Mon Gaël Monfils à moi - Épisode 4 : Déserteur en Coupe Davis ou hypersensible ? "Le rapport de Gaël au poids du maillot est très beau"
Par Cyrille Pomero
Mis à jour 20/05/2026 à 13:44 GMT+2
Après le mandat de Guy Forget, Gaël Monfils a officié en Coupe Davis sous Arnaud Clément (2013-2015), Yannick Noah (2016-18) et Sébastien Grosjean (2019). Une fidélité fluctuante à la sélection impossible à résumer par l’unique volonté de donner priorité à sa carrière personnelle. L’histoire d’amour entre le Français et la Coupe Davis a fini en queue de poisson. Récit.
Gaël Monfils et la Coupe Davis, toute une histoire
Crédit: Getty Images
Gaël Monfils compte 14 sélections en Coupe Davis et n’est entré sur le court qu’à 15 reprises (12 succès en simple, 3 revers). Faible ratio de présence pour un joueur qui a été 6e mondial (novembre 2016), a fait partie du Top 10 pendant 96 semaines, disputé deux demies de Majeurs (Roland-Garros 2008, US Open 2016), deux finales de Masters 1000 (Bercy 2009, 2010), soulevé treize trophées et dont l’histoire commune avec l’équipe de France s’est étendue sur onze saisons (2009-2019). À titre de comparaison, Jo-Wilfried Tsonga a honoré 21 convocations pour 39 matches disputés, doubles inclus (28 victoires). En Coupe Davis, un monde les sépare.
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Derrière ces chiffres, on peut mettre à peu près tout et n’importe quoi. Longtemps, il a été facile de penser que Gaël Monfils avait méprisé les Bleus et plutôt donné priorité à sa carrière personnelle. En discutant, dix-sept ans après ses débuts dans la compétition, avec plusieurs acteurs de l’époque qui n’ont plus forcément le même discours que celui auquel ils étaient tenus à chaud par leurs obligations fédérales, la réalité devient plus complexe. On ne vous vendra pas que Gaël Monfils s’est à de multiples reprises sacrifié pour la patrie, mais il n’est pas non plus le déserteur égoïste et invétéré que beaucoup ont essayé de cataloguer avec facilité.
Gaël, il a une force hors du commun, un truc à la Hulk
Quand Arnaud Clément succède à Guy Forget et s’assoit sur le banc au lancement de la campagne 2013, Gaël Monfils est d’ailleurs dans le dur. Il a dû tirer un trait sur Roland-Garros 2012 à cause de son genou, s’arrêter quatre mois et zapper la fin de saison après un ultime couac à Stockholm (mi-octobre) face à Patrik Rosenholm, sans "c" dans le prénom, sans trop de charisme sur le court et avec un improbable dossard ATP n°436 dans le dos. Les quatre premiers mois de reprise de Gaël Monfils en 2013 sont délicats, il se retrouve même 119e fin avril et Arnaud Clément se passe donc de lui pour les deux seuls matches disputés cette année-là (victoire sur Israël en février, défaite en Argentine en avril). Absences justifiées.
Les retrouvailles ont lieu en 2014. Oui, retrouvailles, car Arnaud Clément et Gaël Monfils ont été coéquipiers deux fois en 2010 (demie contre l’Argentine, finale en Serbie). Et l’ancien finaliste de l’Open d’Australie (2001) en garde un souvenir impérissable : "Lors de la finale, à Belgrade, on est accompagnés toute la semaine par les gars du RAID, même s’il n’y avait pas vraiment de danger. Et Gaël chahute souvent avec eux, les taquine, va les chercher, notamment l’un d’eux, ça parle combat, prises. Des fois, ça se met par terre. Seulement, Gaël, il a une force hors du commun, un truc à la Hulk. S’il prend ton avant-bras avec sa grande main et qu’il serre, il peut te le casser. Et lors d’un petit combat avec un gars du RAID, il lui avait pété un doigt, sans faire exprès bien sûr. Il n’avait absolument rien dit, en plus. On l'avait appris bien plus tard".
Pas de joute ni de défi entre Arnaud Clément et son joueur. Juste de la complicité, se remémore le désormais consultant d'Eurosport : "La transition partenaire-capitaine me concernant a été très simple et fluide avec Gaël, qui n’était pas du genre à se lever pour parler, à revendiquer des tas de choses, à prendre trop de place pour s’imposer dans le groupe. Il était toujours très attentif, sérieux, impliqué, à l’écoute des autres, dans le partage. D’ailleurs, je ne l’ai vu jamais s’engueuler avec quiconque".
