A eux deux, Boris Becker et Stefan Edberg cumulent cinq titres et dix finales à Wimbledon, un rendez-vous dont ils ont été deux figures majeures. Leur rivalité a marqué durablement le tournoi londonien, à l'image de leurs trois finales consécutives. Il y a tout juste trente ans, en 1990, l'Allemand et le Suédois bouclaient leur trilogie sur le gazon anglais.

Invités exceptionnels du vodcast d'Eurosport Tennis Legends, Becker et Edberg ont évoqué avec Mats Wilander ce passé glorieux, leurs souvenirs personnels et communs mais aussi leur expérience d'entraîneurs, puisqu'ils ont prolongé leur rivalité par procuration : Boris a coaché Novak Djokovic, et Stefan a épaulé Roger Federer. Un dialogue savoureux, à consommer sans modération.

Wimbledon
"Plus belle finale de l'histoire", "Roger était le meilleur" : Djokovic-Federer, un an après
14/07/2020 À 09:36

Mats WILANDER : Boris, Stefan, vous avez disputé trois finales consécutives en 1988, 1989 et 1990. Vous avez grandi sur terre battue, vous avez aussi beaucoup joué en indoor dans votre jeunesse. Vous n'êtes pas nés sur gazon, pourtant c'est très vite devenu votre surface de prédilection chez les pros...

Boris BECKER : D'abord, je dois corriger un point, Mats. En fait, j'ai affronté Stefan une fois de plus à Wimbledon. C'était au 1er tour du tournoi juniors, en 1983, l'année où Stefan a fait le Grand Chelem. Et il m'a battu aussi cette fois-là. Tu te souviens du score ? 6-4, 6-3 ?

Stefan EDBERG : Je m'en souviens. Beaucoup de gens ne savent pas qu'on a aussi joué l'un contre l'autre chez les juniors, c'est vrai, tu as raison…

B.B. : Mats, pour répondre, je pense que mon jeu se mariait bien avec le gazon. Le service, la puissance, la volée... Et des points rapides, peu d'échanges. J'avais l'impression de jouer naturellement sur cette surface. La transition de la terre battue à l'herbe ne m'a jamais posé de problèmes, par exemple.

Boris Becker à Wimbledon en 1985.

Crédit: Imago

M.W. : Stefan, je pense que beaucoup de gens ignorent aussi que, gamin, tu avais un revers à deux mains. Et tu m'as dit un jour que si tu étais devenu un aussi grand volleyeur, c'est parce que quand tu es passé à un revers à une main, il était si horrible au début que tu devais sans cesse monter au filet...

S.E. : Comme tu l'as dit, j'ai grandi sur terre battue. Mais j'ai toujours été un attaquant. J'ai toujours aimé faire service-volée. Et sur gazon, c'était plutôt un avantage.

M.W. : Tu as d'ailleurs très vite brillé sur gazon toi aussi. Tu as gagné ton premier Grand Chelem sur herbe, à Kooyong, en 1985 (il avait 19 ans, NDLR). Tu m'avais battu plutôt facilement en finale et à Wimbledon, tu as été performant très tôt aussi…

S.E. : Pour être honnête, il m'a fallu un peu plus de temps pour être vraiment performant à Wimbledon. En Australie, l'herbe était un peu différente. L'ambiance aussi. Les rebonds étaient catastrophiques là-bas, il ne fallait que volleyer et ça m'allait bien. A Wimbledon, c'était différent. En réalité, c'est toi, Boris, qui m'a montré la voie. Quand tu as gagné à seulement 17 ans en 1985, je pense que tu as choqué tout le monde. Moi le premier. Gagner un Grand Chelem, comme ça, en sortant presque de nulle part, c'était extraordinaire. J'étais un peu plus âgé que toi et je me suis dit, 'si Boris peut gagner Wimbledon à son âge, pourquoi je ne pourrais pas le faire ?'.

B.B. : Et tu m'as battu deux fois sur trois en finale. Jusque-là, je me sentais plutôt en confiance !

