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"Il n'y a plus de règle" : de Kouassi à Kalulu, le far west du marché des premiers contrats pros

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Aouchiche, Kouassi et Kalulu : le far west du marché des premiers contrats pro (par Quentin Guichard)

Crédit: Eurosport

ParCyril Morin
21/06/2020 à 22:54 | Mis à jour 22/06/2020 à 20:46
@cyrilmourinho

LIGUE 1 - Alors que le marché principal a démarré timidement en Ligue 1, le mercato autour des jeunes pousses des centres de formation français bat son plein. Entre les départ de Tanguy Kouassi et Pierre Kalulu vers l’étranger ou celui d’Issac Lihadji vers le LOSC, les talents qui se détournent de leur club formateur sont de plus en plus nombreux. Comment expliquer le boom de ce second marché ?

18 matches en pro. Voilà le poids sportif des quatre dossiers qui ont le plus animé l’actualité autour des trois clubs majeurs français : le PSG, l’OM et l’OL. Quatre dossiers différents mais une même finalité : le départ d’un jeune formé au club qui préfère signer professionnel ailleurs. Si Adil Aouchiche (PSG) n’a pas encore plié les gaules, Tanguy Kouassi (du PSG au Bayern Munich), Pierre Kalulu (de l’OL à l’AC Milan) et Isaac Lihadji (de l’OM à Lille) ont causé des maux de tête terribles à leurs équipes respectives. Parce que médiatiquement et économiquement, ces départs sont des drames pour les clubs français. Parce qu’ils deviennent presque systématiques aussi.

La fuite des jeunes talents français s’apparente à un marronnier journalistique, le genre de sujets qui reviennent inlassablement sur le tapis. Pourtant, depuis quelques années, la tendance s’est accentuée. "Chronologiquement, il y a vingt ans, les cas emblématiques étaient Sinama-Pongolle et Le Tallec mais c’était très différent puisqu’ils avaient l’accord de leurs clubs formateurs, rembobine Laurent Mommeja, fondateur du site spécialisé Espoirs du Football et fin connaisseur du marché. Déjà à l’époque ça avait fait grand bruit mais il n’y avait pas encore de notion de pillage".

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La suite ? L’arrivée des clubs étrangers et la concurrence exacerbée entre clubs français. "Il y a dix ans, le cas Kakuta devient emblématique avec des clubs étrangers qui viennent récupérer des jeunes Français de 16 ans qui n’étaient même pas encore pro puisque la réglementation le permettait, explique-t-il encore. Et, là depuis quelques saisons, et c’est encore accentué cette année, on est sur des contrats pro qui peuvent signer ailleurs. Donc c’est le far west pour reprendre l’expression employée. Pourtant, les réglementations existent et sont respectées". Et la crise du Covid-19, avec des clubs asséchés financièrement qui se tournent vers des profils plus jeunes, risque de rendre la chose encore plus sauvage.

Tous les acteurs du marché sont formels : l’évolution est réelle. Et surtout pérenne, comme l’explique Christophe Hutteau, agent de joueurs. "Il y a une évolution sur ce marché même si ce n’est pas forcément un phénomène nouveau, nuance-t-il. C’est quelque chose qui s’est accentué il y a trois ou quatre ans je dirais. A mon sens, ça va aller en s’amplifiant. C’est aussi pour ça que les premiers contrats pros sont signés de plus en plus jeune".

Tanguy Kouassi et Adil Aouchiche (PSG)

Crédit: Getty Images

Accélération des carrières et règle des 3 ans

Car avant de parler de transferts, il faut d’abord se pencher sur le cursus habituel d’un joueur au centre de formation. "Normalement, sur un cheminement classique, on fait son premier contrat en arrivant en centre de formation, un contrat aspirant, puis un contrat stagiaire pour finir sur un contrat pro, rappelle Laurent Mommeja, également auteur de "Je veux devenir Footballeur professionnel". Aujourd’hui, les plus talentueux passent directement d’un contrat aspirant, c’est-à-dire U17, pour basculer sur un contrat pro". Une accélération des carrières destinée à protéger les clubs des géants européens qui rôdent autour des plus prometteurs.

