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Sorcellerie pour une malédiction, l'incroyable destin des Socceroos

Sorcellerie pour une malédiction, l'incroyable destin des Socceroos

Le 15/06/2018 à 09:12Mis à jour Le 13/07/2018 à 12:58

LES GRANDS RECITS – L'équipe d'Australie affrontera la France samedi pour son premier match du Mondial 2018. Les Socceroos sont devenus des habitués de la phase finale de la Coupe du monde. Ils savourent cette période dorée, qui a fait suite à trois décennies maudites, qui prendraient leur source en Afrique, par la colère d'un sorcier africain.


L'Australie s'apprête à disputer en Russie sa quatrième phase finale de Coupe du monde consécutive. Un véritable âge d'or pour les Socceroos, désormais bien installés dans le concert international. Ils savourent. Avant cela, ils étaient restés plus de trois décennies sans goûter au Mondial. L'élargissement à 32 nations a servi leurs desseins, loin du temps des Coupes du monde à 16 équipes, où l'Afrique, l'Océanie et l'Asie ne disposaient que d'un seul quota.

Mais aux Antipodes, chacun sait, ou croit savoir, que tout ceci n'est pas qu'une affaire de format. Ni même de qualité intrinsèque d'une génération de joueurs. Si l'Australie a repris en 2006 sa place au plus haut niveau, ce n'est non plus grâce à son sélectionneur d'alors, le très réputé Guus Hiddink. Non, derrière cette résurrection se cache la mise à mort d'une malédiction qui prend sa source à la fin des années 60, sur le continent africain.

Après l'historique Mondial 1974, le tout premier des Socceroos, ils ont manqué les sept éditions suivantes. Pourtant, dans le même temps, le nombre d'équipes qualifiées a donc doublé, passant de 16 à 32. La présence australienne en phase finale aurait dû se normaliser, mais ce fut tout le contraire.

"A partir de 1978, résume Johnny Warren, une des plus grandes figures de l'histoire du football australien, la sélection a souvent buté sur la toute dernière marche. Parfois face à des adversaires qui lui étaient supérieurs dans des barrages intercontinentaux, comme l'Ecosse en 1986 ou l'Argentine en 1994. Mais dans d'autres cas, elle a été éliminée par des équipes à qui elles n'avaient rien à envier, comme l'Iran en 1978 et 1998 ou la Nouvelle-Zélande en 1982. La liste est longue et douloureuse. Les gens avaient fini par se dire que jamais ils ne verraient, ou ne reverraient plus pour les plus vieux, les Socceroos disputer une Coupe du monde."

Novembre 1997 : L'Australie rate le train du Mondial 98 en France, en étant éliminée en barrages par l'Iran.

Novembre 1997 : L'Australie rate le train du Mondial 98 en France, en étant éliminée en barrages par l'Iran.Getty Images

L'incroyable campagne de 1969

C'est ce même Warren qui a peut-être livré la clé du secret, celle, en tout cas, à laquelle beaucoup ont voulu se raccrocher, lors de la publication de son autobiographie ("Sheilas, wogs and poofters, an incomplete biography of Johnny Warren") en 2002. Surnommé "Captain Socceroo", Warren était le leader de l'équipe au carrefour des années 60 et 70 et fut de la campagne de 1974 en Allemagne de l'Ouest. Dans le chapitre 8 de son autobiographie, baptisé "La malédiction du football australien", l'ancien milieu de terrain nous embarque à la fin de l'année 1969, quand l'équipe d'Australie tentait de se qualifier pour la Coupe du monde au Mexique.

Pour les Aussies, la route du Mondial s'apparente à un parcours du combattant. Un vrai mic-mac même. La Rhodésie, Etat fraichement indépendant mais non reconnu par la plupart des pays africains, est bannie de la zone Afrique et se voit reversé dans la zone Asie. Mais la Corée du Sud refusant elle aussi de la reconnaitre, le groupe de quatre se transforme en groupe de trois. Le vainqueur, en l'occurrence l'Australie, doit se coltiner un premier barrage contre la Rhodésie, avant d'affronter Israël.

