Nouvelle thématique dans Les Grands Récits cet automne : les mal-aimés. Des champions, des équipes qui ont eu toutes les peines du monde, et c'est un euphémisme, à générer de la sympathie, sans parler d'affection, chez le grand public ou des médias. Dans ce premier épisode, retour sur la trajectoire d'Ivan Lendl.

Les grands récits
Mai 68 : Roland-Garros, l'autre révolution
21/07/2020 À 10:28

"Ivan, pensez-vous que le public apprécie le grand joueur que vous êtes ?"

"Je crois que oui. Je sais que le public attendait autre chose de moi. Mais je ne pouvais pas le lui donner. Je ne suis pas un clown."

Flushing Meadows, août 1994. Contraint à l'abandon dès le 2e tour de l'US Open contre Bernd Karbacher, Ivan Lendl vient, sans le savoir, de jouer son 271e et dernier match en Grand Chelem. Trois mois plus tard, il officialisera son départ à la retraite, contraint et forcé par un dos qui le martyrise.

Dans cette dernière conférence de presse new-yorkaise, l'ancien numéro un mondial effleure d'une phrase ce qu'il fut et ce qu'il n'était pas. Un champion obsédé par la victoire et un homme fermé à double tour, n'ayant jamais voulu transiger avec sa vérité pour soigner les apparences.

C'est la fin d'un parcours d'exception. Vainqueur de huit tournois du Grand Chelem, de cinq Masters, de 94 tournois au total, numéro un mondial pendant 270 semaines, Lendl a passé une décennie entière sans jamais quitter le podium du classement ATP et a dominé le tennis avec une certaine férocité.

D'une phénoménale constance au plus haut niveau, il a accompli quelques performances que même les géants de notre temps n'ont pas égalé. Comme ces huit finales consécutives à l'US Open, de 1981 à 1989, et neuf finales d'affilée au Masters, entre 1980 et 1988. "Quand Lendl est hors de forme, il perd en finale", a dit un jour Mats Wilander en plaisantant à moitié.

Le palmarès d'Ivan Lendl : Trois Roland-Garros, trois US Open, deux Open d'Australie cinq Masters et 94 titres au total.

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Pourquoi tant de haine ?

Mais on ne l'aimait pas, Ivan. Et on n'aimait pas Lendl. Ni le type ni le joueur. Trop robotique. Trop rustre. Trop froid. Trop triste. Dans l'histoire, aucun champion de son envergure n'a trouvé aussi peu grâce devant le jugement populaire et médiatique. "Qui a envie de voir un robot être numéro un mondial ?", avait perfidement lancé John McEnroe.

La presse, elle, a multiplié les slogans peu amènes envers le Tchécoslovaque. "L'homme qui vidait les stades plus vite qu'une alerte à la bombe" selon le Washington Post. "Un androïde avec un cyber-service et la personnalité d'une dinde congelée" pour le New York Times ou encore "un homme froid, égoïste, condescendant, arrogant et mesquin avec un joli coup droit" pour le britannique Times. Jusqu'à ce titre d'une violence inédite et d'une rare cruauté barrant en 1986 la Une de Sports Illustrated après la deuxième de ses trois victoires à l'US Open : "The champion that nobody cares about". Le champion dont tout le monde se fout.

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Pourquoi tant de haine ? Lendl, c'est vrai, n'a rien fait pour inciter à la passion envers sa personne. Si on ne l'aimait pas, c'est aussi parce qu'il n'était pas aimable. Dans la galaxie tennistique si colorée des années 80, face aux artistes McEnroe et Edberg, au gentil Wilander, au charismatique showman Noah ou au génialement détestable Connors, il n'a jamais fait le poids en termes d'image.

Si Lendl a été mal perçu, c'est peut-être davantage pour ce qu'il n'était pas que pour ce qu'il était. Son jeu, mécanique, aurait-il à ce point été déprécié sur la forme s'il n'avait pas rivalisé avec McEnroe, l'artiste absolu ? Aurait-on autant décrié sa personnalité s'il n'avait été contemporain de personnages aussi hauts en couleurs que Connors ou Noah ?

Avare de ses émotions, il ne donnait rien. "Quel monstre, avait lancé Yannick Noah, l'anti-Lendl par excellence. Je ne veux rien avoir à faire avec lui. Tout cet argent et il n'a toujours pas le temps de lâcher un sourire. Il donne une mauvaise image du jeu." Mais le faux procès, doublé du délit de sale gueule, n'était pas loin. "On lui reproche de ne pas sourire. Mais vous avez déjà vu McEnroe ou Connors sourire ? Et Borg ne montrait aucune émotion", rappelait son entraîneur, l'Australien Tony Roche, en 1986.

