Dossier réalisé par Laurent Vergne, Maxime Battistella et Rémi Bourrières

Wimbledon
Trois scénarios envisagés dont le huis clos pour l'édition 2021
16/10/2020 À 10:01

1. Björn Borg - John McEnroe

Edition : 1980
Finale
Vainqueur : Björn Borg (Suède)
Adversaire : John McEnroe (Etats-Unis)
Score : 1-6, 7-5, 6-3, 6-7(16), 8-6

Des poux dans la tête. Des heures de discussion. Des hésitations à n'en plus finir. Autant pour Roland-Garros, nous avions très vite convergé pour désigner la finale 1984 entre Ivan Lendl et John McEnroe comme le match numéro un de l'ère Open, autant pour Wimbledon, le choix du "grand vainqueur" s'est avéré cornélien.

L'évidence, cette fois, portait sur deux rencontres. Les finales 1980 et 2008. Deux monuments, qui plus est aux similitudes nombreuses. Entre les deux, une feuille de papier à cigarettes. Très franchement, si vous voulez considérer le Nadal-Federer et son dénouement au crépuscule comme LE match de l'ère Open à Wimbledon, nous n'y voyons aucun inconvénient. La solution de facilité aurait constitué à les désigner ex aequo, mais nous avons joué le jeu jusqu'au bout, et tranché.

Alors, pourquoi Borg - McEnroe 1980 plutôt que ce Fedal ? Il ne faut pas voir là le choix de "vieux cons" en mode "c'était mieux avant". Nous sommes trop jeunes (voire pas encore nés pour certains) pour avoir vécu ce match "en vrai" et ne sommes donc pas nostalgiques de ce que nous n'avons pas vécu. A ce titre, l'empreinte émotionnelle de la finale 2008 est, à titre personnel pour chacun de nous, incomparable.

Nous laisserons à chacun de voir laquelle de ces deux finales est un plus grand match que l'autre. Ce n'est qu'une histoire de goût. Si vous préférez les glaces à la fraise à celles au chocolat, vous n'avez ni tort ni raison. Vous préférez les glaces à la fraise, c'est tout. C'est la même chose ici.

En revanche, en pesant tous les éléments et en sous-pesant tous les critères (qualité, émotion, dramaturgie, portée historique), il nous semble légitime d'affirmer que le Borg-McEnroe est le match le plus important jamais joué à Wimbledon. Il a consacré l'apogée du tennis, qui n'a jamais été aussi populaire et pratiqué qu'avec l'émergence de ces deux personnalités hors normes qu'étaient Björn Borg et John McEnroe. Comme le dit le Suédois, ils ont "amené le tennis dans une autre dimension". Et ça n'a jamais été aussi vrai que ce 5 juillet 1980.

L'antagonisme de leurs caractères, extrêmes tous les deux mais à des pôles opposés (l'un impénétrable comme personne d'autre ne le fut et ne le sera dans l'histoire de ce sport, l'autre impulsif à l'excès et là aussi dans des proportions jamais vues) rend cette rivalité absolument unique, quand bien même ils n'auraient croisé le fer qu'à 14 reprises, total ridiculement faible comparé aux duels entre les trois monstres de notre temps.

Borg-McEnroe 1980 délimite une frontière entre un avant et un après. Y compris dans la relation entre ces deux champions. Le Suédois, au sommet de sa gloire et de sa popularité, amorcera après ça une descente en forme d'agonie de son propre désir, calciné par des années de domination et de contrôle sur lui-même. McEnroe, même battu, annonçait ses futurs triomphes. Les deux l'avaient compris à travers cette finale.

Björn Borg à genoux sur le Centre Court après sa victoire épique contre John McEnroe en 1980 à Wimbledon.

Crédit: Getty Images

La finale de 2008 aurait pu avoir un tel impact. Beaucoup l'ont d'ailleurs cru à l'époque. En triomphant dans le jardin de Roger Federer, Rafael Nadal imposait une passation de pouvoir dont on pouvait penser légitimement qu'elle avait quelque chose de définitif. Il n'en fut rien. Leurs chamailleries ont continué, l'un a dominé l'autre et l'autre a dominé l'un, y compris en finale de Grand Chelem. Presque dix ans après, ils remettaient encore ça. Ce "Fedal"-là est spécial, particulier, possède un charme bien à lui, mais il y en a eu d'autres depuis qui ont valu le détour, à commencer par les finales australiennes de 2009 et 2017.

Mais la vraie grande force de la finale de 1980, c'est qu'en dépit des raquettes en bois, elle n'a quasiment pas pris une ride. Revoir le tie-break du 4e set demeure un moment de pur plaisir à l'impact intact, même quarante années plus tard. Ce tie-break, le plus surréaliste de toute l'histoire du tournoi et sans aucun doute le plus fameux depuis son instauration il y a un demi-siècle, c'est évidemment le petit plus, le gigantesque plus, même, qui l'isole du reste. Une pièce de théâtre à part entière, dont la force demeure inégalable. Toute cette fin de 4e manche est d'ailleurs inoubliable. Sept balles de match pour Borg, sept balles de set pour McEnroe.

Inutile de revenir ici sur les détails de ce jeu décisif ou de ce match, largement évoqué par ailleurs dans un grand récit pas plus tard que ce mardi. Borg-McEnroe, c'est un match dont on fait des livres, des documentaires et des films. On ne s'en est pas privé. Reflet d'une époque, il demeure pourtant sans âge. C'est aussi la consécration de ce qui marque peut-être le plus grand exploit de l'histoire du tennis : le triple "Channel-Slam" de Björn Borg, de 1978 à 1980. Le doublé Roland-Garros - Wimbledon constituait alors un défi sans commune mesure avec ce qu'il est devenu à la suite de l'uniformisation des surfaces. Ce point-là n'est pas assez souligné.