"Je garde un souvenir épuisant, physiquement et mentalement, de toute cette période, a raconté Johnny Warren. Nous revenions du Japon et de Corée, puis il a fallu aller en Afrique, puis en Israël... Nous avons passé un temps fou dans les avions, les aéroports, les hôtels. Les gars étaient épuisés. D'autant nous étions hors saison, notre championnat était fini depuis longtemps. C'était la pire période pour nous."

C'est à Maputo, au Mozambique, que se tient ce barrage. Incapables de se départager sur les deux premiers matches (1-1 puis 0-0), les deux équipes doivent disputer une troisième rencontre. Les Australiens, qui ont buté sur un gardien de but, Robin Jordan, en état de grâce, n'en peuvent plus. Avant ce troisième duel, le destin du football australien s'est peut-être noué le 28 novembre 1969, à trois jours de la belle. C'est ce fameux épisode que Warren a révélé dans son livre.

Johnny Warren en 1970.

Johnny Warren en 1970.Getty Images

Magie noire pour un gardien

Brian Corrigan, le médecin de l'équipe, prend un verre au bar de l'hôtel en compagnie de Tommy Patrick. Ce dernier travaille chez Qantas, la compagnie aérienne australienne, et organise tous les déplacements. Warren raconte la suite :

" Brian et Tommy discutaient avec un journaliste local et se lamentaient de l'incapacité de l'équipe à gagner et surtout des deux performances incroyables du gardien rhodésien. Ils n'étaient pas sûrs que l'Australie puisse se qualifier si le portier adverse continuait à jouer à ce niveau. Le journaliste leur a alors conseillé d'aller voir un type qu'il connaissait. Un docteur qui pourrait utiliser de la magie noire pour nous aider."

Un sorcier, plus qu'un toubib. Mais le rendez-vous est pris, au "bureau" de l'intéressé, situé dans l'arrière-cour d'un bordel. "Il a promis à Brian et Tommy qu'il allait nous aider, reprend le capitaine australien. Il était habillé tout en blanc, il parlait anglais correctement. Il leur a dit de le rejoindre le lendemain sur le terrain. L'idée, c'était qu'il enterre des ossements sous les buts, en jetant un sort au gardien rhodésien."

Le 1er décembre, dans le cadre champêtre du Salazar Stadium, devant à peine 1500 spectateurs, Australie et Rhodésie se retrouvent. Pour le moins sceptique, Johnny Warren doit pourtant se rendre à l'évidence : ce troisième acte n'a rien à voir avec les deux premiers. "Si brillant pendant les deux premiers matches, leur gardien est passé complètement au travers, explique-t-il. Il n'a même pas pu finir le match. Après un choc avec Ray Baartz, il a été contraint de quitter le terrain. Nous avons gagné 3-1, sans problème."

1000 livres pour une malédiction

L'histoire aurait pu en rester là. Mais le sorcier vaudou, convaincu d'avoir enterré à lui seul les espoirs rhodésiens, vient demander une récompense. Il réclame 1000 livres en cash. Refus catégorique. "Même si nous avions voulu le payer, nous n'avions pas cet argent et je me demande bien où nous aurions pu le trouver, avoue Warren. Il s'est senti trahi. Il nous a poursuivis partout jusqu'à ce que nous partions. Il criait que s'il n'était pas payé, c'est sur nous qu'il allait jeter un sort et que nous serions touchés par une malédiction."

Plus que la malédiction, c'est la complexité de l'acheminement des passagers entre l'Afrique subéquatoriale et le Proche Orient qui allait ruiner les espoirs des Socceroos dans un premier temps. Trois jours après leur victoire contre la Rhodésie, ils doivent disputer le match aller du duel décisif contre Israël, à Tel-Aviv. Ils vont mettre 36 heures pour arriver après un périple éreintant. Maputo-Johannesburg. Johannesburg-Luanda. Luanda-Lisbonne. Lisbonne-Athènes. Athènes-Tel Aviv. Johnny Warren n'en a rien oublié : "Quiconque a voyagé à l'international peut imaginer dans quel état nous sommes arrivés. En plus, il restait moins de 24 heures avant le match. Deux de nos joueurs, Ray Baartz et Alan Marnoch, étaient si épuisés qu'ils n'ont même pas pu jouer".