Ivan Lendl en 1985.

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"En réalité, Ivan est un mec super et il l'a toujours été"

Heureusement pour lui, Lendl se foutait qu'on s'en foute, pour reprendre la formule de Sports Illustrated. "Je ne m'occupe pas du public, assurait-il à Roland-Garros en 1988. Vous jouez pour vous, pas pour les autres. Je n'essaie pas de savoir si le public veut que je gagne ou pas. Je ne sais pas si les gens dans les tribunes sont contents si je gagne. Moi, je suis content et ça me suffit."

"Sa grande chance, ça a été de se foutre de tout ça, nous confirme Mats Wilander, qui fut l'un des grands rivaux de Lendl. Il aurait pu en souffrir, il s'est appuyé dessus. Il pensait 'allez tous vous faire foutre, je vais juste être moi-même et je vais gagner plus de titres que vous voulez m'en voir gagner. Je vais m'entraîner plus dur et je vais gagner plus que vous.' Et c'est ce qu'il a fait." En septembre 2019, invité de l'émission Tennis Legends, animée par Wilander sur Eurosport, Lendl n'avait pas caché qu'il puisait une certaine jouissance dans le fait d'énerver tout le monde en gagnant.

Cela ne l'empêchait pas de vivre comme une forme d'injustice les campagnes de presse dont il a pu être l'objet. Qu'on ne l'aime pas pour ce qu'il était, aucun problème. Mais le trait de ce portrait à charge était trop grossier pour être honnête. Jusqu'à le dénaturer, comme il s'en plaignait après la fameuse couverture de Sports Illustrated, à qui il refusera par la suite d'adresser la parole : "Les gens ne me comprennent pas parce que les médias ne me présentent pas tel que je suis. Tout est toujours négatif, ils déforment ce que je dis et arrivent même à déformer ce que je ne dis pas." "En réalité, témoigne Wilander, Ivan est un mec super et il l'a toujours été."

Henri Leconte, lui, était sans doute une des personnes les plus proches de Lendl sur le circuit. Les deux joueurs, entre méticulosité extrême et instinct pur, ne pouvaient être plus opposés, mais les deux hommes aimaient passer du temps ensemble. Ils ont préparé Roland-Garros plusieurs fois tous les deux, à Monte-Carlo, et le Français a même été invité à par Lendl dans sa propriété du Connecticut. Lui aussi décrit une personnalité assez éloignée du mythe : "Ivan a un côté attachant. Il se protégeait beaucoup mais c'est quelqu'un de passionné et qui peut même être généreux, contrairement à ce qu'on pense."

Ivan Lendl et Henri Leconte, associés en double, en 1990, au Queens.

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Pour un peu, Lendl serait un type qui gagnerait à être connu. Son image était si détestable que l'approcher, c'était presque à coup sûr la garantie d'être agréablement surpris. Expérience vécue notamment par Ronald Agenor. En 1985, le jeune Haïtien a l'effrayant honneur de s'entraîner pendant une semaine avec Ivan le terrible à Monte-Carlo. "Malgré son surnom 'Le Colonel' et le fait qu'il était dépeint comme un soldat dans l'armée, a-t-il raconté, cette semaine d’entrainement avec lui m'avait fait changer d'avis. Lendl était drôle, faisait toujours des blagues."

L'humour de Lendl, tout un roman

Ah, l'humour d'Ivan Lendl... Peut-être une des facettes les plus méconnues du bonhomme. En 2007, alors éloigné du monde du tennis, il accorde une rare interview au Los Angeles Times. Le journaliste s'étonne de la drôlerie de son interlocuteur. "J'ai toujours eu de l'humour !, se défend l'ancien numéro un mondial. C'est vous qui ne le compreniez pas ou ne vouliez pas le voir."

Dans ce même entretien, il parle de sa famille, d'une de ses filles, baptisée "Crash" : "Elle a 14 ans et son vrai nom, c'est Daniela. Mais si vous l'appelez comme ça, elle se sentira insultée. Pour tout le monde, c'est Crash. Je l'ai surnommée comme ça parce qu'un jour, elle promenait le chien et passait plus de temps à regarder le chien derrière elle que l'arbre devant. Elle a pris l'arbre. Heureusement, le chien n'a rien eu."

"Ivan n'est pas drôle, il est incroyablement drôle, insiste Mats Wilander. Il connait plus de blagues que n'importe qui. Il me raconte tout le temps des histoires drôles, souvent bien sales. Chaque fois que je le croise, il m'en raconte une nouvelle."

Ivan Lendl et Mats Wilander sur le Senior Tour.