On l'aura vu tout au long de ce top 100 : l'histoire de Wimbledon est constellée de duels royaux, de marathons interminables, de coups de légendes, de symboles forts, d'anecdotes au vitriol, d'images éternelles et d'émotions vibrantes. A nos yeux, la finale 1980 entre Borg et McEnroe forme une mosaïque presque parfaite.

2. Rafael Nadal - Roger Federer

Edition : 2008
Finale
Vainqueur : Rafael Nadal (Espagne)
Adversaire : Roger Federer (Suisse)
Score : 6-4, 6-4, 6-7(5), 6-7(8), 9-7

Duel royal, déjà. Le n°1 mondial contre celui qui allait lui succéder quelques semaines plus tard. Probablement les deux meilleurs joueurs de l'histoire, en tout cas à ce stade, Nadal-Federer étant les deux premiers à s'affronter trois fois consécutivement dans deux Grands Chelems différents (Roland Garros et Wimbledon). Peut-être aussi, donc, la plus prestigieuse rivalité de l'histoire, même s'il y a "match" avec Borg-McEnroe, dont la finale de 1980 fut à nos yeux la seule à soutenir la comparaison. Le niveau de jeu et le scénario de cette finale auraient suffi à la faire entrer dans le panthéon du tournoi. Le contexte s'est chargé de lui donner une dimension éternelle.

Ce dimanche 6 juillet 2008, le ciel est chargé d'averses, au point que la finale est retardée d'une demi-heure par la pluie. Londres fait grise mine, mais ça vaut le coup d'attendre. Cette finale, en fait, recèle son vrai lot de mystère. Roger Federer est dans son jardin, il est quintuple tenant du titre et vise un sextuplé quasiment inédit, sinon par le seul William Renshaw en 1896. Mais, déjà accroché par Nadal en finale en 2006, il a eu toutes les peines du monde à le battre en 2007. Et depuis, l'Espagnol a encore progressé, infligeant à son rival une "raclée" mémorable finale de Roland Garros quelques semaines plus tôt.

Une "raclée " qui va d'ailleurs avoir son importance, dans cette revanche londonienne. Marqué psychologiquement, Federer concède rapidement les deux premiers sets (non sans mener 4-1 au 2e). Sommé de sauver trois balles de break à 3-3, 0-40 au 3e, il frôle une nouvelle débandade absolue. Mais il s'en sort in extremis et lorsque le match est une première fois interrompu par une averse à 5-4, il semble en profiter pour se remettre les idées claires. Une bonne heure plus tard, le Suisse revient transfiguré, notamment au service, et relance le match.

6 juillet 2008, Rafael Nadal et Roger Federer livrent un duel hors normes.

Crédit: Eurosport

Un match qui va connaître une première forme d'apothéose dans le jeu décisif du 4e set. Rafa s'y détache 5-2, double mini-break. Mais l'émotion le rattrape un peu. Tant mieux pour l'histoire de ce sport qui s'offre un sprint (intermédiaire) fantastique dans ce tie-break. Federer vient de manquer une première balle de set, puis de sauver une première balle de match, lorsque survient cette passe d'armes légendaire à 7-7 et ces deux plus célèbres passings long de ligne de l'histoire de tournoi : un en coup droit en bout de course de Nadal pour s'offrir une deuxième balle de match, à 8-7, sur son service, l'autre en revers en extension de Federer pour sauver cette nouvelle occasion alors qu'il était très mal engagé. Deux points plus tard, le Suisse revient. Dans le public, niveau ambiance, c'est un concert des Beatles multiplié par une apparition papale. Du pur délire.

Le 5e set appartient à la légende, lui aussi. Alors que l'obscurité commence dangereusement à guetter, il est de nouveau interrompu une demi-heure par la pluie à 2-2, 40-40. Finalement, il reprend et va s'étirer jusqu'à l'infini. L'immense mérite de Nadal est de repartir au combat sans piper mot, là où tant d'autres auraient baissé pavillon à sa place. Le Majorquin, au contraire, dominé légèrement aux points, finit par réaliser le break fatal, à 7-7, à sa 6e opportunité du set. Quelques minutes plus tard, il va chercher au filet sa destinée et s'impose après 4h48. A l'époque, la plus longue finale de l'histoire du tournoi, détrônée en 2019 par Djokovic-Federer. Il est 21h16. On n'aurait pas joué une minute de plus sur le Centre Court.

Alors que le crépuscule tombe sur le règne de Federer, Rafael Nadal, lui, est fauché par l'émotion, comme probablement jamais. Quelques secondes après son sacre, son cinquième en Grand Chelem, synonyme aussi de premier doublé Roland-Garros-Wimbledon depuis Borg en 1980, il s'en va arpenter, de nuit, les tribunes du Centre Court, un drapeau espagnol enroulé autour des épaules, dans une scène surréaliste qui ne fait qu'ajouter à la solennité de l'instant. Roland-Garros l'avait fait roi. Wimbledon vient d'en faire un seigneur.