Dans l'ambiance intimidante de Ramat-Gan, l'Australie s'incline 1-0. Au retour, à Sydney, pour leur première et unique rencontre à domicile de ces éliminatoires, elle concède le nul (1-1). Adios Mexico. "Nous étions dévastés. C'était la meilleure équipe de l'histoire de l'Australie et je pense qu'elle méritait de se qualifier. Neuf matches, huit à l'extérieur, une seule défaite... Nous avions donné quatre mois de notre vie pour rien. Ce fut très dur à encaisser."

Cette génération aura sa revanche. Quatre ans plus tard, toujours menée par Johnny Warren, elle parvient enfin à se qualifier pour la Coupe du monde. Ce ne sera pas une grande réussite : un nul face au Chili, deux défaites contre la RFA et la RDA et aucun but marqué. Mais ce trip allemand restera néanmoins comme le point culminant du football australien jusqu'au XXIe siècle.

" Je ne peux pas m'empêcher de penser à tout ça"

Alors, pourquoi cette croyance en une malédiction, sachant que les Socceroos ont pris part au Mondial 1974 ? Parce qu'à compter de cette Coupe du monde en R.F.A., la sélection va aller de frustration en frustration, de déboires en déboires, toujours avec une petite pointe de cruauté et de poisse. Johnny Warren a fini par se convaincre que tout ça était dû aux paroles prononcées par le sorcier. Quand il publie son autobiographie en 2002, l'Australie n'est toujours pas retournée dans une phase finale. "Je ne peux pas m'empêcher de penser à tout ça, écrit-il alors. Tous ces désastres qui sont tombés sur l'équipe d'Australie depuis ont renforcé ma croyance en une malédiction."

Les mots de Warren trouvent un écho auprès des supporters australiens, qui découvrent alors cette histoire vieille de plus de trente ans. En 2004, à l'aube des qualifications pour la Coupe du monde 2006, un sondage révèle que plus de 55% des Australiens sont convaincus que les malheurs de la sélection sont bien dus au sorcier mozambicain.

Rétrospectivement, la durable incapacité des Socceroos à retourner au Mondial a ainsi été vu sous le prisme de la magie noire. Même au-delà de la sélection A, la malédiction semble avoir frappé l'ensemble du football australien, qui a vécu en trois ans trois insupportables crève-cœurs. Il y eut d'abord l'élimination en barrages face à l'Iran, qui avait privé les Aussies du Mondial en France. Après un nul à Téhéran (1-1), ils menaient pourtant 2-0 au retour à domicile à moins d'un quart d'heure de la fin, avant de concéder deux buts sur coup-franc en moins de trois minutes. Sans doute la plus grosse désillusion de l'histoire du foot australien.

En 1999, ce sont ensuite les U17 qui allaient passer à côté d'un gigantesque exploit. Lors de la Coupe du monde organisée en Nouvelle-Zélande, ils atteignent la finale, où ils affrontent le Brésil. Tout se joue aux tirs au but. L'Australie s'incline 8-7. Puis, en 2000, alors des Jeux de Sydney, les Australiens déçoivent à domicile. Trois matches, trois défaites dès le premier tour.

C'est à la suite de cet enchainement de catastrophes et de frustrations que Johnny Warren, qui a commencé à s'atteler à la rédaction de ses mémoires, décide d'évoquer l'épisode de l'automne 1969, jamais rendu public auparavant. Le chapitre sur la malédiction s'achève sur ces mots : "Je pense que le football australien devrait envoyer quelqu'un au Mozambique avec mille livres en poche, chercher le sorcier et le payer pour qu'il mette un terme à cette malédiction. Cela pourrait valoir le coup d'essayer."