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Un humour bien à lui, quand même. "Il était particulier Ivan… C'était un humour très sarcastique, très caustique, glisse Leconte. C'était parfois très premier degré. Ça pouvait paraitre méchant, mais c'était drôle." A condition de ne pas en être le destinataire. "Ivan avait souvent un problème de timing avec son humour", sourit Wilander. Et le Suédois de rapporter cette anecdote datant du tournoi de Tokyo, en 1987 :

"Ivan aimait taquiner, surtout quand il venait de gagner. Ce jour-là, Mikael Pernfors est avec son coach. Il lui dit 'j'ai joué le match de ma vie en indoor et je prends 6-0, 6-2. Qu'est-ce que je peux faire de plus ?' C'était dur pour lui. Ivan arrive dans le vestiaire et il veut plaisanter. 'Mikael, je t'ai fait courir comme un petit chien aujourd'hui', le tout dit avec son accent et en imitant un chien qui court. Si tu fais ce genre de choses deux mois après quand tu recroises le gars, ça passe. Mais quand c'est au mauvais moment, tu passes pour un connard. Je suis persuadé qu'Ivan ne pensait pas à mal. Mais parfois, ça ne marchait pas et certains l'ont pris en grippe."

Leconte : "On sent qu'il trainait une histoire lourde derrière lui"

Mais au fond, qui a cherché à comprendre Ivan Lendl ? Dans le milieu du tennis, pas grand-monde. Le public et les médias, n'en parlons pas. "Je ne connaissais pas le vrai Ivan, avoue Wilander. Je crois que je comprends depuis quelques années qui il était à l'époque, qui il était plus jeune." "Il était surprenant dans sa façon d'être, pour Leconte. Il pouvait t'inviter au resto, t'offrir un cadeau. Puis après ça, il devenait beaucoup plus sombre. Il n'a pas eu une enfance facile, et on sent qu'il trainait une histoire lourde derrière lui."

Cette histoire débute le 7 mars 1960, à Ostrava, surnommée "la ville noire de l'Europe", ce qui donnait le ton. "Dieu a consacré toute la beauté du monde à d'autres villes", a chanté l'artiste tchèque Jaromir Nohavica, né à Ostrava sept ans avant Lendl.

C'est un ancien monde, celui de la Guerre froide et du Rideau de fer. Le petit Ivan a huit ans quand il voit les chars soviétiques débouler en août 1968 pour mater le Printemps de Prague et son "Socialisme à visage humain" dont rêvait le réformateur Alexander Dubcek. Lendl restera marqué par l'évènement, acte de naissance de sa propre conscience du monde dans lequel il évolue.

Ivan Lendl à 9 ans.

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La construction de sa personnalité s'opère enserrée dans un double étau, celui de la cellule familiale et du système communiste. Ses parents étaient tous deux d'excellents joueurs de tennis. Sa mère, Olga, a même été numéro 2 en Tchécoslovaquie. Ivan baigne très tôt dans un univers tennistique. C'est cette mère aimante mais intransigeante qui va lui inculquer deux grands principes dont il ne se départira pas : haïr la défaite et ne jamais montrer ses émotions en public. On ne rigole pas souvent chez les Lendl. A table, Olga place un minuteur devant l'assiette d'Ivan. A six ans, il a 10 minutes, pas une seconde de plus, pour terminer ses légumes. "Si tu ne finis pas, j'appelle le zoo et les lions viendront te dévorer."

La victoire la plus importante de sa vie sur un court de tennis, Lendl ne la signera pas contre Connors, McEnroe ou Wilander, mais face à sa mère. C'est le jour où, à 14 ans, il l'a dominée pour la première fois qu'il s'est convaincu de pouvoir se muer en un grand joueur. Olga ne l'a pas félicité. Elle a pris ses raquettes et a fait la gueule. La haine de l'échec, plus forte que la fierté envers un fils. Même devenu l'immense champion que l'on sait, lorsque ses parents seront installés en tribunes, il évitera de croiser le regard de sa mère, de peur d'y trouver une forme de réprobation.

New Haven, 1990 : De gauche à droite, en tribunes, la mère d'Ivan Lendl, Olga, son père, Jiri, son épouse, Samantha et son entraîneur, Tony Roche.

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Navratilova ouvre la voie

Mais l'atmosphère familiale, qui a contribué à lui forger le caractère, pour le meilleur et pour le pire, n'est rien à côté des pesanteurs du contexte tchécoslovaque de son adolescence. "Ceux qui ont grandi à l'Ouest ne seront jamais capables de comprendre tout à fait ce qu'impliquait d'être jeune derrière le Rideau de fer", explique Lendl. C'est tout particulièrement vrai pour un champion en devenir. Lorsqu'il émerge, à la sortie de l'adolescence, comme un des espoirs les plus prometteurs d'un sport alors en pleine explosion au cœur des années 70, Ivan devient un centre d'intérêt pour l'Etat.