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Arnaud Clément et Gaël Monfils en Coupe Davis en avril 2014
Crédit: Getty Images
Contre les Tchèques, on s’y est tous mis. Impossible de convaincre Gaël d’y aller
Avec Gaël Monfils, il y avait toutefois deux étapes en Coupe Davis. Le faire venir au rassemblement et le convaincre d’entrer sur le terrain. En 2014, il ne joue ainsi que le 5e match face à l’Australie (Kyrgios), l’Allemagne et la République-Tchèque (Rosol). Seul le deuxième, face à Peter Gojowczyk, avait un enjeu sportif. À chaque fois, il a gagné. En revanche, aucune trace de lui sur le terrain le vendredi.
Et ce n’est pas faute d’avoir essayé, se souvient Arnaud Clément : "Le cas qui me revient est surtout la demie à Roland, sur terre, devant les Tchèques. Comme Guy (Forget), vous l’a déjà dit, Gaël n’était jamais trop rassuré, il était toujours envahi par des doutes. Parfois, il ne sentait pas les choses, il avait presque des réflexions de capitaine, me disait qu’il voyait plus Jo (Tsonga), Gillou (Simou) ou Richie (Gasquet) sur le match. Il allait presque trop loin avec son statut de joueur, d’ailleurs. Et face à Berdych, impossible de le convaincre d’y aller lui. On s’y est pourtant tous mis, moi, le staff, les joueurs. Quand tu pousses le gars trois fois, quatre fois, que tu lui dis que t’as confiance en lui, qu’il doit jouer, que ça va le faire mais qu’il ne change pas de position, tu finis par l’écouter. Et le vendredi, c’est Richie (Gasquet) qui a pris Berdych et l’a d’ailleurs battu."
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La joie des Bleus, dont Gaël Monfils, alors remplaçant, après la victoire en double face à la République Tchèque en Coupe Davis 2014
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L’Aixois (10e mondial en 2001) n’en a jamais voulu à son joueur, même si "sa chambre de l’Hôtel Molitor sentait sacrément le kebab quand j’étais allé discuter une dernière fois avec lui avant de trancher (rires)". Au contraire, Arnaud Clément est même admiratif d’un tel investissement émotionnel : "Bien sûr, quand t’as une pépite dans les mains, que le mec joue l’acier à l’entraînement et qu’il ne se sent pas de jouer alors que t’es convaincu qu’il est le mieux placé pour apporter des points, c’est dur. Même si j’étais un capitaine frustré qu’il ne joue pas, je trouve très beau le rapport de Gaël au poids du maillot en Coupe Davis, au fait qu’il le trouve lourd et parfois trop, au fait qu’il prenne autant conscience des responsabilités que tu as quand tu es en équipe de France. Surtout qu’une fois sur le terrain, Gaël, c’était un vrai guerrier".
Lui, à l'entraînement, parfois, c'était de la folie
Gaël Monfils n’a jamais perdu un match avec Arnaud Clément sur la chaise. Et le binôme avait fait des miracles à Lille, en finale, toujours en 2014, face à Roger Federer, pas complètement libéré à cause de raideurs au dos. Le Français l’avait broyé (6-1, 6-4, 6-3) et son capitaine s’était délecté.
En dépit de quelques sueurs froides lors de la semaine de préparation : "On a beau connaître les joueurs, les côtoyer sur le circuit, avoir été leur coéquipier, s'entraîner avec eux, ils peuvent parfois encore nous impressionner. Gaël, il me faisait même peur par rapport à l'intensité qu'il était parfois capable de mettre dans la durée sur les entraînements. J’en reviens à cette question de ses doutes, de la pression qu’il ressentait. Autant se livrer à l’entraînement, c’était son moyen de se rassurer. Moi, déjà, je m’entraînais pas mal, j’allais loin dans l’effort, j’avais cette réputation. Mais lui, c’était la folie. Lors d’une séance avant la Suisse, ce qu’il a fait était monstrueux. Avec Lionel (Roux), on lui a demandé de stopper car on avait peur qu’il se blesse. En intensité, sur la durée, je n’ai pas souvenir d’avoir vu quelque chose de comparable. Et le vendredi, contre Roger, il avait été monumental. Dommage qu’il n’ait pas pu jouer Stan (Wawrinka) lors du 5e match". L’année suivante, à Francfort, face à Philipp Kohlschreiber, Gaël Monfils disputa et remporta son dernier match sous le capitanat d’Arnaud Clément.
