans doute d’autres choses auxquelles penser. Cette année, après son 13e titre à Roland, je trainais dans le Player's Lounge, ils allaient faire une photo et ils m'ont appelé pour y figurer".
Et dans le travail, c'est pareil. "On a déjà été le voir parfois avec des produits farfelus. On n'y allait pas à reculons avec mais presque, se souvient Sylvain Triquigneaux. Comment il va nous recevoir ? Mais ça fait partie de ce que j'aime chez l'homme. Même avec des choses futuristes, il prend le temps de tester, d'échanger avec nous".
"Une fois, on travaillait sur un projet autour du manche de raquette, avec des formes différentes, des bulbes, embraye son collègue chez Babolat. Il y avait dix prototypes. La personne qui avait cordé les raquettes me dit 'tu verras, une des raquettes fait 2mm de plus en longueur'. On lui passe la raquette plus longue, il frappe trois balles. Il m'appelle et me dit 'tu peux m'amener ma raquette à moi ?'. Il l'a posée à côté de celle qu'il testait. Il avait vu qu'il y avait un souci, que la longueur n'était pas la même".
S’il jure que "Rafa n'est pas conservateur", changer pour le plus superstitieux des champions n'est pas dans sa nature. "Toutes les raquettes sont numérotées lors des phases de tests, se marre Jean-Christophe Verborg. Ça nous permet de tracer les différents réglages. Un jour, on va le voir et on se rend compte que sa raquette est usée, un peu déformée sous le poids des entraînements. On lui dit 'Rafa, on t'a envoyé une série neuve il y a peu". On était en avril et il jouait avec des raquettes envoyées en novembre ou décembre. Elles sont solides mais la souplesse, les fibres, tout avait changé. Je me souviens être allé dans sa cave pour le forcer à changer de raquettes".
Mais pour changer, il faut viser le bon timing. "Il sert tellement fort son manche qu'il a 'imprimé' le manche par sa force de bras, explique encore le directeur de la compétition chez Babolat. Le grip s'est tassé et a pris la forme de la main. Depuis, on anticipe les changements pour qu'il ait une semaine libre devant lui pour marquer sa nouvelle raquette".
Une fois livrées, le cérémonial reste le même. "Six raquettes dans son sac, avance Sylvain Triquigneaux. Entre ces six raquettes, il y a moins d'un gramme d'écart entre elles. Ce sont des raquettes renouvelées tous les 2 mois, tous les trimestres. Donc il consomme 30 à 40 raquettes par an". Reste un ajout, que Nadal se garde pour lui-même : le surgrip. Un moment privilégié entre l'artisan et son outil. Un moment qui correspond surtout aux débuts des ennuis pour celui qui est de l'autre côté du filet.

Rafael Nadal chausse le surgrip sur son manche lors de la finale de Roland-Garros 2019 contre Dominic Thiem

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