Le président du Conseil des joueurs à l'ATP serait-il en sursis ? Les premières réactions acerbes à l’égard de sa gestion de l’Adria Tour contestent en tout cas sa capacité à servir les intérêts du tennis mondial. Si le rôle de directeur du tournoi avait échu à son frère Djordje, c’est bien Novak Djokovic, à l’origine de ce projet de tournée dans les Balkans et qui a joué les hôtes de luxe pour les Alexander Zverev, Dominic Thiem et autres Grigor Dimitrov, qui est dans le collimateur. Dan Evans avait, lundi, mis le Serbe face à ses responsabilités, et le moins que l’on puisse dire, c’est que plusieurs lui ont emboîté le pas.

Noah Rubin a été l’un des premiers à le faire dans les colonnes de nos confrères de L’Equipe. Le 225e joueur mondial américain, qui avait déjà souligné l’absence de Djokovic lors de la réunion en visio-conférence entre l’ATP et 400 joueurs pour évoquer la reprise de la saison en août, est apparu particulièrement remonté contre les risques pris par le numéro 1 mondial et les autre joueurs engagés.

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Djokovic testé positif au Covid-19 : "Je suis extrêmement désolé"
23/06/2020 À 12:07

ATP - Djokovic testé positif au Covid-19

Rubin attend des sanctions de l'ATP

"J’attends de voir si l’ATP va réagir. J’attends de voir ce qu’il va advenir de sa position de président du conseil des joueurs. Evidemment que je suis déçu, Novak est un exemple pour des millions de gens. (…) Je suis tellement énervé. Comment peuvent-ils ne pas voir quel est notre intérêt commun ? Ne pas réaliser qu'un tel contretemps peut affecter toute la saison ? Il y a des millions et des millions de dollars en jeu, des tas de jobs et de l'argent pour des joueurs qui en ont besoin", s’est insurgé Rubin, qui espère donc des sanctions contre les participants de l’Adria Tour.

Une position partagée par Nick Kyrgios, dont on connaît l’animosité à l’égard du "Djoker". L’Australien, plusieurs fois repris de volée par l’ATP et même suspendu avec sursis pour son comportement sur les courts, s’est fait un malin plaisir de comparer sa situation à celle des joueurs engagés en Croatie et qui ont fait fi de toute précaution, le "comble du ridicule" selon lui. Dans les instances, on se borne pour le moment à appeler les joueurs à respecter le principe de distanciation sociale, et à insister sur les mesures strictes de sécurité sanitaire qui seront imposées pour la reprise du circuit en août.

Pas de révolution de palais à l’horizon, donc ? Les choses ne sont peut-être pas aussi simples. Si son poids dans la prise de décision est plus que relatif, le joueur de double brésilien Bruno Soares, qui est aussi membre du Conseil des joueurs, y est allé de sa petite pique. "L’Adria Tour ?Je le résume comme un spectacle d’horreur. C’est une immense irresponsabilité, une immense immaturité… Dans la situation mondiale actuelle, et même si vous étiez au pôle Nord, vous ne devriez pas sortir et faire la fête puis l’afficher sur Instagram. C’est un minimum de respect avec tout ce qui se passe dans le monde", a-t-il estimé dans un témoignage à Globo Esporte.

Ses croyances et son scepticisme sur la vaccination reviennent en boomerang

Et d'ajouter : "C'est embarrassant pour lui parce qu'il est le président du conseil et que son discours va à l’encontre de tout ce qu’il a montré dans cet événement." Les langues se délient donc, et le sarcasme n’est pas loin, avec en cible principale encore Novak Djokovic. Epinglé pour des tweets racistes et polémiques voici quelques années, Tennys Sandgren, actuel 55e joueur mondial, s’est reconverti plus heureusement dans l’humour grinçant.