D'autant qu'un évènement va accentuer la pression sur les sportifs de haut niveau en Tchécoslovaquie. En 1975, Martina Navratilova, 19 ans, décide de s'exiler aux Etats-Unis et de tourner le dos à son pays natal. "Je ne voulais pas m'en aller, je voulais juste jouer au tennis, détaillait-elle dans son autobiographie, parue en 1985. La fédération ne voulait pas me laisser partir jouer aux Etats-Unis, où se déroulaient alors 90% des tournois, ce qui signifiait que je n'allais pas pouvoir poursuivre ma carrière. C'était un saut dans la vie et je n'en reviens toujours pas d'avoir eu ce courage. Il fallait que je sois jeune et inconsciente."

Lendl sait ce qu'il doit à Navratilova. Même s'il ne l'a compris que sur le tard, elle fut une source d'inspiration. "Si elle n'avait pas fait ce qu'elle a fait, vous n'auriez probablement jamais entendu parler de moi", a-t-il confié en 2013 dans une interview à CNN.

Après la défection de Navratilova, la Tchécoslovaquie décide d'assouplir un peu son système, de peur de voir d'autres figures de proue du sport suivre ses pas. L'Etat ne prendra plus "que" 80% des gains des joueurs et des joueuses. Voilà pour la façade. En arrière-plan, l'étau, muet et invisible, se resserre. Lorsqu'il rentre au pays après un tournoi chez les juniors, Lendl doit remettre son passeport. Il doit, aussi, obtenir l'autorisation de sa fédération pour établir son programme. Sa chance, ce sera de devenir bientôt trop grand et trop puissant pour être totalement contrôlé. Mais pas surveillé.

Le swag tchécoslovaque : Ivan Lendl en mars 1981.

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Nom de code, Ivan

Au début des années 80, Ivan Lendl est déjà un joueur de premier plan. Après sa première finale de Grand Chelem, perdue en 1981 contre Björn Borg à Roland-Garros, la STB, la police secrète, petite sœur tchèque du KGB, de la Stasi ou de la Securitate, décide d'ouvrir un dossier sur Lendl. Nom de code, Ivan. La priorité est claire : savoir si le jeune Lendl nourrit des envies d'ailleurs. En aucun cas, il ne doit devenir un Navratilova au masculin.

Le journaliste anglais Mark Hodgkinson, auteur du livre "Ivan Lendl, the man who made Andy Murray", biographie déguisée de l'ancien champion dont la première partie se dévore tel un thriller à la Michael Connelly, a eu accès au dossier secret de Lendl. Il y est présenté au fil des rapports comme "un jeune homme très ambitieux et déterminé, dont la priorité principale est le tennis". Mais ses accointances potentielles avec le capitalisme inquiètent le régime : "Il apparait que Lendl est non seulement un joueur de tennis très doué mais aussi un businessman avisé." Sur ces deux points, la STB a vu juste.

Chez, lui, dans sa propriété de Greenwich, dans le Connecticut : Ivan lendl le businessman.

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Rien de sa vie privée n'échappe aux autorités. Toutes ses relations, toutes ses actions. Le moindre restaurant où il dine. La moindre dépense effectuée. Son téléphone et celui de ses parents sont sur écoute. Sa vie sexuelle est scrutée. On y découvre d'ailleurs que le jeune Lendl, avant de rencontrer et d'épouser Samantha Frankel, la mère de ses cinq filles avec laquelle il vit toujours, était un homme à femmes. Il a même noué une relation avec une Miss Nouvelle-Zélande.

Le système est bien connu et bien rodé. Pressions sur les proches, les amis et les connaissances pour obtenir des renseignements. On estime qu'au point culminant de ce sombre mécanisme, plus de 10% de la population tchécoslovaque travaillait directement ou indirectement pour la STB. Comment accorder sa confiance ? Et à qui ? "Pour Lendl, explique Mark Hodgkinson, il y aura longtemps la crainte d'être éradiqué de toute vie publique. Taper dans une balle dans un contexte de peur et de paranoïa permet de comprendre sa personnalité. Pour réussir, il s'est forgé une image dure et froide, au moins en apparence."

L'apatride sentimental

Ivan Lendl aimait-il le tennis ? Beaucoup en ont longtemps douté. A l'évidence, il y a vu une échappatoire, une façon de sortir d'un système qui le répugnait. A la même époque, Lendl admire Reagan et Thatcher. Une fois devenu américain, en 1992, il soutiendra tous les candidats républicains lors de l'élection présidentielle. C'était un proche de George Bush père.

