C'était il y a seulement trois jours. Les supporters stéphanois accouraient en masse sur la pelouse de Geoffroy-Guichard, frustrés de l'officialisation de la descente de leur club en Ligue 2, avec une volonté farouche d'en découdre, lançant fumigènes et fusées sur les joueurs et vers la tribune officielle. A peine plus de quarante-huit heures après ces scènes surréalistes, l'heure est aux tentatives d'explications. Pour Nicolas Hourcade, sociologue à l'Ecole Centrale de Lyon et spécialiste des supporters de football, ces événements auraient dû être anticipés : "Ils étaient largement annoncés. Tous les observateurs savaient que la situation stéphanoise était une cocotte-minute. Un envahissement de terrain était particulièrement redouté".
Ils se considèrent comme les garants de l'identité du club
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Mais comment en est-on arrivé à un tel niveau de scission à Saint-Etienne pour que l'envahissement de terrain devienne une option anticipable ? "Il existe un conflit important entre le club et ses associations de supporters, particulièrement les ultras. Le problème ne se limite pas aux résultats sportifs et à la descente en L2, explique M. Hourcade. Le club est en vente depuis de très longs mois, sans que l'opération ne se concrétise. Les ultras reprochent à leur direction de naviguer à vue et de mettre en danger l'avenir du club. Ils se considèrent comme les garants de l'identité du club et veulent marquer leur opposition à la politique suivie."
Une opposition qu'ils ont manifestée à de nombreuses reprises cette saison, dès octobre en amont d'un Saint-Etienne-Angers retardé de près d'une heure pour jets de fumigènes et de fusées sur la pelouse. Puis en Coupe de France contre Jura Sud en janvier, avant une ultime récidive face à Monaco il y a un mois et enfin les tristes images du coup de sifflet final contre Auxerre dimanche dernier. "Ils ont subi de nombreuses fermetures de tribunes et interdictions de déplacement cette année, qu'ils ont parfois considérées comme injustes, ce qui a alimenté leur ressentiment par rapport aux autorités sportives et publiques, contextualise Hourcade. Avec la relégation en Ligue 2, leur colère a complètement explosé. Ces explications ne justifient absolument pas les débordements, mais permettent d'en comprendre les motivations."

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Le problème fondamental du recrutement des stadiers

Pourtant, malgré plusieurs facteurs indiquant qu'ils étaient susceptibles de passer à l'acte, la facilité avec laquelle le public stéphanois est entré sur la pelouse à la seconde du coup de sifflet final dimanche dernier indique au mieux un manque de préparation face aux attentes, au pire un délaissement total et assumé de la sécurité. Se pose donc la question de savoir comment expliquer une si mauvaise gestion d'un événement pourtant attendu. "Avec la crise sanitaire, des habitudes en matière de gestion de la sécurité autour des matches de football se sont perdues, explique Nicolas Hourcade, pour qui les difficultés liées à la sécurité s'expliquent par deux axes principaux. Un problème fondamental est celui du recrutement et de la formation des stadiers. On a pu constater à Nice, au Stade de France ou à Saint-Etienne qu'il était difficile d'avoir suffisamment de stadiers compétents. C'est une filière professionnelle qu'il faut repenser et valoriser."
"Un autre problème est celui des dispositifs anti-intrusion, qui doivent permettre d'éviter un envahissement de terrain sans représenter de danger pour le public. On a vu à Nice en début de saison et à Saint-Etienne dimanche que l'envahissement de terrain se faisait trop facilement", complète le sociologue. Au Stade Geoffroy-Guichard dimanche, l'unique punition prévue était la fermeture d'une seule tribune, malgré de nombreux incidents cette saison. Des sanctions collectives qui ne sont pas adaptées à la situation pour Nicolas Hourcade : "La manière dont la France réprime les comportements violents de certains supporters n'est pas efficace et produit même des effets pervers."

Les forces de l'ordre dans la fumée de Geoffroy-Guichard à l'issue de Saint-Etienne - Auxerre

Crédit: Getty Images

"Dans les années 1990, quand les Anglais et les Allemands étaient confrontés à de graves problèmes de violence et de racisme parmi leurs supporters, ils ne les ont pas résolus en fermant des tribunes ou en interdisant l'ensemble des supporters d'un club de déplacement. Ils les ont traités en identifiant les individus violents et en les interdisant de stade", complète le spécialiste, faisant référence notamment au "Football offences act" de 1991 en Angleterre, pénalisant jusqu'à la prison les comportements individuels inadéquats avec les règles en vigueur.
Traiter différemment les supporters qui ne posent pas de problèmes et les supporters violents
Une approche radicalement différente de celle prônée dans l'Hexagone actuellement : "La France privilégie les sanctions collectives, qui touchent tout le public, même ceux qui n'ont rien fait de mal. Dans ces conditions, quand la tribune est réouverte, tout le monde revient, y compris les individus coupables de violence précédemment. L'enjeu est de traiter différemment les supporters qui ne posent pas de problèmes et les supporters violents."

L'envahissement de terrain des supporters de l'AS Saint-Etienne après la relégation en Ligue 2

Crédit: Getty Images

Aujourd'hui, le club du Forez risque de lourdes sanctions financières, et un retrait de points à venir pour la saison prochaine en deuxième division. Mais en dépit des annonces gouvernementales ciblant quelques minorités, il y a pour Nicolas Hourcade une problématique plus générale depuis le début de l'exercice 2021-2022, à Saint-Etienne comme ailleurs : "Assurément, il y a eu un problème conjoncturel cette saison. Le retour du public dans les stades s'est caractérisé par une excitation forte, souvent positive mais parfois aussi négative. D'ailleurs, la France n'est pas un cas isolé, les incidents se sont multipliés dans toute l'Europe cette année, notamment en Angleterre."
Il ne faut donc pas nécessairement taper plus fort sur les supporters, mais différemment. Et surtout comprendre les motivations derrière ces comportements, au risque d'avoir de plus en plus de scènes comme à Saint-Etienne dimanche ou à Saint-Denis samedi, et finir par avoir des conséquences bien plus dramatiques : "On a eu de la chance ce week-end qu'il n'y ait pas de blessé grave. Les éléments cités n'ont jamais été des excuses, mais des explications de l'accroissement des violences. Si on ne comprend pas les raisons des débordements, on ne peut pas les traiter efficacement."
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