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Les Grands Récits : Adonkor, il était une promesse

Adonkor, il était une promesse

Le 12/02/2019 à 12:11Mis à jour Le 19/02/2019 à 23:43

GRANDS RECITS – Seth Adonkor est mort à 23 ans, en 1984. Le footballeur nantais, aux portes de l’équipe de France, s’est tué en voiture par un dimanche d’automne. Personne n’a oublié la trace laissée par le jeune homme, frère aîné de Marcel Desailly, et le vide qui a suivi son tragique accident.

Les Grands Récits, saison 2 - C'est toujours mardi, et c'est toujours Grands Récits. Notre série vous propose de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Jusqu'à la fin du mois de février, place aux destins brisés du sport. Dans ce douzième volet, il est question de Seth Adonkor, grand espoir du football nantais et français, fauché sur la route un dimanche de novembre 1984. Il avait 23 ans.


Sur l'action, il n’est qu’une ombre. A peine a-t-il eu le temps d'appuyer sur l'interrupteur qu'il se retrouve hors-champ. La lumière, éblouissante, va venir d’un autre. 11 juin 1983. Quarante-et-unième minute de la finale de la Coupe de France entre Nantes et le PSG. Un ballon repoussé par Dominique Bathenay revient dans les pieds de Seth Adonkor. Une touche de balle pour contrôler et se donner le temps de réfléchir. Il lève la tête et aperçoit José Touré aux abords de la surface. Sa passe, piquée, est une caresse. Le ballon quitte le plancher des vaches. Touré prend ses marques, piétine tel un sauteur en hauteur et s’envole. Le reste est gravé dans la légende. Au pinceau. Sans burin. Surtout pas de burin.

Douze ans avant le ballet collectif d’une autre bande à Suaudeau, face à ce même Paris Saint-Germain, la samba du plus Brésilien des Ligériens irradie le Parc des Princes. Contrôle de la poitrine. Deux jongles : le premier du pied, le second du genou. Reprise du gauche. La pelouse n’a plus tâté le cuir depuis la passe d’Adonkor. Dominique Baratelli est battu. Durant quatre secondes trop vite écoulées, le temps a suspendu son vol. Nantes a repris l’avantage.

Tandis que ses coéquipiers saluent l’éclair de génie du nouvel international français, Seth Adonkor se replace au petit trot, avec la satisfaction du devoir accompli. Rien de plus. Les flonflons, il les laisse aux autres. Cette sagesse galopante est l’une des marques de fabrique du jeune homme de 21 ans depuis qu’il a pris les rênes de l’entrejeu des Canaris au début d’une saison dont personne ne pouvait présager qu’elle serait aussi accomplie. Certes, elle se terminera sur une fausse note, parce que le PSG va revenir sur les talons des Jaune et Vert pour remporter sa deuxième Coupe de France de suite (3-2). Mais cela ne gâche pas le tableau. Champions de France, le FCN et Seth Adonkor avaient déjà mangé le gâteau. Ils n’avaient plus de place pour la cerise.

L’architecte et les fondations

La saison 1982/1983 est celle du FC Nantes, sacré avec dix points d’avance sur Bordeaux. Oui, dix points au cœur d’une saison où chaque succès ne rapportait encore "que" deux unités et non trois, comme aujourd’hui. Dire que le club des bords de l’Erdre a tout écrasé est un doux euphémisme. Aimé Jacquet, entraîneur de Bordeaux, dit de l’équipe nantaise qu’elle est "diabolique". Parce qu’elle a tout.

L’architecte de cette équipe - la plus belle de l’histoire du FCN - s’appelle Jean-Claude Suaudeau. C’est sa première saison à la tête de l’équipe première, au moment où une légende range ses crampons, Henri Michel. Il la transforme en une machine à gagner. Et à séduire, surtout. Fils spirituel de José Arribas et digne représentant du "jeu à la nantaise", Suaudeau a longtemps attendu son heure au centre de formation, dans l’ombre de Jean Vincent. Enfin promu en 1982, il ne laissera pas passer sa chance.

