Quoi qu'il arrive dimanche, le tennis masculin aura lundi un nouveau leader mathématique. Peut-être pas un nouveau patron, mais un nouveau numéro un, qui aura pour lui de coupler cette prise de pouvoir à l'ATP avec un premier titre en Grand Chelem. C'est un événement puisque jamais depuis la création du classement ATP, un joueur a accédé au trône en décrochant sa première victoire majeure. Voilà pour le point commun entre Carlos Alcaraz et Casper Ruud, qui vont s'affronter avec ce double enjeu massif posé sur la table. Mais la comparaison s'arrête là.
Depuis son émergence sur le circuit, l'Espagnol relève de l'évidence. Fort de son "package" complet, il était destiné à ce statut. Mais peut-être pas si vite. Il y a un an, en arrivant à Flushing Meadows, il pointait à la 55e place. Cet US Open avait marqué le début de son irrésistible ascension vers les sommets avec une victoire marquante contre Stefanos Tsitsipas et un premier quart en Grand Chelem.
Mais début 2022, alors qu'il flirtait avec le Top 30, qui aurait imaginé qu'il brûlerait tant d'étapes en si peu de temps ? L'horizon 2023 ou 2024 semblait plus raisonnable, sauf que rien ne l'est avec "Carlitos". Si la victoire est sienne dimanche, il ne sera pas seulement numéro un mondial, mais le plus jeune de l'histoire. Il effacerait des tablettes Lleyton Hewitt, intronisé au sommet à seulement 20 ans et 8 mois.
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Reste que le contexte pèse forcément, pour les uns et pour les autres. Rafael Nadal a ainsi dû attendre d'avoir un peu plus de 22 ans pour connaître une telle consécration. Pourtant, la saison de ses 19 ans était plus accomplie en termes de résultats que celle de Carlos Alcaraz : un titre en Grand Chelem (Roland-Garros), quatre Masters 1000 (deux sur terre, deux sur dur) et un total de 11 tournois gagnés sur l'ensemble de l'année 2005. C'est toujours son record...
Personne n'a fait mieux que lui à moins de 20 ans ces trente dernières années. Cela n'avait toutefois pas suffi à propulser le Majorquin au pouvoir. La raison ? Roger Federer. Le Suisse, hors normes, avait placé la barre à une hauteur encore inaccessible, même pour un phénomène comme Nadal. Dis-moi qui te devance, je te dirai qui tu es... Les faits, eux, seront têtus : si Carlos Alcaraz est numéro un mondial lundi, il écrira une page d'histoire en étant le premier à accéder à ce rang avant son 20e anniversaire.
Le cas de Casper Ruud est différent. Il partait de beaucoup moins loin au classement en début de saison (il avait fini l'exercice précédent en 8e position) mais le voir au pouvoir aurait quelque chose de plus inattendu encore. Parce que, si chacun a vite admis l'idée que telle était la destinée de Carlos Alcaraz, personne n'aurait jamais osé affirmer une chose de genre pour le Norvégien. Une telle hypothèse n'a vraiment pris forme de façon concrète que ces derniers jours, alors que l'Espagnol et lui étaient les derniers candidats encore en lice dans le tableau new-yorkais. Il devenait difficile de ne pas y penser.

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Les ordinateurs de l'ATP ne pensent pas, ils comptent

Surtout, il n'a pour l'heure remporter que des ATP 250. Pas même un petit 500. Il y a presque quelque chose d'incongru à voir un joueur avec un palmarès aussi peu prestigieux en position de se hisser au sommet du classement mondial. Ruud a au moins un avantage : s'il devient numéro un lundi, c'est qu'il aura intégré le cercle des vainqueurs en Grand Chelem. Cela ôtera un argument massif à ses détracteurs. S'il ne fera sans doute pas l'unanimité, il évitera au moins la consternation qui aurait accompagné sa consécration via une défaite en finale contre Frances Tiafoe.
Alors, sont-ils légitimes ? Font-ils de "beaux N°1 pour le tennis masculin ? Il est compréhensible de se poser cette question, mais c'est une forme de contresens. La place de numéro un mondial n'est pas un prix d'excellence décerné par un jury ou soumis au vote d'un panel d'experts ou à la vox populi. Tant mieux ou tant pis, chacun verra midi à sa porte, mais le classement est une affaire de chef comptable. Les ordinateurs de l'ATP n'ont pas d'affect et pas davantage d'opinion. Chez ces gens-là, on ne pense pas. On compte.
Il est indéniable que, pour se retrouver en position de prendre les rênes du classement, Alcaraz et Ruud, qui se tiennent dans un mouchoir avant l'explication finale de dimanche qui les départagera (5940 points pour l'Espagnol, 5850 pour le Norvégien), ont bénéficié de circonstances jamais vues depuis l'avènement du Big 3.