"Quand je fais signer pro Romain Danzé, il a 21 ans.Aujourd'hui, les contrats pros se font beaucoup tôt, déplore d’ailleurs Patrick Rampillon, patron du centre de formation à Rennes jusqu’en 2018. Il y avait des contrats aspirants et des contrats stagiaires qui permettaient de protéger nos jeunes si on voulait le faire. Aujourd'hui, l'évolution est le contrat pro". Mais, en blindant leurs jeunes dès le plus jeune âge possible, les clubs français se mettent aussi en danger pour la suite. Car une règle hexagonale change tout : en France, le premier contrat professionnel d’un joueur ne peut pas dépasser trois ans. Et ça pèse lourd dans la balance.

"Les clubs français ont surtout un gros souci avec cette règle-là, nous renseigne Laurent Schmitt, agent de joueurs. On donne souvent des contrats professionnels qui ne peuvent pas dépasser les trois ans à des joueurs trop jeunes pour exister dans ce contrat-là. Donc, ils arrivent en fin de contrat quand ils commencent à jouer. C'est ce contrat de trois ans imposé par la ligue et les règlements qui obligent les clubs à signer des joueurs très tôt à 15-16 ans. Et quand ils ont fait 20 matches, ils arrivent à la fin de leur premier contrat. Et là, il n'y a plus d'indemnité de formation, plus rien…"

Signature du premier contrat professionnelEn FranceA l'étranger
Avant 18 ansContrat pro de 3 ans maximumContrat pro de 3 ans maximum
Après 18 ansContrat pro de 3 ans maximumAucune limite de durée

En face, les pays européens se régalent. Car dès lors qu’un joueur a atteint la majorité, les clubs étrangers sont en capacité de lui offrir un contrat de cinq ans. Avec, logiquement, une perspective économique plus viable sur le long terme. Voilà comment Tanguy Kouassi s’est vu offrir un bail de cinq ans au Bayern Munich alors que le PSG, limité par la loi française, n’avait pas mieux à proposer qu’un contrat de trois ans. Et le schéma pourrait bien se répéter avec Adil Aouchiche, 17 ans, mais majeur d’ici le 15 juillet, qui pourra alors succomber aux sirènes étrangères.

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Monaco a brisé la règle et le trading n’a fait qu’empirer les choses

Mais le pillage français n’est pas le simple fait des clubs étrangers, avides du bassin tricolore. Le cas Lihadji l’a encore montré : plus rien n’empêche les ténors de l’Hexagone de s’attaquer entre eux. "Il y a encore quatre ou cinq ans, il y avait une sorte d'agrément franco-français : les clubs tricolores ne se prenaient pas des jeunes entre eux, explique Laurent Schmitt. Ce n'est plus le cas. Monaco a changé la donne. Et Campos a ensuite fait pareil quand il est arrivé à Lille avec Ballo-Touré. Monaco et Campos ont ouvert la voie". Devinez où va atterrir le prometteur Lihadji, formé à l’OM ? A Lille, évidemment.

Pourquoi tous les clubs français s’y sont mis ? Ne cherchez pas longtemps : la possibilité du jackpot est évidemment la cause de cette ruée vers l’or. Depuis que le trading est devenu le modèle dominant, tout a changé. "Aujourd’hui, il n’y a plus de règle, plus personne ne respecte de gentleman agreement puisque dans les textes, rien ne l’interdit, complète Christophe Hutteau. Il n’y a pas forcément plus de jeunes joueurs à fort potentiel aujourd’hui qu’il y a dix ans. Sauf qu’aujourd’hui, il y a beaucoup plus de clubs qui misent sur le modèle économique du trading qu’il y a dix ans. Et certains clubs essayent de jouer au loto ou à l’Euromillions en misant sur des joueurs à fort potentiel sans grande certitude".

Des certitudes, Monaco en avait beaucoup au moment de faire signer son premier contrat pro à Kylian Mbappé. Et, comme sur un terrain, le prodige français a accéléré les choses. A son insu. "Il y a un avant et un après Mbappé, estime Laurent Mommeja. Quand Mbappé n’était pas encore pro, Paris avait fait des approches pour essayer de le récupérer. Un an et demi après, il sont obligés de verser 180 millions d’euros pour l’avoir". Le calcul est vite fait. Car ce marché possède une particularité particulièrement attrayante pour les clubs cherchant à faire des affaires : les indemnités demandées pour un jeune sans contrat pro n’ont à voir avec celles qui se réclament sur le marché principal.

