Six Kings Slam, UTS, "Million Dollar One Point"… Le tennis risque-t-il devenir un gigantesque cirque ?

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A l'image du Six Kings Slam ou de l'Ultimate Tennis Showdown disputés cette semaine, les exhibitions, toujours plus lucratives et parfois toujours plus baroques, prolifèrent y compris désormais en pleine saison. Au point que certains craignent, à terme, une dérégulation totale du circuit, qui apparaît fragilisé par ailleurs. Faut-il s'en inquiéter ?

Carlos Alcaraz en el Six Kings Slam

Crédit: Getty Images

Le tennis est un sport autant qu'un show et s'il s'y essaie le plus souvent, il est parfois bien difficile de concilier les deux. Surtout dans la routine quotidienne d'un circuit qui ne déchaîne pas toujours les passions, et tend à la longue à lasser voire à casser les joueurs. La fameuse charge mentale (et physique), vous comprenez. Lesquels joueurs, dans ces cas-là, n'ont désormais plus aucun scrupule à aller voir ailleurs, histoire de pimenter un peu leur quotidien. On ne sait si l'herbe y est forcément plus verte. Mais la soupe, elle, y est généralement tout aussi bonne, voire meilleure.
Surtout, le choix est désormais immense. Le paysage du tennis professionnel commence à s'apparenter à une vaste île de la tentation, où il devient facile de tromper sa monotonie en allant s'offrir quelques aventures avec des sirènes toujours plus nombreuses, et toujours plus sexy. Rappelons que Jannik Sinner, en remportant l'édition 2024 du Six Kings Slam, a touché six millions de dollars, près du double de ce que lui a rapporté son titre à l'Open d'Australie trois mois plus tard. Pour un investissement bien moindre.
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L'ATP face au danger des exhibitions démesurées : "Si le tennis ne veut pas mourir, il doit réagir"

Video credit: Eurosport

De la même manière, pourquoi Francisco Cerundolo se serait embêté à aller jouer un tournoi cette semaine alors que sa victoire ce mercredi à l'étape hongkongaise de l'UTS (Ultimate Tennis Showdown), l'exhibition orchestrée par Patrick Mouratoglou, lui a rapporté presque trois fois plus d'argent qu'un titre à Bruxelles ou à Stockholm (305 000 dollars contre 107 480) ? Le tout pour deux jours de "boulot" seulement, dans l'ambiance décontractée et le packaging formaté que l'on sait, à mi-chemin entre le tennis et le jeu de société...
Que celui qui ne ferait pas le même choix, ou ne serait pas a minima tenté de le faire, nous jette la première pierre. Le succès des exhibitions, qui pour des raisons étranges refusent souvent de s'assumer en tant que telles, s'explique forcément, et pas toujours uniquement par l'argent. Il est possible qu'il soit corrélé à la dépréciation parallèle du circuit, entre les Masters 1 000 qui ont semble-t-il perdu de leur valeur sportive au passage du format sur 12 jours, et les 250 que l'on dit menacés. A moins que ce ne soit la prolifération d'exhibitions, a fortiori désormais en plein milieu du calendrier, qui finisse par mettre en danger le circuit. On ne sait plus très bien qui de la poule ou de l'œuf…
Certes, le problème n'est pas nouveau. Les exhibitions sont vieilles comme le tennis, et leur succès également. Personne n'a oublié que l'un des plus grands matches de l'histoire du tennis féminin reste une exhibition, disputée en 1926 entre la Divine Suzanne Lenglen et l'Américaine Helen Wills, sur le terrain d'un hôtel Carlton à Cannes devenu bien trop petit pour contenir les milliers de curieux, parmi lesquels de nombreuses têtes couronnées, soucieux d'assister à ce que d'aucun surnommèrent le match du siècle.

Un problème vieux comme le tennis...

L'inquiétude que les promoteurs font régner sur l'ordre du tennis mondial n'est pas nouvelle non plus. Robert Badinter, qui a été panthéonisé la semaine dernière, aurait été bien placé pour en témoigner. En 1974, il avait (en vain) défendu le numéro 1 mondial Jimmy Connors, suspendu de Roland-Garros – et peut-être privé d'un Grand Chelem calendaire – par Philippe Chatrier pour sa participation à la World Team Tennis, sorte d'Intervilles américains au format de foire et au prize-money aguicheur. Faut-il rappeler enfin qu'avant l'ère Open, tous les professionnels qui gagnaient leur vie en participant à des tournées d'exhibitions étaient proscrits du circuit classique ?
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"Au Six Kings Slam, les idiots utiles sont rois"

