C'est, aux yeux de Didier Deschamps, ce qui compte le plus. En un peu moins d'une décennie à la tête de l'équipe de France, le sélectionneur a évolué, mûri certaines réflexions, changé certaines règles, bouleversé quelques-uns de ses plans. Mais s'il y a bien un élément qui n'a jamais changé, c'est l'importance que le technicien a toujours accordée au groupe.
Oui mais voilà, le ciment de son mandat s'est quelque peu fissuré ces derniers jours, jusqu'à franchement se craqueler lundi soir lors de l'élimination des Bleus en huitièmes de finale de l'Euro. Du début de la compétition - et même un peu avant - jusqu'à cette séance de tirs au but fatale contre la Suisse, plusieurs épisodes ont touché, de près ou de loin, à la cohésion de groupe des Bleus.
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La situation est-elle irréversible ? Tentatives de réponse en cinq points clés avec Anthony Mette, psychologue du sport collaborant avec plusieurs équipes professionnelles et président de Focus, école de préparation mentale.

Les sorties publiques remarquées d'Olivier Giroud puis Kylian Mbappé avant le début de la compétition ont-elles eu un impact négatif ?

Le contexte : C'était, pensait-on, une toute petite épine dans le pied des Bleus. Après deux matches de préparation impeccables, Olivier Giroud avait, lui, trouvé à redire, malgré un doublé face à la Bulgarie. "Des fois, on fait des courses et les ballons n'arrivent pas", lâchait-il au micro de la Chaîne L'Equipe.
Visé et affecté par ses propos, Kylian Mbappé lui répond quelques jours plus tard, publiquement, alors qu'il aurait aimé se présenter en conférence de presse dès le lendemain. Ce que le staff des Bleus n'a pas souhaité. Partie remise : même à froid, la star de Bondy dit tout ce qu'elle pense. Et détonne.

"Mbappé a trop voulu être le super héros des Bleus, il l'a payé"

Pourquoi c'était un enjeu managérial : "Quand ils s'adressent à la presse, les joueurs savent très bien quelles phrases seront retenues. Giroud savait. Mbappé aussi. Mais ces épisodes peuvent n'avoir aucune incidence s'ils sont bien gérés en interne. Dans ce cas précis, ils semblent traduire un manque de cadre ou de règles dans le fonctionnement interne et dans la communication", analyse Anthony Mette.
"C'est assez parlant, car l'équilibre d'un groupe se joue sur des détails. Et ces détails-là en disent long sur des incompréhensions et des problèmes qui ne sont pas réglés. Mais aussi du manque de leadership. C'est quelque chose que l'on a également pu constater lors des matches. Il manquait un leader sur le terrain. Une forte tête, intelligente, capable de tout cadrer et d'être le relais de Didier Deschamps. Il y avait de très bons joueurs mais pas de leader intellectuel assez fort. Ça manquait de sagesse dans la manière de se comporter."

Kylian Mbappé a-t-il eu trop de pouvoirs ?

Le contexte : Ce n'est un secret pour personne, Kylian Mbappé aime avoir des responsabilités. Jusqu'ici, il les avait toujours assumées. Avec lui, Didier Deschamps a donc fait des concessions : techniquement, son rôle est resté exactement le même malgré le retour de Karim Benzema, évidemment titulaire dans l'axe. Et si l'attaquant du PSG s'était clairement déclaré candidat pour tirer les penalties - privilège qu'il n'a finalement pas eu - le joueur de 22 ans a gratté un autre pouvoir : botter les coups francs directs.

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Tout cela au détriment, directement ou indirectement, d'Antoine Griezmann. Dans le 4-4-2 losange, le 4-3-3 ou le 3-5-2, le Barcelonais a perdu une bonne partie de son influence sur le jeu des Bleus, si évidente dans un 4-2-3-1. Et jusqu'à cet Euro, il était l'indiscutable préposé aux coups francs.
Pourquoi c'était un enjeu managérial : "Donner du pouvoir à un joueur sans ce que soit au détriment d'un autre, c'est possible, assure le psychologue du sport. C'est même de cette manière que fonctionnent tous les grands coaches et toutes les grandes équipes. Mais il y a plusieurs conditions. Dans la mesure où les rôles et les statuts changent, il faut trouver un contrepoids. Autrement dit, si vous enlevez des responsabilités à un joueur, il faut lui en donner d'autres, que ce soit sur le terrain ou dans la vie de groupe."