M.W. : Que représentait Wimbledon pour toi, Boris ?

B.B. : Quand j'étais enfant, mon idole s'appelait Björn Borg. Il avait gagné cinq fois Wimbledon et je voulais faire comme mon idole, donc Wimbledon a toujours été au centre de mon attention. Puis, à l'époque, en Allemagne, Roland-Garros et l'US Open ne passaient pas à la télé. Wimbledon était le seul Grand Chelem diffusé. Donc ça te marque, quand tu es gosse. C'est pour ça que c'est devenu un évènement si important très tôt pour moi.

M.W. : Parlons de vos trois finales. Boris, d'abord. Quel est ton souvenir le plus fort de ces trois matches ?

B.B. : D'abord, le simple fait d'avoir affronté le même gars trois années de suite en finale. C'est très rare (ce n'est arrivé que deux fois dans l'histoire du tournoi : Becker-Edberg de 1988 à 1990 et Federer-Nadal de 2006 à 2008, NDLR). Mais je pense vraiment que 90 est la meilleure des trois. J'avais perdu en 88, gagné en 89… Je pensais avoir une vraie chance. J'ai un break d'avance le 5e set. Le reste appartient à l'histoire. Stefan a gagné le dernier point…

S.E. : Pour moi, c'est 1988. Boris avait déjà deux titres ici. C'était ma première finale. Etre sur le Centre Court, sortir sur ce gazon pour une finale... Puis on ne savait pas si on allait pouvoir jouer. Finalement, on a dû faire cinq jeux et aller se coucher pour revenir le lundi. Donc oui, c'est mon souvenir le plus marquant. En 89, Boris m'a détruit, j'ai juste eu une petite ouverture dans le 2e set puis plus rien. La finale 90, j'ai longtemps eu l'impression d'en avoir le contrôle, tu avais mal démarré mais...

B.B. : (Il coupe) C'est un euphémisme.

S.E. : Oui, c'est un euphémisme (rires). Mais quand on est aussi fort que tu l'étais, on sait qu'il y a toujours la possibilité de revenir dans le match. C'est ce que tu as fait dans le 3e set. Le match a tourné en deux minutes. Ça se passe souvent comme ça. Tu gagnes le 3e, tu déroules dans le 4e et tu te retrouves à mener 3-1 dans le dernier. Tu ne voudras peut-être pas en parler, mais je pense que c'est toi qui m'as remis dans le match en ratant un point facile pour me permettre de débreaker (Becker rigole, comme pour confirmer). Il suffit de perdre sa concentration une seconde, et le match tourne à nouveau dans l'autre sens...

Becker : "Jouer contre le même gars trois années de suite, c'est rare"

M.W. : Stefan, quand tu affrontes Boris en 1988, il a déjà gagné deux fois alors que c'est ta première finale. Décris-nous ton sentiment ce jour-là. Y avait-il de la peur ? Avais-tu confiance ?

S.E. : Il y a un peu de peur, oui. Tu es un peu nerveux. Mais en même temps, tu es plein d'espoir. Tu as beaucoup de confiance. Si tu es en finale, tu dois en avoir. N'importe quel joueur qui arrive en finale a une chance de gagner. Boris était sans doute le favori mais je savais que j'avais des arguments.

B.B. : Ce que les gens oublient parfois, c'est qu'atteindre la finale de Wimbledon est déjà une performance incroyable. Je trouve ça dur de dire qu'on ne se souvient que du vainqueur. Tu as gagné six matches, tu es là depuis deux semaines. Stefan a raison : quand tu es en finale, tu as déjà réussi un tournoi énorme et tu y crois. Bien sûr, après, tu veux la cerise sur le gâteau. Mais quoi qu'il arrive, c'est déjà une réussite.