Début 2016, come-back de Yannick Noah avec l’ambition de réunir enfin Tsonga, Monfils, Simon et Gasquet sur un même rassemblement. Mission accomplie dès le premier match, à Baie-Mahault, face au Canada. Des débuts rêvés ? Pas vraiment. Même si Gaël Monfils était, cette fois, entré sur le court dès le vendredi face à Franck Dancevic. Personne ne le sait encore mais Monfils ne jouera plus sous Noah…
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Mars 2016, Yannick Noah réussit son coup et réunit Simon, Monfils, Gasquet et Tsonga pour affronter le Canada en Guadeloupe
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L’histoire s’est mal enclenchée. "Avec beaucoup d'honnêteté et de recul, on n'est pas forcément tous contents d'aller en Guadeloupe. 80% d'entre nous préféraient jouer en Europe", avait lâché Gaël au sortir de sa défaite en quarts de finale de l'Open d'Australie contre Milos Raonic, forfait aux Antilles, alors que beaucoup pensaient qu’il serait heureux de jouer sur les terres guadeloupéennes de son père. Le néo-capitaine n’avait pas apprécié : "La personne qui dit que ce n'est pas fantastique, de l'extérieur (de jouer en Guadeloupe), elle ne comprend rien". Ambiance.
La suite fut un incessant jeu "du chat et de la souris" entre les deux têtes de mule. Pas étonnant pour Guy Forget : "J’avais dit à Yannick : 'Va voir Gaël, il ne te connait pas'. Yann, avec Henri (Leconte) et moi, il était sur un mode de fonctionnement où il était le grand frère et où on respectait le règlement à la lettre. Avec les jeunes, avec Gaël tout du moins, ça n’a pas marché. Gaël, il faut passer du temps avec lui. Et Yann ne l'a pas fait".
Avec Gaël, j’ai peut-être eu un ego trop élevé
La relation a tourné au sketch permanent dont la loufoquerie a atteint son paroxysme fin 2016 à Zadar (Croatie). À peine débarqué de l’US Open et de sa demie face à Novak Djokovic, Gaël Monfils s’entraîne, s’éclate sur des séances basket mais renonce deux jours avant le match à cause d’un pépin au genou. "Un faux mouvement à l’hôtel", balaiera le capitaine, furax, avant le match. Le samedi soir, après le double perdu, il avait sorti le bazooka.
Nous y étions : "L'important, c'est l'état d'esprit. Les joueurs qui sont là ont exactement l'état d'esprit qui correspond à ce que je veux créer et faire perdurer. Le fait que Gaël ne soit pas là est une très bonne chose par rapport à l'état d'esprit. On peut jouer sur une jambe ? Quand on est Français, je ne sais pas ; quand on est Croates, oui !" Au soir de la défaite, il avait un peu calmé le jeu : "Si c'est pour lire que Noah clashe Monfils, ça me fait vraiment chier. On parle trop de Gaël. Je n'ai pas ses radios. Je vais l'appeler." Trop tard, le mal était fait.
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Entre Yannick Noah et Gaël Monfils, l'incompréhension a duré
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L’incompréhension ne s’est jamais estompée. Lors de sa dernière conférence de presse de capitaine, en 2018, à Lille, après un échec contre la Croatie (1-3), devenue la bête noire, Yannick Noah avait eu ces mots. Nous y étions aussi : "Mon regret est de ne pas avoir eu la possibilité d’aider Gaël en tant que capitaine, copain, ex-joueur. Quand j’ai pris le capitanat, j’avais en tête de m’occuper de lui, d’en faire mon joueur de base. J’ai peut-être eu un égo trop élevé vu que d’autres n’y étaient pas parvenus. L’épisode de Zadar a fait beaucoup de mal à l’équipe. Avec Gaël, non, je n’ai pas trouvé les clefs."
En juin 2020, Gaël Monfils avait invité son ancien capitaine sur sa chaine Twitch. Yannick Noah avait alors verbalisé ses regrets d’une manière encore plus directe : "Gaël, j’ai été capitaine sur onze matches et t’as joué une fois. Je suis sûr que tu aurais pu jouer plus (…). Avec toi, on était plus forts. Je pensais qu'on pouvait en gagner trois (ndlr : Coupe Davis). Avec mon petit Guadeloupéen, je l'ai le truc ! Tu nous as manqué. Ça ne s'est pas fait, je n'ai pas réussi à trouver les mots. On n'a pas réussi tous les deux, tant pis pour nous. Ça m'aurait fait kiffer de te voir gagner la balle de match sur un smash de malade".
Sébastien Grosjean n’a pas eu beaucoup plus de chance. Sous son capitanat, Gaël Monfils n’a évolué aussi qu’une fois. Un soir de novembre 2019, à la Caja Magica de Madrid, après un revers face au Japonais Yoshihito Nishioka (7-6, 6-2), il a tourné le dos à une compétition qui n’était déjà plus celle qui l’avait fait grimper aux rideaux en 2010 et 2014. Et qu’il n’a jamais gagnée.
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La déception des Bleus après la défaite face à la Suisse en finale en 2014
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