Tout, il aura tout fait pour tourner le dos à la Tchécoslovaquie de son enfance. Dès 1984, il décide de ne plus jouer en Coupe Davis, qu'il rêvait de disputer pour les Etats-Unis, ce pays qui le fascine et dont il se sent spontanément proche. Il s'y installe définitivement en 1986.

Ivan Lendl en 1989.

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Mais Lendl restera toute sa carrière une sorte d'apatride sentimental. Pour le régime tchèque, il est devenu un suppôt du capitalisme, assoiffé d'argent et obsédé par sa réussite individuelle. Les Américains, quant à eux, peinent à l'accepter comme un des leurs. Qui veut d'Ivan Lendl ? Personne.

Ce fut son drame, sa solitude. Lui qui se rêvait américain était renvoyé à son origine et confiné à son étiquette de "champion du système communiste". "Ivan venait d'Europe de l'Est, c'était surtout ça la différence avec nous autres, rappelle Mats Wilander. Il était vu comme le communiste qui débarquait dans ce milieu très occidentalisé. Il a dû porter sur ses épaules beaucoup de choses, certaines de façon assez injuste." "Je pense qu'au fond de lui, il aurait voulu être quelqu'un d'autre", relève Henri Leconte.

Du Chicken à Ivan le terrible

Alors, la victoire sera son pouvoir, même s'il faudra du temps pour cela. Paradoxe vivant, le présumé robotique Lendl est d'une désarmante humanité dans les premières années de sa carrière. Le fameux "Chicken", cette poule mouillée dépeinte par Connors, capable de perdre volontairement un match de poule au Masters pour éviter Borg en demi-finale, et surtout de s'autodétruire dans les plus grands matches. Il perd ses quatre premières finales de Grand Chelem et doit attendre ses 24 ans pour ouvrir son palmarès majeur, lors d'une finale de Roland-Garros passée à la postérité contre John McEnroe, en 1984.

McEnroe Lendl, Roland-Garros 1984.

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A partir de là, plus grand-chose n'entravera sa marche en avant. Il devient "Ivan le terrible", ce tyran du circuit assoiffé de victoires comme le prédateur flaire l'odeur du sang. Seul Wimbledon lui échappera. Sur le gazon alors ultra-rapide du All England Club, il connaitra toujours un accroc. Cette surface si peu naturelle pour exprimer ses qualités, il l'aura pourtant domptée autant que possible. Lui qui ne mettait pas un pied devant l'autre sur herbe va se muer en un excellent "spécialiste". Deux finales et cinq autres demies.

"Je suis presque plus fier de mon bilan à Wimbledon que de ce que j'ai pu accomplir à Roland-Garros ou à l'US Open", dira-t-il en partant à la retraite, non sans regrets mais sans aigreur. Peut-être parce que c'était le symbole, à ses yeux, de ce que le travail peut générer. Car c'était d'abord ça, Lendl, un bourreau de travail. Coucher à 22 heures. Pas une minute de sommeil plus que nécessaire. "Je déteste dormir, dit-il. Je ne supporte pas ça." A Sydney, en début de saison, il se lève à l'heure où certains de ses confrères sortent de boite.

L'homme qui a inventé le tennis du XXIe siècle

Lendl va révolutionner son sport avec des méthodes de préparation jamais vues. Il a été le premier à travailler avec un préparateur mental. Tout le monde a ri quand il s'est attaché les services du Dr Haas, lequel préconisait un régime à base de glucides et limitait la consommation de viandes et de produits laitiers pour privilégier les légumes verts, les céréales et les légumineuses. "Le régime Haagen-Dazs", moquera McEnroe. Mais quand le génial gaucher, dépassé par la nouvelle dimension physique de son sport, décline dès le milieu des années 80, Lendl pose des standards qui seront bientôt copiés.

"C'était un précurseur, quelqu'un qui a amené le tennis dans une autre dimension, c'est évident, tranche Leconte. Il a inventé le tennis du XXIe siècle. Par son caractère, sa détermination, sa façon de s'entraîner, son professionnalisme, Ivan a mis le tennis à un autre niveau. La nouvelle ère du tennis, c'est lui qui l'a faite. Il ne faut pas oublier ça. Je crois qu'on ne s'en rend pas bien compte. Préparateur physique, mental, kiné, diététicien, il a amené tout ça. Il avait tout compris."