Pour parvenir à ses fins, un architecte a besoin de fondations. Comme au cœur des années 90, le technicien va se servir dans la pépinière de la Jonelière, la fameuse "Pension Mimosa", autant par choix que nécessité. Il y trouve, notamment, un certain Seth Adonkor dont la destinée, bientôt funeste, aurait pu et dû l’emmener très loin. Et très haut. Celui dont le demi-frère n’est autre qu’un certain Marcel Desailly, petit jeune qui fait ses classes au même centre de formation, est le point d’ancrage et d’équilibre de ce Nantes tout feu, tout flamme.

Milieu du futur

Footballeur polyvalent, aussi à l’aise au milieu de terrain qu’en défense centrale où il est bien plus qu’un dépanneur, Seth Adonkor a tapé dans l’œil de Jean-Claude Suaudeau qui, dès le début de la saison, décide de faire du jeune homme la pierre angulaire de son milieu, un peu plus d’un an après sa première apparition en équipe première, un soir d’avril 1981 à Metz.

Pourquoi lui ? L’évidence saute aux yeux. Du haut de ses 180 centimètres et de jambes qui semblent interminables en raison, avant tout, de la mode de l’époque et de shorts qui portent bien leur nom, Adonkor est un milieu à tout (bien) faire. Athlétique, endurant, acharné, le Nantais ne lâche jamais sa proie. Et, pour ne rien gâcher, n’est pas maladroit, ballon au pied. D’une certaine manière, il représente l’archétype anachronique du milieu de terrain du futur. Il y a du Christian Karembeu en lui. Un peu de Marcel Desailly, aussi. Le Desailly de l’AC Milan, en plus abouti techniquement.

Jean-Claude Suaudeau

Jean-Claude SuaudeauGetty Images

Historique du FCN où il passé douze années, Gilles Rampillon a quitté le club juste avant l’avènement d’Adonkor et la saison dorée des Canaris. Mais le meneur de jeu avait déjà compris que le môme aux rastas avait quelque chose de spécial, en plus d’une maturité qui a poussé Suaudeau à l’envoyer au charbon, rapidement. "Au début de sa carrière, Jean-Claude Suaudeau, alors entraîneur de la D3, disait chaque mercredi à Seth : ‘Tu serres Gilles de près.’ Le samedi, j'avais l'impression que c'était plus facile", se remémorait Rampillon dans L’Equipe récemment.

Suaudeau aime l’intelligence d’Adonkor et jure qu’il deviendra "un joueur immense." Et Adonkor le lui rend bien. Il s’épanouit sous la férule du mastermind nantais. "Je préfère le poste de milieu que m'a confié Jean-Claude Suaudeau, qui a remplacé Jean Vincent l'an dernier, explique-t-il au cœur de l’exceptionnelle saison nantaise, durant laquelle il ne manquera qu’un seul match. Non qu'il soit très différent de celui de stoppeur. Mais j'y suis plus à l'aise et plus libre. Je récupère beaucoup plus de ballons et finalement ce n'est pas plus fatiguant que de jouer derrière. Mais je dois encore travailler mon jeu de tête."

Seth et Marcel

A 21 ans, Seth Adonkor a la tête sur les épaules. C’est de famille. Né le 30 octobre 1961 au Ghana, le jeune garçon quitte son pays natal à l’orée de son adolescence naissante. Parce que la fratrie suit le nouveau chef de famille, un diplomate français dont le nom sera un jour connu de l’Hexagone entier, par le biais de son fils adoptif, Marcel Desailly. Adonkor ne maîtrise pas encore le français mais il parle football, c’est l’essentiel. Il va donc s’inscrire au club de La Mellinet, où il fait ses premières classes. C’est son professeur de mathématiques qui lui conseillera, vite, d’aller faire un tour du côté de la Jonelière. A raison. La greffe va prendre. Le petit Marcel, de sept ans son cadet, empruntera le même chemin.

Avant de devenir une légende du football français et revêtir 116 fois la tunique bleue, Marcel Desailly est un observateur fasciné des exploits de son aîné, qui est son modèle. Seth Adonkor aurait d’ailleurs pu être l’exemple de quelques générations à venir si sa vie ne s’était pas brutalement arrêtée par un jour de pluie. Parce qu’en plus d’être un footballeur de talent, Seth est un type bien qui fait l’unanimité partout où il passe. Au moment où il apprendra le décès d’Adonkor, Loïc Amisse aura ces mots, englobant les personnalités des autres victimes du 18 novembre 1984 : "Difficile de se fâcher avec de tels camarades".