Kylian Mbappé et Antoine Griezmann lors du match opposant la France à la Suisse en huitièmes de finale de l'Euro, le 28 juin 2021

Crédit: Getty Images

"Trouver des missions et des rôles à chacun est un point clé dans le management. Deschamps le faisait très bien jusque-là. Là, ça a moins fonctionné. Il y a eu des incompréhensions et des non-dits. Si Mbappé a autant d'influence, c'est tout simplement parce qu'il est la star de cette équipe."

Didier Deschamps a-t-il accordé trop de confiance à son groupe ?

Le contexte : Didier Deschamps a toujours placé son groupe au-dessus de tout. C'est l'une des raisons pour lesquelles le technicien s'en est toujours tenu à sa ligne de conduite : ne pas tout imposer à ses joueurs. "Il y a plusieurs manières de procéder, nous disait-il lors d'un entretien, récemment. Moi, je pars du principe qu'il faut impliquer les joueurs."
Mais la confrontation face à la Suisse a mis en exergue les limites de cette méthode. Un temps, Kinglsey Coman a refusé de sortir malgré une blessure musculaire, allant même jusqu'à s'opposer au staff médical des Bleus, puis à son sélectionneur. Sur la pelouse, plusieurs scènes, notamment celle impliquant Paul Pogba et Adrien Rabiot, ont révélé certaines failles.

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Pourquoi c'était un enjeu managérial : "Il y a plusieurs types de management, dont le management délégatif où l'on donne des missions et beaucoup de responsabilités aux joueurs. Je ne suis pas surpris que Didier Deschamps ait adopté ce management-là. C'est une méthode qui fonctionne très bien… uniquement si les joueurs sont justement responsables, et qu'il y a une cohésion parfaite entre le staff et les joueurs, explique Anthony Mette. Là, ce n'était pas le cas et c'était criant. D'ailleurs, c'est aussi ce qui peut expliquer l'espace qu'il y avait entre les lignes et les soucis d'équilibre entre l'attaque et la défense."

L'altercation entre Véronique Rabiot et Wilfried Mbappé peut-elle avoir une incidence sur le groupe ?

Le contexte : C'est l'autre épisode marquant de l'élimination de l'équipe de France. Après la séance de tirs au but, Véronique Rabiot a eu un vif échange avec Wilfried Mbappé dans la tribune, comme l'ont démontré des images diffusées par TF1. Selon RMC, la mère d'Adrien Rabiot n'apprécierait pas du tout le comportement de Kylian Mbappé. Et l'aurait fait savoir au père du joueur. A sa manière.
Pourquoi c'est un enjeu managérial : "Ça aura forcément un impact, confie le spécialiste. Pour une raison simple : Véronique Rabiot gère la carrière de son fils. Elle est donc très influente pour Adrien Rabiot, tout comme Wilfried Mbappé pour Kylian Mbappé. Et s'ils ont une influence directe sur les joueurs, ils en ont également une sur le terrain. C'est donc quelque chose à prendre au sérieux. Même si entre les joueurs, ça peut se régler en quinze minutes."

Didier Deschamps est-il encore l'homme de la situation ?

Le contexte : Les Bleus visaient le dernier carré, ils n'ont pas atteint les quarts. Cet Euro est un échec pour l'équipe de France et Didier Deschamps en a lui-même endossé la responsabilité. Une réunion avec le président de la Fédération, Noël Le Graët, est prévue mais le sélectionneur devrait dans tous les cas être maintenu jusqu'à la Coupe du monde 2022, d'après les informations de nos confrères du Parisien. Mais l'homme qui a (presque) tout gagné avec les Bleus fait face à une montagne.
Pourquoi c'est un enjeu managérial : "Didier Deschamps est un immense ex-joueur et un immense entraîneur. Je travaille avec beaucoup de sportifs et d'équipes pro, et je peux vous assurer que le stress quotidien et la difficulté de gérer un groupe sont des facteurs très complexes à gérer pour un coach, note Anthony Mette. Tenir aussi longtemps, c'est déjà une performance en soi pour un entraîneur. Mais les choses sont aussi très cycliques. Et en m'avançant peut-être un peu, avec ce que l'on voit de l'extérieur, on peut avoir la sensation qu'il est arrivé à la fin d'un cycle."

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