Ivan Lendl et John McEnroe

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Quand les jeunes loups du tennis américain, Pete Sampras et Andre Agassi, déboulent sur le circuit à la fin des années 80, c'est vers Lendl qu'ils se tournent. "Je ne sais pas si les jeunes m'admirent, mais je constate que beaucoup regardent ma façon de faire", commente l'intéressé en 1989.

Fin 1988, pendant le Masters qui se tient à New York, Lendl, qui habite à moins d'une heure de Manhattan, invite le tout jeune Pete Sampras dans sa maison de Greenwich. De cette semaine, l'Américain de 18 ans conserve un souvenir éreintant mais éclairant. "Il jouait le Masters le soir et le lendemain matin, il était debout à 6h30, a raconté Sampras lorsqu'il a battu Lendl en quarts de finale de l'US Open, en 1990. Il me réveillait. On commençait par des exercices physiques, puis on s'entraînait deux heures. L'après-midi, on faisait 40 kilomètres à vélo."

Sampras a compris le message : tu veux devenir le meilleur ? Bosse comme un chien. A propos de chiens, ceux de Lendl, des bergers allemands qu'il aimait dresser, ont terrorisé Pistol Pete : "Quand on rentrait de l'entraînement, quatre de ses chiens se tenaient devant l'entrée et ils grognaient. Depuis, j'ai peur des chiens. Si un jour Ivan devient entraîneur, je ne veux pas qu'il soit mon coach !"

Ivan Lendl et ses bergers allemands, tout un poème.

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"Non, mec, je ne veux pas m'entraîner avec toi, tu m'as mis 6-0 6-0 dans une putain d'exhibition"

Tous ceux qui ont effectué ne serait-ce qu'une séance d'entraînement dans leur vie avec Lendl témoignent de la dureté du moment. "C'était terrible, se souvient Leconte. La moindre balle un peu facile que tu lui donnais, il te la mettait dans la gueule. Il a toujours été comme ça, il ne changera pas. Même sur le Senior Tour, j'ai joué contre lui, il te met des balles dans la gueule." Mettre toujours la même intensité, dans une session d'entraînement à l'intersaison ou en finale de Grand Chelem. Lendl ne plaisante pas. Jamais.

En avril 1987, le Tchécoslovaque dispute une exhibition à Barcelone avec Mats Wilander. Le numéro un contre le numéro deux mondial. Une expérience douloureuse pour le Suédois :

"On jouait devant 500 personnes. Pas de télé. Tranquilles. J'arrivais de New York et j'avais tout perdu. Mes raquettes, ma valise, mes vêtements, tout avait été égaré dans l'avion. Je suis arrivé ce lundi matin pour jouer directement le match. C'était stupide mais bon, c'était juste une exhibition. Et il m'a collé 6-0, 6-0. Je me suis dit 'mais pourquoi il fait ça ?' J'avais joué avec la raquette que quelqu'un m'avait prêté. Le lendemain matin, il vient me voir : 'Mats, tu veux venir t'entraîner avec moi ?' Et je lui dis 'non, mec, je ne veux pas m'entraîner avec toi. Je n'ai pas mes raquettes et en plus tu m'as mis 6-0 6-0 hier, dans une putain d'exhibition !'"

Aujourd'hui, Wilander raconte cette anecdote sans pouvoir réprimer un rire, mais à l'époque, il avait pris Lendl pour un fou. Il mettra plus de trois décennies à comprendre. Il y a quelques mois, autour d'un verre, les deux anciens rivaux ont reparlé de cette fameuse exhibition. "Il m'a dit : 'Tu sais Mats, je venais de gagner à Hambourg la veille, j'étais en pleine confiance, et je ne voulais pas casser mon rythme, ma confiance, même pour un match.' Ça m'a aidé à comprendre rétrospectivement sa façon de fonctionner. OK, si tu as besoin de te comporter comme ça pour être performant, je respecte ça. Il était professionnel jusqu'au bout, même pour une exhibition. C'était ma faute, je n'avais qu'à pas arriver comme ça le jour même."

Le "fuck you forehand"

Ce type d'évènements, à la fois anodins et révélateurs, a contribué à nourrir l'incompréhension mutuelle entre Lendl et ses pairs, à l'enfoncer dans des stéréotypes. "Il ne cherchait pas à être méchant, à mal se comporter, mais ça pouvait être perçu comme ça. A tort", juge Wilander.

Comme avec le fameux "Fuck you forehand". Le "coup droit va te faire foutre". Avec lui, Lendl a transformé cette discipline de gentlemen en un sport de contact. Le principe est simple : quand un adversaire montait au filet, le Tchécoslovaque aimait jouer l'homme. Il décochait son coup droit, dévastateur et jamais vu selon les normes de son époque en jouant sur l'homme. C'était ça, le "fuck you forehand".