3. John Isner - Nicolas Mahut

Edition : 2010
1er tour
Vainqueur : John Isner (Etats-Unis)
Adversaire : Nicolas Mahut (France)
Score : 6-4, 3-6, 6-7(7), 7-6(3), 70-68

11h05 en trois jours. Ce 1er tour entre John Isner et Nicolas Mahut commencé le 22 juin pour s’achever le 24 juin 2010, sans que la pluie en soit responsable, restera à jamais un ovni du tennis moderne. "C’était comme assister à quelque chose tout droit sorti de la Quatrième Dimension", acquiescera avec le recul Craig Boynton, alors coach de l’Américain. Un de ces matches dont on comprend au fur et à mesure qu’il laissera une trace indélébile dans l’histoire du jeu.

D’ailleurs à l’issue même de la partie, le tournoi avait décidé de rendre hommage aux deux gladiateurs, pourtant hébétés par tant d’efforts, en célébrant ce qui resterait comme le match le plus long de l’histoire de Wimbledon. Depuis, le Français en a livré les secrets dans un livre (Le match de ma vie, NDLR) et une plaque a été apposée sur le court numéro 18, théâtre de cette lutte homérique et de fait inoubliable.

Il méritait donc de figurer haut dans notre top 100 et il nous est apparu, avec le temps, de plus en plus clair qu’il avait sa place sur le podium. Certes, ce n’était qu’un premier tour dont l’enjeu était par essence limité. Mais ce que les spectateurs ont vu lors de ces trois jours est unique en son genre et le restera, le All England Club ayant décidé d’instaurer le tie-break à 12-12 au 5e set désormais. La longueur démesurée du duel est indéniablement ce qui justifie sa place dans ce classement, mais la qualité était aussi au rendez-vous. Et si peu de monde pouvait en témoigner au départ, une foule s’est progressivement amassée autour de ce court anonyme pour s’en rendre compte – John McEnroe compris.

Après s’être pris chacun leur service une fois dans les deux premiers sets, Isner et Mahut ont jalousement gardé leurs engagements. Les relanceurs ne sont pas à blâmer, comme le montrent ces quelques statistiques ahurissantes : 74 % de premières balles (81 % de réussite derrière), 113 aces pour 10 doubles fautes côté américain ; 103 aces, 21 doubles fautes et 67 % de premières (87 % de réussite derrière) côté français.

Interrompu une première fois par la nuit à deux sets partout, le match est entré dans le paranormal le deuxième jour quand, après 7h06 d’échanges supplémentaires, les deux joueurs n’en avaient toujours pas fini à 59 partout dans ce fameux cinquième set. Entre-temps, Mahut avait sauvé la bagatelle de quatre balles de match dont une dernière à 59-58 d’un ace, faisant preuve d’une force mentale exceptionnelle. "A partir de 5-4, je servais à chaque fois pour rester dans le match. J’essayais juste de gagner le jeu, le point que je jouais. C’est tout. Encore et encore. A chaque fois, c’était pareil", témoigne-t-il.

Après deux jours éreintants, Isner n’est plus lucide dans les vestiaires. "Pendant une minute ou deux, John parlait et ça n’avait aucun sens. C’était du charabia. Il était si épuisé", raconte encore Boynton. Mais il réussira finalement à passer outre pour l’emporter le troisième jour sur un passing de revers avant de tomber à la renverse. L'Américain le paiera évidemment le jour suivant, se faisant sortir au 2e tour en 74 petites minutes par Thiemo De Bakker dans un contraste saisissant.

Pour Mahut, la pilule fut évidemment dure à avaler. Après une telle défaite, l’effondrement psychologique est, sinon logique, du moins plus que compréhensible. Mais alors que nous fêtons les dix ans de ce match, l’Angevin s’est surpris à aimer revenir sur les faits. Car avec le temps, il en a pris conscience : peu importe le vainqueur ce 24 juin 2010, Isner comme lui ont gagné le droit de figurer à jamais dans la légende du Temple du tennis.

4. Goran Ivanisevic - Patrick Rafter

Edition : 2001
Finale
Vainqueur : Goran Ivanisevic (Croatie)
Adversaire : Patrick Rafter (Australie)
Score : 6–3, 3–6, 6–3, 2–6, 9–7

Une finale épique. Une ambiance unique. Un dénouement d'une rare force émotionnelle. C'était tout ça, cette finale 2001 entre Goran Ivanisevic et Patrick Rafter, couronnement d'une des plus belles éditions de l'histoire du tournoi. Le vainqueur aurait, quoi qu'il arrive, mérité 100 fois son trophée et il aurait été impossible de ne pas être heureux pour l'Australien, joueur au style presque anachronique mais tellement séduisant. Déjà finaliste malheureux l'année précédente, il est un des plus beaux champions à ne jamais avoir gagné Wimbledon.

Mais que dire de Goran Ivanisevic ? S'il y en a bien un qui, pour l'ensemble de son œuvre, devait soulever un jour la coupe dorée sur le Centre Court, c'est lui. Il n'avait pas encore 19 ans quand il a atteint les demi-finales pour la première fois, en 1990. Pour tout le monde, c'est alors une certitude, cette grande gigue gagnera un jour Wimbledon. Sans doute pas qu'une fois. Mais la décennie suivante ne sera qu'une longue succession de frustrations, à l'image de ses trois finales perdues, contre Andre Agassi en 1992 puis face à Pete Sampras à deux reprises, en 1994 et 1998.