Des points à Wimbledon n'auraient rien changé

D'abord, écartons un élément. Si la décision des organisateurs de ne pas attribuer le moindre point cette année à Wimbledon fausse indéniablement le classement à tous les étages, il n'aurait rien changé pour la place de N°1 à l'issue de cet US Open. Même avec les 720 points de sa demi-finale à Londres, Rafael Nadal aurait figuré lundi derrière le vainqueur du dernier Majeur de la saison. Avec 2000 points de plus, Novak Djokovic, titré sur le gazon anglais, ne serait "que" 4e.
En revanche, pour des raisons différentes, Rafael Nadal et Novak Djokovic sont restés éloignés des terrains sur une durée significative ces 52 dernières semaines. Le Majorquin, blessé, a ainsi raté toute la fin de saison 2021, puis, cette année, la reprise sur terre battue et enfin la quasi-totalité de la tournée nord-américaine sur dur avant l'US Open. Au total, sur les douze derniers mois, il en a passé environ la moitié à l'infirmerie. Malgré l'excellence de ses résultats, il est très délicat d'être numéro un mondial en jouant dix tournois en un an.

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Pour Novak Djokovic, c'est pire encore : seulement neuf tournois. Au terme d'une saison harassante, le Serbe avait décidé de ne jouer que Bercy et le Masters à l'automne 2021. Puis il a été pénalisé par sa décision de ne pas se faire vacciner contre le Covid-19. Un choix qui l'a empêché de disputer l'Open d'Australie et l'ensemble des tournois organisés en Amérique du nord. Privé d'un autre Grand Chelem (US Open) et de quatre Masters 1000 (Indian Wells, Miami, Toronto, Cincinnati), il n'avait aucune chance. Cerise pourrie sur le gâteau avarié, il n'a donc en prime pas eu droit de récolter le bénéfice de son nouveau titre à Wimbledon.

Pas une question de mérite

Il n'est pas contestable que "Rafa" et "Nole" demeurent les deux joueurs les plus dominateurs, malgré leur âge. En dépit de leurs absences cumulées, ils auront remporté les trois premiers tournois du Grand Chelem de l'année. Mais si le corps de Nadal grince de plus en plus régulièrement, et si Djokovic s'est placé dans une situation quasiment unique sur le circuit en choisissant de ne pas sacrifier ses convictions sur l'autel de sa carrière, Carlos Alcaraz et Casper Ruud n'y sont pour rien. Pas plus qu'ils ne sont responsables des malheurs d'Alexander Zverev, qui, sans sa blessure, aurait eu une gigantesque opportunité de succéder à Daniil Medvedev.
Il ne sert donc à rien de les blâmer. Eux jouent. Beaucoup. Et gagnent. Souvent. L'erreur est d'établir un lien automatique entre "numéro un" et "meilleur joueur du monde". C'est le cas l'immense majorité du temps, mais ce n'est pas une règle d'or. Marcelo Rios est devenu numéro un mondial sans gagner de Grand Chelem. Ivan Lendl a terminé la saison 1989 en tête du classement, malgré le doublé Wimbledon - US Open de Boris Becker. L'Allemand était l'homme de l'année, mais pas le leader à l'ATP, en raison d'une régularité moindre sur l'ensemble de l'exercice.
Ne vous posez donc pas la question de savoir si Alcaraz méritera, ou si Ruud méritera, d'être lundi le 28e numéro un mondial du tennis moderne. Tout simplement parce que ce n'est pas une question de mérite.

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