Le coup droit d'Ivan Lendl, une arme de destruction massive dans le tennis des années 80.

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"Il frappait si fort dans la balle que vous ne pouviez pas vous échapper, se remémore Wilander. C'était presque vu comme quelque chose d'antisportif. Tout le monde pensait 'Oh, Ivan, c'est un peu étrange cette agressivité.' Il a été un pionnier dans bien des domaines, sa façon de travailler, de se préparer, mais aussi dans sa manière de frapper, de faire mal à l'autre."

Lendl était toutefois plus pragmatique que salopard. Contrairement à la légende, son objectif n'était pas de marquer son adversaire physiquement ou psychologiquement. "Il s'agissait souvent de la façon la plus sûre de faire le point en empêchant l'adversaire de se dégager et de volleyer, a-t-il analysé dans son livre, Power Tennis. Et malgré ce que disaient les cyniques, je ne visais jamais la tête, mais le flanc gauche, l'estomac." "Si tu montes à la volée et que tu autorises qui que ce soit à jouer un coup comme ça, c'est que tu es monté dans de mauvaises conditions, après un coup de merde. Alors tu méritais ta douleur", confesse Pat Cash dans "The man who made Andy Murray".

"Dans cette génération, il fallait t'imposer, sinon tu te faisais manger"

Reste que le "Fuck you forehand" a beaucoup fait pour sa terne réputation. D'autant qu'en fonction de l'identité de sa victime, il ne rechignait pas à afficher sa satisfaction. Comme lors de ce match à Philadelphie contre John McEnroe, en 1984. Après avoir touché Big Mac là où ça fait le plus mal et le plus rire, il s'était aussitôt tourné, dos au filet, affichant un rictus de satisfaction perçu comme sardonique.

C'était, aussi, une façon pour lui de s'affirmer, selon Henri Leconte : "Il faut se souvenir de ce qu'était cette époque-là, avec beaucoup de très fortes personnalités. Connors, McEnroe, Becker, Noah... Dans cette génération, il fallait t'imposer, sur et en dehors du court, sinon tu te faisais manger." Lendl, une fois le "chicken" déplumé, serait le chasseur, plus le gibier.

Il y a quelques années, le "Fuck you forehand" est revenu tel un lointain boomerang heurter son créateur. C'était en 2013, au Queens. Ivan Lendl dispute un match de charité en double. Associé à Tomas Berdych, il fait face à Tim Henman et à son protégé, Andy Murray. L'Ecossais balance une énorme praline de coup droit qui touche de plein fouet son coach alors que celui-ci est au filet. Murray lève les bras, se met à courir, avant de lâcher un "Sorry". Mais Lendl ne lui en veut pas. Peut-être même n'a-t-il jamais été aussi fier de son élève.

Lendl et les p'tits jeunes Berdych, Henman et Murray en 2013 au Queens.

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Lendl - Murray, la belle histoire

Andy Murray doit beaucoup à Ivan Lendl. Fin 2011, bloqué par le Big 3, ayant perdu ses trois premières finales de Grand Chelem, il s'attache les services de ce personnage qui avait disparu de la circulation depuis plus de quinze ans. L'annonce de cette collaboration surprend le monde du tennis. On traite Murray de fou. Dix-huit mois plus tard, il aura remporté le titre olympique, l'US Open et Wimbledon. Lors de leur seconde collaboration, le Britannique deviendra numéro un mondial en 2016.

Lendl n'a pas appris à Murray à jouer au tennis. Mais il était exactement ce dont il avait besoin. "Comme Andy, Ivan a d'abord perdu beaucoup de grands matches au début de sa carrière. Je crois que son discours a rassuré Andy, et Ivan s'est reconnu en lui", estime Henri Leconte. Entre les deux, la confiance est totale. "Je crois en ce qu'il me dit comme coach, mais aussi comme homme, témoignait Murray en 2013. Il ne raconte jamais de bobards, ce qu'il a à dire, il le dit. Il n'y a pas plus honnête que lui."

Si Lendl a fait un bien fou à Murray, ce dernier n'a pas de fait de mal non plus à son ex-mentor. Dans un rôle différent, plus protecteur, le grand public a découvert une personnalité (un peu) plus ouverte. Il s'est départi de son image autocentrée en se mettant au service de quelqu'un. "En revenant et en s'occupant d'Andy, je pense qu'il a montré qu'au fond, il aimait vraiment le tennis, note Wilander. Andy et lui, c'est une belle histoire."