Lorsque débute l'édition 2001, Ivanisevic n'est plus grand-chose. Retombé bien au-delà de la 100e place à l'ATP, il ne doit sa présence dans le tableau qu'à une invitation accordée par les organisateurs. Sans parler de briguer un Grand Chelem, il n'a plus remporté le moindre tournoi depuis 1998. Sa carrière est sortie de ses rails. Ce n'est pas la première fois, mais celle-ci semble avoir quelque chose de définitif. Wimbledon 2001, c'est donc une forme de miracle. Il y a comme un parfum de destinée. Après une quinzaine aussi improbable et sa demi-finale en forme d'épopée, déjà, contre Tim Henman, l'ami Goran ne peut pas ne pas aller au bout.

Wimbledon 2001 : Goran Ivanisevic et Pat Rafter après une finale épique.

Crédit: Getty Images

Elle sera formidable, cette finale. Vraiment. De par son atmosphère unique, d'abord. Elle se tient le lundi, la demie d'Ivanisevic s'étant achevée la veille. Tous les billets ont été remis en vente. Le public est jeune et coloré comme jamais. Moins guindé, plus populaire, aussi. Les supporters croates et australiens ont fait la queue toute la nuit pour se ruer sur les places au petit matin. Du bruit, de l'hystérie, un côté carnaval, jamais on n'a vu une ambiance pareille à Wimbledon, encore moins pour une finale. Ce ne sera pas le moindre de ses charmes, d'autant que l'exubérance n'empêchera pas le respect.

Mais la grandeur d'un match de tennis appartient d'abord à ses protagonistes et Ivanisevic et Rafter vont être les meilleurs ambassadeurs de ce rendez-vous pas comme les autres. Le Croate effectue la course en tête. Il mène un set à rien puis deux manches à une. Sauf que cette histoire-là ne peut s'écrire trop simplement. Alors Rafter recolle, à chaque fois. Vient le 5e set. Le plus beau, le plus intense, le plus dramatique. Les deux joueurs y accordent leurs violons et font preuve d'un cran certain.

A 4-4, Rafter est mené 0-30 sur sa mise en jeu. Mais il tient. A 7-6 en sa faveur, l'Australien se retrouve à deux points du sacre. 15-30. Mais c'est au tour de Goran de serrer la vis. A 7-7, Ivanisevic obtient deux balles de break. Il décoche un monumental retour de coup droit sur une 2e balle trop kickée de son adversaire. Dans une minute, pour la première fois de sa vie, il va servir pour gagner Wimbledon. Son rêve de toujours.

Jusqu'au bout, il va souffrir, et les siens avec lui. La libération sera à la hauteur du calvaire de ce dernier jeu. Ivanisevic est mené 0-15. A 15A, il manque de glisser après sa première balle puis commet une double faute. A 15-30, il manque de sortir une nouvelle double mais sa balle accroche la bande. Il tente alors le tout pour le tout et claque un ace monstrueux sur seconde balle. A 30-30. Ace. Le public explose. Goran est à un point du bonheur. Il redemande la même balle.

40-30. Double faute. Pas une petite. Sa balle s'échappe de deux bons mètres. Toujours en mode roulette russe, il sort ensuite un service gagnant, enchainé avec... une nouvelle double faute. Si le terme "tension maximale" a eu du sens un jour, c'est celui-ci. Egalité. Là, Rafter a un passing de revers très jouable à glisser long de ligne. Ivanisevic est battu mais la balle sort d'une poignée de centimètres. Le Croate se signe, s'agenouille et prie devant l'endroit précis de l'impact de la balle. Il secoue son bras, pour le détendre. On ne sait s'il sourit ou s'il est crispé. On ne sait plus grand-chose.

C'est la 3e balle de match. Toujours pas la bonne. Rafter, génial de lucidité, ajuste un merveilleux petit lob de revers. Il en faudra une 4e, grâce à un service gagnant. Avantage Ivanisevic. Seconde balle, encore. Mais pas de double, cette fois. Le retour de coup droit de Rafter termine dans le filet. Ivanisevic s'écroule, pleure. L'accolade avec l'Australien est magnifique, comme tout le reste. On ne décerne pas les titres au mérite. Mais difficile de ne pas voir dans cet épilogue une forme de justice. Goran Ivanisevic a passionnément aimé Wimbledon. Parfois, les histoires d'amour ne se terminent pas si mal. Et ça fait du bien.

5. Novak Djokovic - Roger Federer

Edition : 2019
Finale
Vainqueur : Novak Djokovic (Serbie)
Adversaire : Roger Federer (Suisse)
Score : 7-6(5), 1-6, 7-6(4), 4-6, 13-12(3)

Si l'on devait faire un sondage sur les matches de l'histoire que les fans voudraient faire rejouer, il y a fort à parier que celui-ci arriverait en tête. Une finale extraordinaire qui pourrait résumer à elle seule le sel de la rivalité entre Roger Federer et Novak Djokovic. L'adoration des foules envers le Suisse, soutenu par le public du Centre Court comme seul sans doute Andy Murray l'avait été lors de sa première victoire en 2013, face à ce même Djokovic. La résilience du Serbe, qui s'est servi de ce désamour à son égard pour en puiser une force extraordinaire, symbolisée par son inoubliable regard narquois une fois son forfait accompli.

Tennistiquement, c'est aussi une parfaite synthèse du rapport de force entre les deux légendes. Federer est sans doute, intrinsèquement, un meilleur joueur de tennis. Mais Djokovic est plus fort que lui mentalement. Cette finale, Federer la survole en effet dans à peu près tous les compartiments statistiques : il remporte 14 points de plus, frappe 40 coups gagnants de plus, réussit deux breaks de plus, beaucoup plus d'aces, commet moins de doubles fautes, et l'on en passe. Mais c'est Djokovic qui gagne tous les points qui comptent double.