S.E. : D'ailleurs, on aurait même pu jouer une 4e finale consécutive ensemble, en 1991, l'année où j'ai perdu contre Michael Stich en demi-finale. C'est même peut-être l'année où j'ai le mieux joué sur gazon. Mais Michael a vécu un tournoi historique. Me battre en demi-finale, puis toi, Boris, en finale. Mais oui, ça aurait pu faire quatre...

M.W. : Nous avons tous les trois gagné un Grand Chelem très jeune. Boris et moi à 17 ans, et 19 pour toi, Stefan. Pourquoi est-ce que ce n'est plus possible aujourd'hui ?

S.E. : Je ne crois pas que ça arrivera à nouveau, le jeu a trop évolué, la façon de s'entraîner, de se préparer. Cela prend plus de temps de s'acclimater au circuit, d'acquérir de l'expérience. Bien sûr, on ne sait jamais, mais je serais surpris de voir un joueur de 19 ans gagner Wimbledon prochainement par exemple. C'est très improbable. Regardez la moyenne d'âge des joueurs du Top 100... Nous avons atteint notre pic vers 24, 25 ans. Aujourd'hui, c'est souvent 27, 28 ans. Parfois plus tard. N'oublions pas que l'on parle de choses qui ont eu lieu il y a trois décennies...

B.B. : Mais est-ce que les top joueurs aujourd'hui sont plus forts qu'ils ne l'étaient quand nous sommes arrivés comme certains le disent ? Je serais précautionneux avec cet argument, parce qu'il y avait quand même McEnroe, Lendl, et d'autres. Est-ce que ce ne sont pas plutôt les jeunes qui, aujourd'hui, ne sont simplement pas assez forts ? On parle quand même de NextGen pour des joueurs de 23 ans maintenant...

S.E. : Les deux arguments peuvent avoir du sens. Peut-être que nous étions plus forts plus tôt. Mais je crois surtout que c'est un sport différent de nos jours. Dans les années 80, quand le tennis a commencé à exploser en termes de professionnalisation, tout le monde n'avait pas encore un staff très étoffé, avec plusieurs entraîneurs, un physio, etc. Aujourd'hui, n'importe quel top joueur dispose d'une équipe très importante. Tout est pris en compte dans le moindre détail, de l'entraînement à la récupération en passant par la nutrition.

Boris Becker et Stefan Edberg en 1987.

Crédit: Getty Images

M.W. : Vous avez un autre point commun : le seul tournoi du Grand Chelem qui manque à votre palmarès, c'est Roland-Garros. Est-ce que vous seriez prêts à échanger une de vos victoires à Wimbledon pour un "French" et compléter le Grand Chelem en carrière ? J'ai quelques Roland-Garros si vous voulez, mais pas de Wimbledon, alors on pourrait échanger…

B.B. : Absolument. Je donnerais un de mes trois titres à Wimbledon si tu me donnais un Roland-Garros pour réussir le Grand Chelem en carrière.

S.E. : C'est vraiment une question piège. C'est plus facile pour Boris, il a trois Wimbledon ! Je n'en ai que deux, alors il ne m'en resterait plus qu'un. C'est 50/50 pour moi. Etre le champion de Wimbledon, il n'y a rien de plus spécial. Tu sens que tu as pour toujours ta carte du club. On te le fait sentir à chaque fois que tu reviens. Mais oui, probablement que je serais prêt à laisser un Wimbledon pour Roland-Garros parce que, gagner les quatre Majeurs, c'est très particulier. Peu de joueurs y parviennent.

B.B. : Mais la question Stefan, c'est, pourquoi n'avons-nous pas réussi à gagner Roland-Garros ? Je veux dire, nous étions des joueurs complets. Tu as atteint la finale, je suis allé plusieurs fois en demie. Quelle est ta réponse ? Parce que ça fait plus de 20 ans qu'on me pose cette question...