Ce 18 novembre 1984 justement est un dimanche. Trêve internationale oblige, le Championnat de France fait relâche. Si l’exercice 1983/1984 ne sera pas au niveau de la formidable saison 1982/1983, le Football Club de Nantes est reparti sur les chapeaux de roue et pointe à la première place de la Division 1, avec une longueur d’avance sur Bordeaux. Loin devant le reste de la meute.

Seth Adonkor, lui, n’est plus très éloigné de l’équipe de France, reine d’Europe depuis juin. Frais sélectionneur des Bleus et observateur averti du FCN, Henri Michel s’est d’ailleurs récemment penché sur le cas du jeune Adonkor. Yvon Le Roux blessé, il a pensé faire appel à celui qui a reculé d’un cran et compose désormais la charnière nantaise avec Maxime Bossis depuis le départ de Patrice Rio. Il a jugé que c’était trop tôt. Mais l’heure d’Adonkor viendra. Tôt ou tard. Elle aurait dû, tout du moins.

12h35, Temple-de-Bretagne

Ce dimanche-là, Seth Adonkor et deux de ses partenaires sont invités à déjeuner à Saint-Nazaire chez les parents d’un autre de leurs coéquipiers, Laurent Obry. Adonkor se met au volant de sa Ford XR3 et s’arrête à la Jonelière pour y prendre Jean-Michel Labejof, jeune attaquant de 18 ans qui toque de plus en plus fort à la porte de l’équipe première, et Sidi Kaba, 17 ans, encore en formation. Les trois hommes s’engagent sur la voie express Nantes - Saint-Nazaire, sur une chaussée rendue glissante par la pluie tombée il y a peu.

Il est alors 12h35. A hauteur de Temple-de-Bretagne, dans une légère courbe à gauche, la voiture de Seth Adonkor roule vite. Elle quitte sa voie, victime d’aquaplaning et s’en va traverser le terre-plein central. Au même moment, dans une BMW roulant dans le sens inverse se trouve le sénateur maire RPR de Vertou, Luc Dejoie. Il est avec sa femme. Et ne peut rien faire lorsqu’il voit la Ford d’Adonkor jaillir de la haie d’arbustes séparant physiquement les voies contraires. Le choc est terrible.

Le véhicule des jeunes joueurs du FCN, transformé en toupie, tape l’avant de la berline du sénateur. Jean-Michel Labejof est éjecté. Il meurt sur le coup. Adonkor, dont la portière a absorbé la collision, est toujours sur son siège. Il est mort, lui aussi. Il faudra du matériel de désincarcération pour le sortir de sa voiture. Sidi Kaba, qui avait pris place à l’arrière, survivra. Ses jambes et son bassin sont notamment touchés. Il est conduit au CHU de Nantes. Sa carrière est gâchée avant d’avoir débuté.

Le drame intervient trois mois et six jours après le décès de Michel N’Gom, disparu lui aussi dans un accident de la circulation, du côté d’Auxerre. Seth Adonkor, qui avait cessé d’arborer ses rastas durant quelques mois, était revenu à sa coupe de cheveux originelle en hommage à l’attaquant icaunais. Sale coïncidence.

" La vie, ici, est cassée"

A une époque où la transmission de l’information se résume à la télévision, à la radio et à la presse écrite, nourries par le téléphone, l’annonce du drame qui s’est noué sur la route se répand petit à petit. La tristesse est immense. Les réactions sont unanimes. Robert Budzinski, directeur sportif historique du club, résumera parfaitement l’avis général quand il sera amené à se prononcer sur les victimes : "Ils étaient pour nous l'image de la simplicité, de la joie de vivre. La gentillesse, la correction, l'enthousiasme. Ils l'apportaient sur le terrain et en dehors."