Novak Djokovic après sa victoire en finale de Wimbledon en 2019.

Crédit: Getty Images

Ce match, on s'en souvient surtout pour son 5e set, et notamment pour ces deux balles de match que Roger, qui avait déjà eu une balle pour mener 2 sets à 1, va obtenir à 8-7, 40-15 sur son service. Il faiblit alors un peu sur son arme maîtresse, le coup droit, dévissant une frappe sur la première balle de match, et n'appuyant pas assez une attaque sur la seconde, aussitôt puni par un passing court croisé sur la ligne typiquement "djokovicien".

Dans une ambiance frôlant parfois l'hystérie, Federer a encore deux cruciales occasions à 11-11. En vain. Le match fonce inévitablement vers son extrémité absolue : un tie break du 5e set instauré cette année-là à 12-12. Les tauliers du All England Club, habituels Cerbères de la grande tradition, avaient-ils conscience des conséquences que leur décision allait avoir ? Avaient-ils imaginé le crève-cœur que ce serait de voir s'achever si brutalement, comme amputée de sa "cherry on the cake", une finale aussi fantastique ? Surtout, l'issue de cette finale aurait-elle été différente dans un format classique ?

Ça, nul ne le saura jamais. Ce qui est sûr, c'est que dans un tie break décisif, c'est toujours le plus fort ou le plus frais mentalement qui s'impose. Et dans ce contexte, ça ne pouvait être que Novak Djokovic. Le Serbe est ainsi devenu le premier à remporter une finale de Wimbledon après être passé à un point de la défaite depuis 1948 et le succès de l'Américain Robert Falkenburg face à l'Australien John Bromwich. Il a aussi remporté, accessoirement, la plus longue finale de Wimbledon de l'histoire (4h57). Terriblement beau, terriblement cruel...

6. Roger Federer - Andy Roddick

Edition : 2009
Finale
Vainqueur : Roger Federer (Suisse)
Adversaire : Andy Roddick (Etats-Unis)
Score : 5-7, 7-6(6), 7-6(5), 3-6, 16-14

Il avait assurément toutes les qualités pour remporter au moins une fois Wimbledon. Mais Andy Roddick a toujours buté sur un homme sur le gazon londonien, sa bête noire ultime : Roger Federer. A quatre reprises, le Texan a relevé le défi, mais à chaque fois, il a dû se rendre à l’évidence et reconnaître la supériorité de son adversaire. Sauf peut-être lors de cette fameuse dernière tentative en finale de l’édition 2009.

Comme jamais, Roddick a alors fait chanceler son adversaire, ne se faisant breaker pour la première fois de la partie que lors de l’ultime jeu, le 30e d’un cinquième set étouffant achevé entre ombre et lumière sur le Centre Court. Mais si l’issue fut donc bien cruelle pour l’Américain, c’est qu’il aurait pu probablement se l’épargner en l’emportant bien avant. Sur son petit nuage, il avait déjà réduit au silence le public britannique en terrassant Andy Murray en demi-finale, et il s’apprêtait à jouer un bien vilain tour à l’autre chouchou du All England Club.

Toujours aussi puissant, Roddick avait étoffé son jeu sous la houlette de Larry Stefanki. Plus disposé à enrouler son coup droit, meilleur en slice de revers et à la volée, le numéro 6 mondial débute la finale sans crainte. Et en fond de court, il fait mieux que rivaliser dans des conditions rendues difficiles par le vent. Tant et si bien qu’il enlève le premier set grâce à un break lors du 12e jeu, puis semble totalement prendre le contrôle de la situation en menant 6 points à 2 dans le tie-break du deuxième.

Finale Wimbledon 2009 : entre Roddick et Federer, toujours la même histoire.

Crédit: Getty Images

De l'autre côté du filet, Federer doute, aussi gêné par son adversaire qu’un peu pris, semble-t-il, par le contexte. Car pour lui, cette finale est aussi excitante que stressante. Rarement, autant d’accomplissements auront été attachés à un seul match : un 15e titre en Grand Chelem record pour effacer Pete Sampras des tablettes, un si rare doublé Roland-Wimbledon après Björn Borg et Rafael Nadal, et un retour sur le trône mondial aux dépens de son rival espagnol, forfait. Le triple enjeu est d’autant plus lourd à assumer que Pistol Pete, pourtant pas fan des voyages, a fait spécialement le déplacement pour l’occasion.

Federer est mal en point, donc. Et s’il sauve la première balle de deux manches à rien d’une sublime demi-volée de revers croisée, c’est bien Roddick qui va lui rendre un fier service sur la quatrième à 6 points à 5. Le Texan n’a alors plus qu’une volée haute à claquer dans l’espace libre mais il la boise totalement. A la limite de la rupture quelques secondes plus tôt, le Suisse enchaîne six points pour reprendre la main et crier sa satisfaction. A-Rod aura ensuite l’immense mérite de continuer à croire à son étoile, avant de céder plus physiquement que tennistiquement après 4h16 d’un suspense ébouriffant.

Frustré comme jamais et à juste titre, l’Américain aurait pu en vouloir à celui qui le privait encore et toujours de la consécration au All England Club. Mais ce n’est pas le genre de la maison. "Quand je suis rentré aux vestiaires, j’étais assez dévasté. Et l’équipe de Roger est arrivée. Ils allaient logiquement célébrer la victoire, mais il leur a demandé de rester calmes en leur montrant que j’étais là. Et ils sont sortis. J’ai trouvé ça bienveillant de sa part, ça vous donne une idée de la personne qu’il est", a-t-il raconté des années plus tard. Federer, lui, pouvait prendre la pose avec le trophée pour une photo mythique de plus, aux côtés des Sampras, Borg et autres Rod Laver. Un club des vainqueurs de Wimbledon dont Roddick aurait mérité de faire partie.