S.E. : Oui, moi aussi, j'y ai souvent droit. 'Pourquoi tu n'as pas gagné la finale 1989 contre Chang ?' C'est même sans doute la question qu'on me pose le plus souvent. Je pensais vraiment avoir une autre occasion mais elle n'est jamais venue. J'arrivais souvent à bien jouer sur terre pendant une semaine. Mais tenir une quinzaine entière, surtout quand tu joues service-volée, c'était très exigeant physiquement. Avec du recul, peut-être que si j'avais changé un peu mon jeu, en restant un peu plus au fond, j'aurais peut-être pu avoir une autre opportunité. Mais on ne peut pas tout gagner. C'est comme ça.

Edberg : "J’aurais dû gagner la finale contre Chang en 1989"

M.W. : Vous savez tous les deux que vous avez inspiré celui qui est devenu le recordman des victoires à Wimbledon, Roger Federer. Il a souvent répété qu'il avait vu vos trois finales. Quand je le regarde jouer, je vois beaucoup de toi, Stefan, dans ses déplacements notamment. Mais il a aussi de ton jeu, Boris. En coup droit par exemple. Vous voyez quelque chose de vous en Federer ?

S.E. : En partie, oui, peut-être. Il a sans doute pris le meilleur de Boris et de moi. C'est pour ça qu'il est un aussi grand joueur ! Tout a l'air facile quand il joue. Il vole sur le court. Il a la grâce, la puissance, le toucher. Il a tout ce que vous pouvez espérer. Il est presque le joueur parfait. C'est un type spécial, sur et en dehors du court.

B.B. : Et tu es devenu son coach en 2013... J'aurais aimé être une petite souris quand Stefan et Roger parlaient tennis...

S.E. : Ces deux années ont été formidables. C'était évidemment un grand honneur pour moi que Roger me demande de devenir son entraîneur. J'ai mis un peu de temps à me décider. J'ai passé une semaine avec lui à Dubaï, juste pour qu'on apprenne à se connaître avant de se lancer sur le circuit tous les deux. C'était une belle expérience. Roger est un tel ambassadeur pour le tennis. On parlait beaucoup tennis, bien sûr. De stratégie. Il voulait changer quelques petites choses dans son jeu, il souhaitait que j'amène des idées. Je pensais qu'il avait besoin d'être un peu plus "agressif" dans ses déplacements. Mais il connait tellement bien ce jeu… Je suis admiratif du fait qu'avec son palmarès, et à son âge, il ait encore souhaité découvrir et expérimenter autre chose. Sa meilleure décision, c'est d'avoir opté pour un changement de raquette. Ça a été la clé.

M.W. : Et toi Boris ? Qu'est-ce que Novak est venu chercher chez toi quand il t'a engagé comme coach ?

B.B. : C'était d'abord mental. C'est ce qu'il venait chercher, plus qu'une nouvelle approche technique. Novak venait de perdre quelques gros matches, des grandes finales, notamment contre Roger et Rafa (Boris Becker est devenu l'entraîneur de Novak Djokovic en décembre 2013, alors que le Serbe n'avait remporté qu'un seul des sept derniers tournois du Grand Chelem, NDLR). Psychologiquement, il n'était pas au mieux. Je trouvais qu'il avait perdu de son agressivité. Sur le court, il avait commencé à reculer. Son approche globale était devenue un peu trop passive. Il avait laissé ces gars lui repasser devant.

M.W. : Vous avez vécu une rivalité intense en tant que joueurs, même si vous vous entendiez très bien. Qu'est-ce que cela vous a fait de vous retrouver à nouveau adversaires par procuration ?

B.B. : Je me souviens de la première fois où nous nous sommes retrouvés, moi avec Novak et Stefan avec Roger. On connaît la rivalité entre Novak et Roger bien sûr. On a discuté avant le match et même après la rencontre, c'était un peu étrange d'avoir ces deux gars assis chacun dans un coin du vestiaire à se regarder pendant que Stefan et moi on discutait comme si on était en train de faire une promenade au parc. Quand tu joues régulièrement contre quelqu'un plusieurs années de suite, tu crées un lien particulier avec la personne.

Roger Federer et Stefan Edberg à Wimbledon en 2014

Crédit: Getty Images

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