"Je n’oublierai jamais le ‘good morning’ qu’il me lançait chaque matin. C’était sa manière de me charrier pour mon mauvais accent anglais. Je crois avoir été son copain. J’ai sans doute passé plus de temps avec lui qu’avec mon fils". Les mots de Jean-Claude Suaudeau sont d’une incommensurable tendresse et d’une infinie tristesse. "Je me fous du vide sportif. Ce qui est infiniment plus grave, c’est que la vie, ici, est cassée", ajoutera-t-il.

A mille kilomètres de là, Marcel Desailly, 16 ans, est en stage avec l’équipe de France cadets. A Monaco, les mini-Bleuets ont battu l’Italie et remporté le tournoi international de la Principauté. Comme son grand frère, celui qui deviendra "Marcelo" puis "The Rock" au bonheur de ses pérégrinations est une promesse et s’imagine bien jouer un jour aux côtés de ce frère qui l’aimait et ne l'épargnait pas. Mais était toujours juste avec lui. "Il était assez dur avec moi, comme il l’était sur le terrain aussi. Mais c’était pour mon bien. Moi, j’étais un peu nonchalant… Je l’ai vu marquer Michel Platini en individuel à Marcel-Saupin, j’étais ramasseur de balle", se souvenait il y a peu le champion du monde et d’Europe, sur BeIn Sports. J’aurais voulu qu’il m’accompagne, être avec lui ou que je puisse être proche de lui. On se serait compris, on se serait aidés. C’est un peu Didier qui a remplacé mon frère disparu".

Marcel et Didier

Didier, c’est évidemment Didier Deschamps. Les deux hommes se sont rencontrés au centre de formation de Nantes. Les deux adolescents sont de la même année, 1968. Et, entre eux, ça a matché direct. Avant d’être unis par l’histoire, la grande, celle du football français, Marcel et Didier sont amis. Marcel aime taquiner Didier, qu’il surnomme Blanchard. Pourquoi Blanchard ? Parce qu’il s’habille un peu comme le rockeur à l’accordéon Gérard Blanchard. Si vous ne vous savez pas à quoi ressemble Blanchard, l’homme de "Rock Amadour", on vous dira sobrement que son look est pour le moins chamarré.

Quand la terrible nouvelle arrive aux oreilles du staff de l’équipe de France cadets, personne ne sait comment s’y prendre pour l’annoncer à Marcel Desailly. Didier Deschamps, lui, n’a pas oublié. "On était à Monaco et notre coach avait du mal avec ça. Il n'était pas très à l'aise, explique-t-il dans Conversations secrètes. Je lui ai dit 'ne vous inquiétez pas, je vais le lui dire’. J'étais proche de lui, on se connaissait très bien. Je ne sais pas pourquoi : je sentais que je pouvais le faire et que je devais le faire."

Didier Deschamps pénètre dans la chambre de Marcel Desailly. "Marcel, il faut que je te parle…", lui dit-il. Le futur capitaine des Bleus met la main sur le bras de son ami. Rien ne sera plus jamais comme avant. Pour Didier. Pour Marcel. "Marcel... Seth est mort... Jean-Michel aussi... Sidi est à l'hôpital... Ils ont eu un accident à midi", décrit Marcel Desailly dans son autobiographie "Capitaine". "Lorsque la nouvelle est tombée, personne ne s'est senti le courage de me l'annoncer. Je ne leur en veux pas : il faut beaucoup de force, même à un adulte, pour faire un truc pareil. Didier, lui, l'a fait. Il leur a dit : ‘C'est à moi d'aller voir Marcel’. Pas une seule fois nous ne reparlerons de cette scène. Mais sa main sur mon bras restera pour moi une preuve suprême d'amitié."

Trois ans plus tard, à quelques encablures de Noël, c’est Didier Deschamps qui aura l’immense tristesse de perdre son grand-frère dans un accident, aérien cette fois. Cette épreuve marquera Didier. Comme la perte de Seth Adonkor a marqué la vie de Marcel. "Il était footballeur professionnel, j'essayais de mon côté de faire mes classes dans le centre de formation. Après ça, je me suis senti investi d’une mission. Ça m'a donné encore plus de force". Seth Adonkor ne verra jamais le petit Marcel devenir grand. Mais, d’en haut, l’a accompagné. Assurément. Plus qu’une ombre.

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