7. Jimmy Connors - John McEnroe

Edition : 1982
Finale
Vainqueur : Jimmy Connors (Etats-Unis)
Adversaire : John McEnroe (Etats-Unis)
Score : 3-6, 6-3, 6-7(5), 7-6(5), 6-4

"Non, je ne suis pas mort. Je suis toujours là". Ces mots, Jimmy Connors les martèle depuis quatre ans. Mais plus personne ne l'écoute vraiment. Il n'a plus gagné le moindre tournoi du Grand Chelem depuis l'US Open 1978. Depuis, plus rien. Pire, il n'a plus disputé la moindre finale. Si l'on met de côté l'Open d'Australie, parent pauvre des Majeurs à l'époque, Björn Borg et John McEnroe ont raflé neuf titres (5 pour le Suédois, 4 pour l'Américain), jusqu'à l'émergence du jeune Mats Wilander à Roland-Garros au printemps 1982. Quand arrive Wimbledon la même année, Connors n'est donc plus qu'un super outsider. Mais il y a deux mais.

Le premier, c'est l'absence de Borg. Epuisé mentalement, il a perdu toute motivation et s'est mis en retrait du circuit. De deux obstacles incontournables, il n'en reste plus qu'un : McEnroe. Et c'est là l'autre bonne nouvelle. En finale du Queens, Jimbo a dominé son jeune compatriote. De quoi booster sa confiance. Sans surprise, les deux hommes se retrouvent en finale à Wimbledon. McEnroe a les faveurs du pronostic, mais Connors, requinqué par l'odeur d'un grand titre qu'il n'avait plus flairée depuis longtemps, ne s'avance pas en victime.

Cette finale sera, du haut de ses 4h14, la plus longue de l'histoire avant d'être effacée 26 ans plus tard par Rafael Nadal et Roger Federer. Qualitativement, elle va osciller entre le médiocre et l'exceptionnel. Peut-être engourdis par l'absence de journée de repos entre les demies et la finale, Connors et McEnroe démarrent en mode diesel. Beaucoup de fautes, peu de rythme. L'ennui n'est pas loin. Il faudra attendre la seconde moitié de la rencontre pour qu'elle ne change de dimension. Et ça valait le coup d'attendre.

Connors rate le coche alors qu'il sert pour mener deux manches à une à 5-4 dans le 3e set. Deux doubles fautes le plombent, McEnroe débreake et survole le tie-break. Mais "Junior" a une attitude déplorable. Loin de son excellente tenue contre Borg les deux années précédentes, il ne cesse de se plaindre, de râler, de contester, parfois en dépit du bon sens. Il ne lui manque pourtant pas grand-chose pour conserver son titre. Mais en fin de tie-break du 4e set, Connors rugit comme jamais avec une qualité de retour exceptionnelle.

Cette finale, enfin, devient un grand match. "McEnroe devra se méfier, avait prévenu Tim Mayotte, victime de Big Mac en demi-finale. Connors est comme un requin qui renifle l'odeur du sang. Quand il sent une faiblesse, il vous attaque." Ce sera exactement le scénario du 5e set, où Connors saute sur sa première occasion de faire le break pour ne plus se retourner. Il a gagné son pari. A 29 ans, il met fin à sa longue disette et remporte son 2e Wimbledon, huit ans après. Huit ans entre deux sacres, c'est toujours un record. Mieux, il enchaînera avec un sacre à l'US Open dans la foulée pour redevenir numéro un mondial. Non, il n'était pas mort.

8. Roger Federer - Pete Sampras

Edition : 2001
Huitième de finale
Vainqueur : Roger Federer (Suisse)
Adversaire : Pete Sampras (Etats-Unis)
Score : 7-6 (7), 5-7, 6-4, 6-7(2), 7-5

Une fusée au ralenti. Les grands moments d’une carrière ou d’une vie font souvent passer une seconde pour une petite éternité. Roger Federer ne quitte pas la balle des yeux sur ce dernier retour bloqué de coup droit à la trajectoire rectiligne parfaite. Il vient de mystifier une ultime fois une légende et il se laisse tomber sur l’herbe si douce du Centre Court de Wimbledon.

Non, il ne vient pourtant pas de gagner pour la première fois le tournoi de ses rêves, trois ans après avoir triomphé chez les juniors. Il ne s’agit "que" d’un huitième de finale. Mais il a fait tomber le quasi-invincible septuple champion Pete Sampras qui restait sur 31 victoires consécutives au All England Club où seul Richard Krajicek avait osé le battre en huit ans. L’exploit est d’autant plus retentissant que le Californien était en course pour égaler Björn Borg et ses cinq titres consécutifs cette année-là. Clin d’œil malicieux du destin quand on sait que six ans plus tard, son bourreau du jour réussira là où il a échoué.

Le seul match entre les deux hommes aura donc eu lieu à Wimbledon, jardin de leurs légendes respectives. Voilà pour la symbolique (a posteriori) de ces cinq sets et 3h41 de tennis-champagne. Mais quand, penaud, tête et épaules basses, il vient serrer la main de son vainqueur au filet, Pistol Pete n’en a alors aucune idée. La seule chose à laquelle il pense, c’est qu’un effronté gamin de 19 ans vient de lui enlever son espoir de marquer encore l’Histoire du jeu. "J’avais entendu parler de lui, de son jeu. Je l’avais vu jouer un petit peu. Mais je n’en savais pas plus", confiera-t-il.

