Pour Ronan Lafaix, la France doit en finir avec son obsession pour la technique : "On a cassé tellement de joueurs en touchant à leur prise…"
Par Rémi Bourrieres
Publié 14/06/2025 à 08:49 GMT+2
Dans son dernier livre écrit en deux versions, l'une au masculin ("Tu es un champion qui s'ignore"), l'autre au féminin ("Tu es une championne qui s'ignore"), l'entraîneur et préparateur mental Ronan Lafaix remet en cause l'approche didactique de la technique en France. Loïs Boisson en (contre) exemple, il prône une plus grande liberté gestuelle et un travail d'abord axé sur l'émotion.
"Wimbledon ne doit pas inviter Boisson absolument, mais..."
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Rendez-vous avait été pris pendant les qualifications de Roland-Garros, pour une interview finalement improvisée au sein des travées du court Philippe-Chatrier. Pendant que Ronan Lafaix nous parlait de la genèse de son dernier livre, doublement auto-édité avec une version masculine, préfacée par Patrick Mouratoglou, et une version féminine par Brigitte Simon (demi-finaliste à Paris en 1978), Richard Gasquet peaufinait la préparation du dernier tournoi de sa carrière en tapant la balle avec Mariano Navone.
En voyant l'ancien petit Mozart enchaîner les gammes, cet entraîneur français, réputé notamment pour avoir été longtemps le mentor de Stéphane Robert et pour son travail autour de la préparation mentale, s'est arrêté quelques secondes : "Vous vous souvenez ? A cette époque, il jouait debout sur sa ligne et frappait son coup droit sans la moindre retenue. Et puis, avec les enjeux et les émotions associées, son geste s'est un peu délité. Alors, on a voulu y toucher techniquement. A partir de là, il a commencé à reculer de sa ligne. En fin de compte, il n'a plus jamais vraiment rejoué avec la même insouciance."
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Où placer le Sinner-Alcaraz dans l'Histoire ? "Dans le Top 3 des plus grandes finales"
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Richard a, malgré tout, fait la superbe carrière que l'on sait, mais pour Ronan Lafaix, il est une bonne illustration d'une obsession très française pour la technique, pour son apprentissage par la correction et la répétition. Une obsession qui a peut-être coûté au Biterrois ce satané Grand Chelem qu'on lui promettait tant, comme elle aurait coûté à d'autres une plus grande place au soleil, voire tout simplement une carrière professionnelle.
"Jo (Tsonga), c'est un peu pareil que Richard, poursuit-il. A un moment donné, on a décidé que son revers n'était pas bon, et on a entrepris de le changer. Mais vous vous rappelez de son revers, quand il battait Rafael Nadal en Australie en 2008 ? C'était fabuleux ! Donc on a des mecs qui battaient Nadal et Federer à la vingtaine, qui étaient aussi bons qu'eux étant jeunes, et des années plus tard, alors qu'ils n'ont pas remporté de Grand Chelem, on entend dire : 'c'est parce que le Big Three était trop fort ?' Je ne comprends pas…"
Il faut faire extrêmement attention avec la correction gestuelle. Mieux vaut travailler sur la sensation corporelle, comprendre l'origine du geste technique.
Se serait-on trompé sur les causes du "mal français" qui nous a privés, chez les hommes, du moindre titre du Grand Chelem pendant maintenant 42 ans ? C'est un secret de polichinelle, on s'est longtemps gaussé à l'étranger du mental friable des joueurs tricolores. Ou de leur faible appétence pour le travail physique. Mais la technique, ça, jamais ! Bien au contraire : historiquement, elle fait plutôt la fierté de notre système, éternel pourvoyeur de champions au tennis bien léché, de joueurs complets et polyvalents capables de s'exprimer sur toutes les surfaces. Finalement, ce serait la technique le problème ?
Ce n'est pas tellement le propos de Ronan Lafaix, qui a plutôt une approche holistique des choses. Qu'importe si le problème vient de la technique, du physique ou du mental. Pour lui, les trois sont liés, uns et indivisibles comme le sont le corps et l'esprit. La technique ne serait que la partie émergée de l'iceberg, la résultante d'un schéma de pensées bien ancrées. A partir de là, la moindre émotion est susceptible d'interférer dans la gestuelle, de manière souvent imperceptible, mais qui, dans un sport qui se joue au millimètre, a de grandes conséquences, aggravées avec le temps. Faire de la technique pure sans le travail mental (ou physique) associé reviendrait ainsi à monter un orchestre sans en accorder les violons. A terme, c'est la cacophonie assurée.