La double cérémonie de John Safran

Un homme va le prendre au mot. Il s'appelle John Safran. Comédien, documentariste, essayiste, personnage atypique et controversé, Safran est aussi un passionné de religion. Dans le cadre de sa série documentaire baptisée "John Safran vs God", il décide en 2003 de consacrer un épisode à la malédiction des Socceroos. Prenant au pied de la lettre les mots de Warren, il se rend au Mozambique pour retrouver le sorcier. Safran découvre rapidement que celui-ci est mort depuis longtemps. Il active alors on plan B : dénicher un autre sorcier mozambicain pour qu'il lève la malédiction.

Safran est alors mis en contact avec un marabout, lequel lui affirme qu'il peut se mettre en relation spirituelle avec le sorcier disparu. Formidable, se dit Safran. Mais, lui précise-t-on, il faut pour cela organiser une cérémonie. Tout ce joli monde se retrouve à l'Estadio da Machava, rebaptisé ainsi après la chute de Salazar. S'en suit une scène assez surréaliste, que John Safran a montré dans son documentaire. On y voit le sorcier égorger un poulet en guise de sacrifice et répandre du sang sur le corps de Safran. "J'en avais partout, c'était assez spécial et bizarre comme moment", a raconté l'Australien.

Pour que la malédiction soit complètement levée, le sorcier recommande à John Safran de procéder à une autre cérémonie, cette fois en Australie. Le documentariste retourne au pays avec de la terre argileuse que lui a confiée le marabout. "Je suis allé au Telstra Stadium de Sydney, avec Johnny Warren et tous les deux, nous avons dû nous 'laver' avec la terre".

" Johnny Warren, this is for you !"

Après sept échecs consécutifs et trente années de malheurs, les Socceroos se lancent à nouveau en quête d'une qualification pour l'édition 2006 du Mondial. Après une promenade de santé dans la zone Océanie, l'Australie joue sa place en Allemagne lors d'un barrage face à l'Uruguay. Battue 1-0 à l'aller à Montevideo, elle reçoit la Céleste le 16 novembre 2005 au Telstra Stadium. Là même où, deux ans auparavant, Safran et Warren se sont badigeonnés d'argile. Après un but de Bresciano, tout se joue lors d'une étouffante séance de tirs au but. Scénario atroce, parfait pour prolonger la malédiction et conforter les supporters aussies dans leur paranoïa.

Heureusement, c'est le moment choisi par Mark Schwarzer pour devenir un héros. Le gardien de but d'Aston Villa stoppe un premier tir au but, puis un deuxième après l'échec de Mark Viduka, qui pouvait pourtant envoyer tout le pays au Mondial. John Aloisi, lui, ne tremble pas. Après 31 années, 4 mois et 24 jours de sevrage, l'Australie est à nouveau qualifiée pour une phase finale de Coupe du monde. "Come on Australie, Johnny Warren, this is for you !" hurle le commentateur de la SBS. Tout le football australien pense à lui, à cet instant précis. Terrassé par un cancer du poumon, il est mort un an plus tôt, le 6 novembre 2004. Sans avoir vu la malédiction se briser.

Dans l'émission d'après-match, Craig Foster a aussi une pensée pour John Safran, qu'il remercie au micro pour avoir œuvré à cette "libération". L'intéressé n'en revient pas. Il a regardé le match chez des amis, et assure avoir mis de côté toute cette histoire de malédiction, mais le soir même et les jours suivants, sa boite mail est envahie de messages de remerciements. Les Australiens, face à ce qu'ils considéraient comme un échec irrationnel par son ampleur temporelle, se sont raccrochés à tout ce qu'ils ont pu trouver. Un sorcier, un poulet, de l'argile. La raison dit que si elle est enfin parvenue à ses fins, c'est parce qu'elle avait un grand entraîneur, Guus Hiddink, et une génération dorée, avec Viduka, Kewell, Scwharzer ou Cahill. Mais la raison a-t-elle toujours raison ?

Les supporters australiens réunis le 17 novembre 2005 à Sydney pour célébrer la qualification des Socceroos au Mondial 2006.

Les supporters australiens réunis le 17 novembre 2005 à Sydney pour célébrer la qualification des Socceroos au Mondial 2006.Getty Images

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