Federer-Sampras - Wimbledon 2001

Crédit: Getty Images

Pour la première fois tête de série (numéro 15) dans un Grand Chelem, Federer n’avait lui qu’une envie lorsqu’il a découvert le tableau : affronter son idole de jeunesse. Après avoir ouvert son palmarès à Milan plus tôt cette année-là, le Bâlois a pris confiance et joue sans se poser de questions. Le duel de serveurs-volleyeurs est fascinant et le jeune loup pousse son aîné de dix ans à jouer un tie-break. Pour écarter une balle de set à 6 points à 5 contre lui, il frappe un service gagnant litigieux. "C’est largement dehors !", s’exclame Sampras qui se prend la tête à deux mains. Mais quelques secondes plus tard, c’est bien le Suisse qui vire en tête.

Bien que revenu à hauteur, la nervosité ne quitte jamais vraiment le quadruple tenant du titre qui cède son service à 4-4 dans le troisième set en caviardant totalement une volée haute de coup droit. Tout se décidera finalement dans un ultime acte fantastique. Sous l’intense pression de la tête de série numéro 1, le jeune Federer dévoile, par séries de fulgurances, une partie de son immense talent. Il sauve deux balles de break cruciales à 4 jeux partout, dont une après un enchaînement génial : demi-volée de coup droit sur un retour plongeant et volée de revers croisée.

Il hurle sa rage de vaincre, montrant des nerfs d’acier et une volonté inébranlable, lui qui était alors plus connu pour ses accès de colère et ses jets de raquette. La suite, on la connaît. Emu aux larmes, le Suisse oubliera presque de faire la révérence vers la Royal Box en sortant de scène, imitant pour se rattraper son ancienne idole, désormais déchue. S’il devra encore attendre deux ans avant de prendre effectivement le relais de Sampras, ce match tient une place toute particulière dans la collection de ses souvenirs grandioses. "C’était ma première fois sur le court central, je ne savais pas comment lui serrer la main au filet, il y avait tant de tension. Pete reste mon héros pour la vie", estimait-il encore récemment. Wimbledon ne pouvait pas rêver plus belle passation de pouvoir.

9. Stefan Edberg - Boris Becker

Edition : 1990
Finale
Vainqueur : Stefan Edberg (Suède)
Adversaire : Boris Becker (Allemagne)
Score : 6-2, 6-2, 3-6, 3-6, 6-3

Après la génération Borg-Connors-McEnroe et avant l'émergence du glouton Pete Sampras, Boris Becker et Stefan Edberg ont marqué le tournoi dans la seconde moitié des années 80 jusqu'au début de la décennie suivante. Une œuvre commune, symbolisée par leurs trois finales successives, de 1988 à 1990. Un fait rarissime. Depuis 1900, seule la trilogie Federer – Nadal (de 2006 à 2008) a fait aussi bien. De leurs trois finales, la dernière est incontestablement la plus belle. La belle, c'en est une justement, après la victoire d'Edberg en 1988 et l'éclatante revanche de Becker un an plus tard.

Sur le chemin de la finale, Edberg a connu deux moments charnières : son 16e de finale contre Amos Mansdorf, dont il s'extrait sur un fil, 9-7 au 5e set, et sa demie face à Lendl, qu'il survole d'un bout à l'autre (nous l'avons évoquée ici la semaine dernière). Avant la grande finale, sa confiance est un coffre-fort blindé. Qu'il semble loin, le gentil Stefan des débuts, brillant mais avec une propension à jouer les victimes de luxe. "Tu as tout, mais pour devenir un champion, tu devras être plus agressif dans ta tête", lui avait intimé Percy Rosberg, l'entraîneur de ses débuts, lors de leur séparation en 1984. La main, les jambes, la tête, Edberg a tout désormais.

De l'autre côté du filet, Becker, lui, n'a plus tout à fait la sienne, de tête. Shooté aux somnifères et analgésiques de toutes sortes depuis des mois pour fuir la pression excessive qu'il ne supporte plus, il aborde ce match dans de drôles de conditions, comme il l'a raconté dans son autobiographie parue en 2004 :

J'ai carrément failli oublier de me réveiller pour la finale de Wimbledon contre Stefan Edberg. La nuit précédente, j'avais pris ma dose habituelle de somnifères, mais à 4 heures du martin je ne dormais toujours pas. Comme l'entraînement était prévu pour 11 heures, je pouvais me permettre de reprendre un comprimé. Je me suis réveillé à 10h30, comme toujours dans les vapes. Le jour de la finale de Wimbledon ! Je me suis alors précipité dans le petit jardin devant la maison que j'avais louée et j'ai joggé comme un fou. Une idée fixe : me libérer, éliminer toute cette chimie de mon corps. Je suis arrivé en retard à l'entraînement et j'ai commencé le match comme un somnambule.

Résultat, 6-2, 6-2 Edberg. Mais ce scénario à la McEnroe-Connors 84 ne tiendra pas, heureusement. Becker va peu à peu sortir de sa torpeur et il suffit d'un jeu pour que cette finale bascule et prenne une autre dimension : son premier break du match, dans le 3e set, lui donne un coup de fouet. L'Allemand remporte ce set, puis le suivant. Mieux, il mène 3-1 dans la manche décisive et l'on se dit que cette belle va être pour lui, au prix d'un comeback historique : aucun joueur n'a remporté la finale messieurs après avoir été mené deux sets à rien depuis Henri Cochet en 1927 !