Avant le test positif du numéro 1 mondial, l’Américain s’était ainsi exclamé sur le réseau social : "Si Novak n'a pas le Covid, je vais commencer à bénir mon eau avec des ondes positives." Une manière comme une autre de tourner en dérision les croyances que le Serbe avait partagées lors de lives Instagram pendant le confinement, se disant notamment convaincu que des pensées positives pouvaient transformer une eau polluée en eau potable. Dans la même veine, le scepticisme du "Djoker" à l'égard des bienfaits d’une potentielle vaccination contre le Covid-19 a désormais une toute autre résonnance, de même que son opposition initiale aux conditions trop "extrêmes" d’accueil de l’US Open.

Djokovic a aussi ses avocats

Djokovic, qui a poussé pour que plus d’une personne soit autorisée à accompagner chaque joueur sur le site de Flushing Meadows avant de se dire prêt à jouer le Majeur américain, a vu l’absence de contraintes de sécurité sanitaire lors de l’Adria Tour se retourner contre lui. Tant et si bien que pour certains, il a perdu toute légitimité en tant que porte-parole des joueurs. D’autres sont pourtant moins enclins à lui faire porter le poids de toutes les responsabilités. "Ce n'est pas Djokovic le fautif. Ce n'est pas lui qui a mis un pistolet sur la tempe des mecs pour exiger qu'il y ait 5 000 spectateurs. C'est le gouvernement qui a choisi d'accueillir ces 5 000 personnes en un seul lieu. Mais c'est sûr que tout ce monde, c'était délirant...", a ainsi considéré Richard Gasquet, toujours dans L'Equipe.

Si le numéro 1 mondial est bien à l’origine du projet, il ne maîtrisait pas tout pour le Biterrois. Le constat est d’ailleurs partagé par Feliks Lukas, directeur du tournoi du Bol Open en Croatie (WTA 125) qui a assisté à l’étape de l’Adria Tour à Zadar. "Je ne blâme pas Novak et son équipe. Ils ne décident pas des règles en Croatie. Ce sont les organisateurs et les autorités locales. La fédération croate n'a pas voulu connaître le détail du protocole, ils ont fait preuve d'une incroyable arrogance. Le fait qu'il n'y ait pas de gel hydroalcoolique, ce n'est pas la faute de Novak, c'est la faute des organisateurs. Je peux vous dire que Novak n'était pas content de l'organisation à Zadar. On ne peut pas reprocher à un joueur les erreurs d'une organisation. Les joueurs acceptent les règles qu'on leur fixe. Si quelqu'un avait dit à Novak : 'Tu dois être testé avant de venir à Zadar', il l'aurait fait", a-t-il témoigné dans le quotidien sportif français.

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Federer et Nadal en recours ?

Il n’empêche que, si les conditions d’accueil en Croatie n’avaient pas plu à Djokovic, il aurait pu prendre la décision, certes difficile et radicale, d’annuler l’étape de Zadar. Mais coincé par son projet caritatif louable et sûrement obnubilé par l’idée de récolter les fonds nécessaires pour en être digne, le numéro 1 mondial a laissé faire. Très ému au moment de renouer en quelque sorte avec ses racines à Belgrade, il en a peut-être perdu la lucidité nécessaire pour éviter le fiasco.

Peut-être plus lisses dans leur communication et moins actifs dans la défense des intérêts financiers des joueurs (dixit Noah Rubin lui-même), il est difficile d’imaginer Rafael Nadal et Roger Federer s’embarquer dans une aventure pareille, aussi belles soient les intentions de départ. S'il a parfois discuté la politique du gouvernement espagnol dans les journaux, le Majorquin s’est beaucoup exprimé sur la nécessité de se conformer aux règles des autorités locales mais aussi à celles mises en place par l’ATP.

Federer, tout aussi prudent et raisonnable sur le plan sanitaire, avait de son côté suscité un réel enthousiasme en (re)mettant le sujet de la fusion ATP/WTA sur le tapis voici quelques semaines. C’est de ces comparaisons dans l’incarnation d’un leadership moins polémique que Djokovic pourrait souffrir dans les jours ou les semaines à venir. Affaire à suivre.

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