Il n'est toujours pas un clown, mais son humour s'est révélé à un plus grand nombre. Comme lors de ce double au Queens. Interviewé sur le court après le match, Lendl signe un festival, déclenchant les rires du public à plusieurs reprises. "Quelles sont les chances d'Andy pour Wimbledon ?", lui demande-t-on. "Aucune chance. Vu la façon dont il a joué aujourd'hui et la façon dont il m'a touché, il aura déjà de la chance s'il est là lundi prochain." Il faut voir la tête d'Andy Murray, tel un gamin tancé par son professeur. Moins de trois semaines plus tard, Murray remportera Wimbledon, mettant fin à 77 années de disette britannique.

Wimbledon 2013 : Une page d'histoire. Andy Murray tombe dans les bras de son entraîneur, Ivan Lendl.

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"J'ai eu l'impression que même John était content de le voir"

Dans ce rôle, le quinqua Lendl a semblé trouver du plaisir. Comme il en a pris en retrouvant ses vieux rivaux lors de l'enregistrement du Tennis Legends d'Eurosport avec Wilander, Becker et McEnroe. "Il était très heureux d'être là avec nous, confirme le Suédois. Il était passionnant et très relax.J'ai eu l'impression que même John était content de le voir et je crois qu'on pouvait sentir le respect qu'il a pour Ivan."

Peut-être, aussi, parce que ces deux-là étaient moins différents qu'ils voulaient le croire. "Ils ont des choses en commun, évoquait en mai dernier dans Ouest-France Benjamin Rassat, auteur du documentaire Le Crépuscule des Dieux, consacré au duel Lendl-McEnroe de 1988 à Roland-Garros. Aujourd’hui, ils ont tous les deux cinq ou six enfants. Lendl est un admirateur fou de la peinture d’Alfons Mucha, un immense affichiste tchèque et fer de lance de l’art nouveau, dont il possède 90 % des œuvres. Alors que McEnroe est un fou d’art contemporain et possédait des Picasso. Certes, ils se détestaient, mais pour faire des rivalités de ce genre, il faut autre chose."

Entre John McEnroe et Ivan Lendl, la hache de guerre est enterrée.

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Tout le monde n'a pourtant pas tourné la page et chassé rancœur et préjugés. Pas plus tard qu'en 2018, dans L'Equipe, les souvenirs de Yannick Noah coulaient à l'encre acide à l'évocation de Lendl : "Il avait peur de mon mode de vie. Dans ma chambre, je n'avais pas un vélo et un tapis pour faire des abdos. Dans ma chambre, il y avait des Lui et des Playboy, quand il n'y avait pas mieux. Je veux croire que mes femmes étaient plus heureuses que les siennes."

"Yannick n'a jamais aimé Ivan, tempère Leconte presque en le regrettant. Tu l'aimes ou tu ne l'aimes pas, c'est clair. Mais je n'irai pas dans cette direction-là parce que c'est une question de respect. Chacun fait son chemin, chacun sa croix, chacun va dans la direction qu'il décide de prendre. Critiquer ça, une façon de vivre, je ne suis pas d'accord. Mais c'est aussi une certaine jalousie en fin de compte. Ivan a gagné beaucoup de Grands Chelems, c'est peut-être aussi ce qui gêne."

Lendl restera toujours Lendl

Mats Wilander, lui, adore Noah et s'entend à merveille avec Lendl, avec lequel il aura noué une relation spéciale du temps de leurs carrières. "Je respectais Ivan encore plus que... En fait, je n'ai pas de noms, il n'y a pas un seul joueur que je respectais plus qu'Ivan Lendl, nous dit-il. Il est celui qui m'a poussé à travailler encore plus, à m'entraîner plus dur, à repousser mes limites. Sans Ivan, je n'aurais pas atteint le niveau que j'ai atteint."

Dans leur immense majorité, ceux qui l'ont côtoyé jadis raquette en main ont découvert un autre homme. Lendl a peut-être moins évolué que la perception qu'ils ont de lui. A défaut d'amitié, la tentation de la proximité affleure parfois. Au risque de réveiller la bête et son humour. Lors de l'enregistrement du Tennis Legends en septembre 2019, le prestigieux quatuor prolonge partage ses souvenirs. Wilander raconte :

"John a dit 'tu sais, Ivan, il est temps qu'on laisse tout ça de côté maintenant et qu'on règle nos derniers comptes sur un terrain de golf.' Et j'ai dit 'oh, c'est une super idée, je me joins à vous les gars.' Ivan m'a regardé et m'a demandé très sérieusement : "Mats, est-ce que tu es un bon caddie ?' Bon, va te faire foutre Ivan... Tout le monde a éclaté de rire. Ce type a vraiment un fantastique sens de la répartie."

Lendl restera toujours Lendl. Tant mieux.

Ivan Lendl

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