Mais c'est là qu'Edberg va être grand. A 3-2, Becker lui offre une ouverture avec une volée de coup droit vendangée synonyme de balle de break : le Suédois bondit sur l'occasion d'un retour de revers gagnant. Becker ne gagnera plus un jeu. Edberg, en pur-sang, achève cette finale au triple galop. Jamais on ne l'a vu s'encourager comme ça. Pas de doute, il a changé, pour de bon. Dans quelques semaines, il deviendra numéro un mondial, consécration définitive de son talent de joueur. Et de son âme de champion.

10. Björn Borg - Vitas Gerulaitis

Edition : 1977
Demi-finale
Vainqueur : Björn Borg (Suède)
Adversaire : Vitas Gerulaitis (Etats-Unis)
Score : 6-4, 3-6, 6-3, 3-6, 8-6

Des dix rencontres que vous (re)découvrirez tout au long de cette journée, celle-ci est la plus ancienne. Sans doute la moins connue, aussi. La moins culte. Une injustice qu'il convenait de réparer ici. Noyée dans une époque gavée de duels inoubliables, la demi-finale livrée conjointement par Björn Borg et Vitas Gerulaitis constitue pourtant un monument à part entière. Dan Maskell, "la voix de la BBC et de Wimbledon", comme on le surnommait en Grande-Bretagne, qui a commenté le tournoi sans discontinuer de 1949 à 1991, parlait de cette demi-finale comme d'un des "plus grands matches qu'ai eu la chance de voir."

Vitas Gerulaitis, c'est probablement le meilleur second rôle de la fin des années 70 et du début des années 80. Vainqueur d'un Open d'Australie à l'époque où pas grand-monde n'y allait, il a en dehors de cela presque systématiquement buté sur Borg, McEnroe et Connors, infernal trio majeur qu'il a eu le malheur de côtoyer dans ses meilleures années, et les leurs.

"Personne ne bat Vitas Gerulaitis 17 fois de suite." L'une des citations les plus célèbres de l'histoire du tennis est aussi l'une des assertions les plus erronées. Le blondinet américain l'avait prononcée après avoir enfin battu Jimmy Connors au Masters 1979. Sauf que son compatriote l'avait bel et bien déjà battu 17 fois de suite – sans doute avait-il mal compté.

Et puis, il y en a un autre qui a réussi à battre 17 fois de suite – et pas une de plus - l'aussi fêtard que talentueux Gerulaitis, sorte de croisé David Nalbandian/Marat Safin des seventies : c'est son ami Björn Borg. " Parce qu'il était toujours très nerveux contre moi en match, alors qu'à l'entraînement, il ne l'était pas ", avancera ce dernier comme explication. Personnage attachant et charismatique, "Geru" a pourtant marqué le tennis à sa façon, sur les courts et en dehors. De son nom (franchement, a-t-on vu meilleure combinaison prénom-nom dans l'histoire du tennis que Vitas Gerulaitis ?) à sa gueule en passant par ses cheveux, son regard, sa façon de marcher, de se saper, tout chez lui sent la star. Mais la star cool, tranquille, pas inaccessible et bouffée par l'ego.

De toute la clique, Borg était probablement son meilleur pote. Les deux hommes se sont toujours bien entendus et se sont préparés ensemble pour ce Wimbledon : 30 heures d'entraînement en commun la semaine avant le tournoi. Mais c'est après cette demi-finale 1977 que les liens se sont noués pour de bon. Un chef-d'œuvre, ça créé des affinités.

A l'époque, Vitas Gerulaitis ne nourrit encore pas (trop) de complexes vis-à-vis du Suédois, qui ne l'a encore battu que deux fois. Inventif, audacieux, ingénieux, il tente tout, avec son tennis un brin suranné, pour dérégler la machine scandinave. Il est tout proche d'y parvenir lorsqu'il breake au 5e set pour mener 3-2, balle de 4-2. Mais c'est là que, sournoisement, sa légère peur de gagner face aux tout meilleurs le rattrape : pour une fois, il n'ose pas suivre sa seconde balle au filet. Il le fait un peu plus tard à l'échange mais de manière trop timorée, ce qui lui vaut un passing de revers cinglant.

Malgré une résistance acharnée et même héroïque jusqu'au "bout du bout" du 5e set, l'Américain, décédé en 1994 à 40 ans, craque pour de bon lors du 14e jeu, son plus mauvais du match, et de loin, avec trois horribles volées manquées. Après 3h de jeu, le romantisme finit comme toujours par céder face au réalisme. Déjà sérieusement menacé au 2e tour par l'Australien Edmondson, qui avait mené 2 sets à rien, Borg s'en sort une nouvelle fois et conservera son titre à l'issue d'une nouvelle victoire en 5 sets contre Jimmy Connors. Insubmersible...

Un jeu résume mieux que tout autre ce match : le 4e du 3e set. Plus de dix minutes, 13 égalités, 5 balles de break effacées par Gerulaitis et un total de 13 coups gagnants. Au final, hors service (!), les deux joueurs ont cumulé 130 coups gagnants, avec un ratio ridiculement élevé de 1,45 par jeu pour l'Américain. Mais même un tel match n'aura pas suffi pour terrasser Borg...

Wimbledon
"Plus belle finale de l'histoire", "Roger était le meilleur" : Djokovic-Federer, un an après
14/07/2020 À 09:36
Wimbledon
Edberg : "40-15, deux balles de match, personne ne pensait que Roger allait perdre..."
13/07/2020 À 17:38