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Gasquet : "Si on perdait cette rencontre, je sentais que ma carrière était finie"
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"A travers ce livre, je remets en question le mode de management "descendant" que l'on trouve encore trop souvent en France, expose-t-il très clairement. Le schéma classique, c'est un professeur de tennis "sachant" qui impose à l'élève la seule technique valable à ses yeux. Mais déjà, c'est très subjectif. Ensuite, la technique, c'est tellement personnel… J'ai fait beaucoup d'enseignement en club, je n'ai jamais parlé de prise, jamais ! Je donne des consignes de jeu à l'enfant, et je lui demande de trouver des solutions par lui-même. Cela permet de faire grandir son estime et, surtout, de cultiver sa liberté gestuelle. C'est le plus important."
Si Jim Courier s’était appelé Jean Courrier et s'il avait été Français, il n’aurait jamais été numéro un mondial
Liberté, le mot est lâché. Il y a longtemps de cela, Yannick Noah ne disait pas autre chose, quand il lâchait cette fameuse punchline : "Si Jim Courier s’était appelé Jean Courrier et s'il avait été Français, il n’aurait jamais été numéro un mondial, parce qu’on ne l’aurait jamais laissé avec un coup droit comme ça." Et des années plus tard, voilà que vient de débarquer à Roland-Garros, pas sortie de nulle part mais pas loin, un Ovni nommée Loïs Boisson, demi-finaliste avec un tennis complètement propre à elle, atypique, et pour ainsi dire jamais vu en France.
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Mpetshi Perricard s'incline devant Auger-Aliassime
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Un contre-exemple, sinon un contre-pied à la théorie de Ronan Lafaix ? Oui et non, selon le dépositaire de la méthodologie "Soyez P.R.O", qui est aussi un proche du préparateur physique de Loïs, Sébastien Durand, avec lequel il a dispensé des formations. Formée un peu en dehors du sérail, malgré un soutien fédéral important, la Dijonnaise a cultivé une approche similaire à celle d'un Jannik Sinner, qu'elle a côtoyé pendant plusieurs mois il y a quelques années en Italie, au sein de l'académie de Ricardo Piatti. Et avec lequel elle s'est entraînée au matin de son quart de finale victorieux à Paris contre Mirra Andreeva.
"Ricardo a une approche globale des choses, comme la mienne, reprend Ronan Lafaix. En Italie, désormais, les choses sont claires : c'est le mental et le physique d'abord, la technique vient après. Loïs, j'ai le sentiment que ses parents, son entourage lui ont laissé cette liberté d'expression, au lieu de lui enseigner une technique peut-être plus académique, mais qui lui aurait peut-être moins bien convenu, et qui aurait été moins efficace au très haut niveau. En France, on a bridé voire cassé tellement de joueurs en touchant à leur prise... Il faut faire extrêmement attention avec la correction gestuelle. Mieux vaut travailler sur la sensation corporelle, comprendre l'origine du geste technique."
Pour moi, la technique se modèle d'abord de l'intérieur, avec l'émotion. Le joueur doit résoudre les problèmes par lui-même, le rôle du coach est de l'aider à trouver ses solutions.
On en arrive au point central de sa philosophie. "Pour moi, la technique se modèle d'abord de l'intérieur, avec l'émotion, enchaîne celui qui a aussi travaillé avec Gilles Simon et Corentin Moutet. Le joueur doit résoudre les problèmes par lui-même, le rôle du coach est de l'y aider en lui posant des questions qui vont le forcer à aller chercher les choses au fond de lui. Stéphane Robert, à la base, c'était un mec hyper nerveux. Dès qu'il avait un revers défensif à faire, il mettait systématiquement un missile long de ligne. En fait, il était tellement nerveux qu'il avait peur que la balle revienne. Il préférait perdre le point en tentant quelque chose. On a travaillé sur son calme et à partir de là, il s'est mis à faire naturellement des revers croisés…"
Une approche de la technique quasiment "spinoziste" qui, selon lui, est celle des plus grands, mais qui ferait toujours défaut en France. "Novak Djokovic, qui n'a rien d'exceptionnel tennistiquement à la base, a travaillé sur l'émotion dès l'âge de 7 ans. Carlos Alcaraz a une psychologue depuis sa jeunesse. Jannik Sinner insiste aussi beaucoup sur cet aspect. Mais en France, personne n'est dans un tel projet au plus jeune âge. En général, on y vient après, quand les problèmes arrivent."
Et de conclure : "Vous avez vu la dernière finale de Roland-Garros ? Pour atteindre ce niveau, il faut un niveau de force intérieure et de connaissance de soi monstrueux ! Il faut vraiment qu'on s'assoie autour d'une table et qu'on revoie ce match, en se posant les bonnes questions…"
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