"Les indemnités de formation sont très basses et le calcul des clubs qui misent sur le trading est très simple, explique le fondateur d’Espoirs du Football. Aouchiche, si on prend les chiffres annoncés (100 000 euros par mois et prime à la signature de 3 ou 4 millions selon L’Equipe, NDLR), on retrouve une indemnité totale d’un joueur très moyen de Ligue 1. Donc l’absence d’indemnité de transfert initiale rend le marché très attractif. Un club au budget modeste comme Saint-Etienne se dit : 'il a une certaine cote’, l’objectif est de le vendre sur ces trois ans et faire du trading à court terme. Ça peut s’entendre, c’est une politique commerciale comme une autre. Mais moralement, ça peut faire débat. Sur une seule plus-value, ça rentabilise tout le reste".

Un constat partagé par Patrick Rampillon : "Avec les indemnités qui existent, il y a un retour sur investissement mais je trouve les sommes données dérisoires, explique celui qui a suivi l’évolution du dernier crack rennais, Eduardo Camavinga. Car si un club français perd un joueur de talent et qu'il reçoit uniquement trois années de formation... Si j'avais perdu Camavinga par exemple et que j'avais reçu 270 000 euros, je pense que je me serais fait taper sur les doigts par monsieur Pinault. Et il aurait eu raison".

Edouardo Camavinga en Coupe de France

Crédit: Getty Images

Le paradoxe français : du trading mais pas de place dans les effectifs

Voilà pour la partie cynique. Où les sentiments n’ont aucune valeur face à l’argent. Mais, dans l’équation, se cantonner aux chèques et aux tableaux Excel, c’est aussi oublier parfois l'essentiel : le projet sportif présenté aux jeunes pépites. C’est là que le foot français nage en plein paradoxe : car s’ils cherchent à blinder ces jeunes, les plus gros clubs français ont aussi parfois du mal à les valoriser en amont.

Si Kalulu a opté pour le projet milanais, c’est aussi parce que l’OL n’a pas su présenter de garanties sportives suffisantes, au poste de latéral droit où trois joueurs cohabitent déjà (Rafael, Dubois et Tete) mais aussi dans l’axe où Mapou Yanga-Mbiwa, pourtant écarté de l’équipe première, aura eu davantage de convocations avec l’équipe première que lui. Si Adil Aouchiche songe à quitter Paris, c’est aussi parce que sa perspective de temps de jeu n’a rien d’idéale malgré les promesses initiales.

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"Le problème aujourd'hui reste que beaucoup de clubs ou d'entraîneurs sont réticents à partir avec des jeunes, concède Laurent Schmitt. On met une belle feuille sur le sujet, qui est un contrat avec souvent des bonnes conditions financières, mais derrière, il n'y a rien. Et aujourd'hui, les gamins ne sont pas plus cons que les autres : ils veulent jouer et avoir des garanties sportives. Ils attendent de leur club qu'il leur donne de la consistance dans ce qu'ils veulent d'eux".

En face, les clubs allemands raflent souvent la mise car leurs projets semblent bien plus alléchants. "Si on prend les cas d’Upamecano ou Konaté : ils partent dans des gros clubs, certes, mais on leur propose aussi des vrais projets sportifs, assure Laurent Mommeja. Ils peuvent être prêtés la première année mais au moins il y a un vrai plan proposé. Les clubs français sont incapables de proposer ce genre de schémas. En Allemagne, ils font VRAIMENT confiance aux jeunes. Et pas uniquement sur l’aspect trading, ils ne sont pas juste là pour exposer des jeunes, ils veulent aussi avoir des résultats avec ces jeunes. On a tendance à décrire des joueurs ingrats avec des agents qui s’en mettent plein les poches. C’est parfois vrai mais il faut aussi voir ce que le club formateur a à offrir".

Alors, faut-il blâmer les entraîneurs frileux à l’idée de lancer des jeunes ? Trop facile pour Christophe Hutteau : "C’est plus facile pour un entraîneur de donner du temps de jeu à un joueur confirmé, même moins talentueux, qu’un jeune joueur. Parce que l’entraîneur joue sa place. Aucun président n’ira dire à un entraîneur en crise de résultat : 'je vais te garder parce que tu as lancé plusieurs jeunes'. Donc les entraîneurs ne peuvent pas se le permettre parce que lancer des jeunes, c’est aussi un risque". Le serpent qui se mord la queue en somme. Et des clubs formateurs qui n’en finissent plus de se mordre les doigts…

Avec Glenn CEILLIER

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