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De là à ce que l'histoire bégaie au point de revenir à une telle guerre des étoiles, on n'y est pas. Mais la situation commence, tout de même, à interroger. Car si les exhibitions ont toujours existé, elles n'ont peut-être jamais été si nombreuses, mal positionnées et, surtout, baroques dans leur concept. Et voilà que les Grands Chelems s'y mettent aussi. Après l'US Open et son double mixte révolutionnaire, l'Open d'Australie, comme on pouvait s'y attendre, a renchéri en lançant son "One Million Dollar Point Slam", un tournoi pro-am qui se jouera sur… un point lors de la semaine des qualifications, et lors duquel Carlos Alcaraz est d'ores et déjà annoncé.
Alcaraz, parlons-en… Le numéro 1 mondial est peut-être devenu, malgré lui, le symbole de la tension ambiante entre le circuit et les exhibitions. Après avoir renoncé au Masters 1 000 de Shanghai (officiellement) sur blessure, l'Espagnol est l'une des vedettes cette semaine du Six Kings Slam, où il fera son entrée en lice ce jeudi contre Taylor Fritz. Il a aussi joué – au petit trot – la Laver Cup le mois dernier et participera en décembre à une série d'exhibitions aux Etats-Unis, avant de s'envoler vers son "million dollar baby" australien. Le tout en faisant planer la menace de zapper de plus en plus souvent, dans le futur, les tournois obligatoires du circuit.
Là encore, personne ne jette la pierre à Alcaraz, qui n'est que le reflet d'un problème existant avant lui. Mais face à son exemple, comment ne pas craindre une dérégulation de plus en plus incontrôlable du circuit traditionnel, alors que les instances, comme le fait remarquer un habitué des coulisses, parviennent de moins en moins à faire passer le message du caractère suprême du Tour, en se montrant laxistes et même parfois complices de ces exhibitions, comme l'est l'ATP avec la Laver Cup ? Sans parler des règles ancestrales du tennis, que beaucoup considèrent urgent de dépoussiérer, sinon de révolutionner…
S'il n'y avait plus de circuit ATP et WTA, il n'y aurait plus de hiérarchie. Et les joueurs perdraient de leur valeur.
Pour Arnaud Guimard, Manager général de l'Open de Caen, le problème est tangible, sans que la menace d'un putsch ne soit encore réelle : "Les joueurs ont besoin du circuit classique pour asseoir leur rang mondial et leur notoriété, donc pour pouvoir ensuite prétendre à des cachets, fait remarquer le responsable de ce tournoi CNGT, dont le gagnant et la gagnante obtiendront une wild-card pour l'exhibition caennaise, qui se tiendra cette année du 14 au 17 décembre. Prenons le problème à l'envers : s'il n'y avait plus de circuit ATP et WTA, il n'y aurait plus de hiérarchie. Et les joueurs perdraient de leur valeur." Les exhibitions aussi, CQFD…
Circuit et exhibitions seraient donc étroitement liés, mais c'est toujours pareil dans ces histoires de colocation. Chacun doit rester à sa place et respecter l'espace vital de l'autre. Ce qui n'est pas toujours le cas, quand on voit de plus en plus d'exhibitions déborder sur le calendrier habituel, voire carrément le piétiner. Quant aux concepts très éloignés du format traditionnel, ils ont leur charme, bien entendu. Mais à force de se multiplier, et d'aller toujours plus loin dans l'originalité, ne risquent-ils pas de finir par diluer la lisibilité du tennis ? En clair, si le show finit par prendre le pas sur le sport, n'y a-t-il pas un risque, à terme, que le tennis finisse par devenir un gigantesque cirque ?
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Pioline sur les exhibitions : "On ne peut pas empêcher un promoteur de les organiser..."

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"C'est ce qui me fait un peu peur, confesse de son côté Julien Coffin, co-directeur de l'Open Marques Avenue de Bourg-de-Péage, une exhibition qui proposera cette année (du 12 au 14 décembre) un nouveau concept Team France vs Team Reste du Monde. Notre exhibition, comme celle de Caen, repose sur la motivation première de faire venir des stars que l'on ne pourrait pas se payer avec un tournoi classique, et ainsi de faire rêver les enfants de nos écoles de tennis. Mais pour des exhibitions comme le Six Kings Slam, il n'y a pas cet écosystème tennis derrière. Il y a donc moins de sens, sinon un enjeu uniquement financier. Le problème est qu'ils proposent de tels cachets que derrière, cela a des répercussions énormes sur nous."
Ces exhibitions se fichent de la rentabilité car elles ont des moyens illimités. Mais derrière, cela dérégularise complètement le marché…
A titre de comparaison, le budget joueurs de l'Open Marques Avenue est passé d'environ 70 000 euros lors de sa première édition, en 2018, à 250 000 cette année. Cela ne paraît certes pas exorbitant quand on sait que des noms comme Stan Wawrinka, Gaël Monfils ou Loïs Boisson seront de la partie. Mais tout de même. "Ces exhibitions se fichent de la rentabilité car elles ont des moyens illimités, poursuit Julien Coffin. La Laver Cup, par exemple, ne tient que parce que Federer remet des "ronds" chaque année. En décembre, en Inde, il y aura une exhibition (la Tennis Premier League, NDLR) avec des joueurs du top 50 qui vont recevoir un cachet équivalent à des joueurs du top 20. Tant mieux pour eux. Mais derrière, cela dérégularise complètement le marché…"
Pour des exhibitions comme celles de Caen ou de Bourg-de-Péage, dont l'organisation repose sur des clubs de tennis, la démarche n'est évidemment pas la même que celles montées par des promoteurs privés, souvent fortunés. Les unes s'inscrivent dans une certaine complémentarité du circuit, à une époque de l'année où le calendrier est vide et où les joueurs, en phase de reprise, sont à la recherche de matches d'entraînement dans des formats plus classiques ; les autres sont davantage dans une position concurrentielle, sportive et économique. Elles peuvent servir le jeu, par leurs audiences et leur attractivité, autant qu'elles peuvent le desservir. En clair, c'est le serpent qui se mord la queue. Jusqu'à l'étouffement ?
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