Roland-Garros 2026 | Le QI d'un génie, les émotions d'un enfant : Terence Atmane, l'insondable potentiel
Par Rémi Bourrieres
Mis à jour 25/05/2026 à 11:54 GMT+2
Il aime la physique quantique mais joue encore à l'instinct, collectionne les cartes Pokémon mais aussi les frasques sur un court. Diagnostiqué HPI mais encore fragile émotionnellement, Terence Atmane fascine autant qu'il désarçonne. Et s'il a énormément progressé ces derniers mois, il donne encore l'impression, à 24 ans, de ne pas avoir exploré tous les recoins de son potentiel. Loin de là...
Après Fils out, on compte sur qui ?
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On peut être 136e mondial et atteindre les demi-finales d'un Masters 1000 après s'être extirpé des qualifications. On peut avoir un QI de 158, un score rarissime, et renverser d'un coup de pied une glacière sur le court, débuter un match avec une chaussure rafistolée au scotch, balancer une balle sur une spectatrice en tribunes ou invectiver un kiné venu vous secourir pour des crampes. La preuve avec Terence Atmane, capable de tout cela à la fois. Et sans doute davantage encore.
Dans la longue tradition française des joueurs aussi brillants qu'insaisissables, le Nordiste occupe déjà une place à part. A la fois génial et inconstant, attachant et parfois impardonnable. Capable de dégommer trois Top 10 puis de perdre en deux petits sets contre le 287e mondial ; d'atteindre le dernier carré d'un Masters 1000 et de n'avoir jamais gagné un match en Grand Chelem ; d'être, finalement, très en avance sur certaines choses et terriblement en retard sur d'autres.
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Beaucoup de douleur et un dénouement fou : comment Atmane est venu à bout des crampes et de Humbert
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Terence Atmane est au moins de ceux qui ne font pas les choses à moitié. L'un dans l'autre, le voilà installé sur le seuil du top 50, là où les promesses commencent à devenir des réalités. Alors qu'Arthur Fils inquiète physiquement et que les autres joueurs français qui le devancent encore au classement ne traversent pas forcément leur meilleure période, ou ne sont pas forcément les meilleurs terriens, le Nordiste est, mine rien, l'un de ceux présentant les meilleures garanties à l'approche de Roland-Garros.
Jusqu'où peut-il aller ? Impossible à dire. C'est tout le problème, et tout le charme du personnage. Il y a des joueurs dont on perçoit rapidement le plafond. D'autres dont on devine très vite qu'ils rejoindront l'élite. Et puis, il y a Terence Atmane. Avec lui, on ne sait pas. Avec lui, tout semble possible, le pire comme le meilleur. Le très grand comme l'incompréhensible.
Un Henri Leconte des temps modernes
Ivan Ljubicic compare son coup droit à celui de Nadal. Il a les fulgurances d'un Leconte, auquel il fait furieusement penser avec sa patte gauche, son toucher inspiré et son illisible service joué balle montante. Et à côté de cela, le garçon semble encore traîner des failles béantes qui n'ont d'égales que la violence de ses coups. Fascinant. Car rares sont les joueurs capables de produire une telle impression, y compris auprès de Jannik Sinner qui en a pourtant vu d'autres, sans avoir totalement stabilisé ni leur jeu, ni leurs émotions.
"Jusqu'où peut-il aller ? Franchement, ça dépendra surtout de lui, élude son entraîneur Guillaume Peyre, qui cornaque l'oiseau depuis fin 2024. Il possède une qualité de frappe exceptionnelle, c'est vrai, mais cela ne suffira pas pour aller tout en haut. Après, c'est une question de détermination et maturité. S'il bosse et qu'il se met en tête de devenir le meilleur, pour moi, il n'a aucune limite. Le voir un jour battre Sinner ou Alcaraz ne me surprendrait pas."
On en est encore loin, évidemment. Mais celui qui a entraîné par le passé des phénomènes comme Marcos Baghdatis ou Richard Gasquet sait aussi mesurer le chemin parcouru. Lorsqu'il a récupéré le joueur, quelque temps après la fin d'une collaboration déjà fructueuse avec Robin Boulé, le Français écumait encore le circuit Challenger. Depuis, tout s'est accéléré. Son explosion à Cincinnati, l'an dernier, n'a pas seulement changé son statut. Elle a aussi quelque peu apaisé le volcan intérieur qui bouillonne en permanence en lui.
Quand on entend des parents, au bord d'un court, dire que votre gamin est mal élevé, c'est un peu la honte...
Car chez Atmane, le mot "stabilité" a longtemps semblé appartenir à un autre dictionnaire. Entre colères incontrôlées, raquettes fracassées et sanctions répétées, le Boulonnais a longtemps épuisé son entourage. "Depuis tout petit, il a toujours eu des soucis de comportement. Je ne crois pas qu'on ait déjà vu un joueur aussi agressif que lui sur un terrain", reconnaît Stéphane, son papa. "Quand on entend des parents, au bord d'un court, dire que votre gamin est mal élevé, c'est un peu la honte… souffle sa maman, Séverine. Pourtant, je vous promets qu'on a tout fait pour bien l'élever !"
Bien que béotiens du monde du tennis – mais pas de celui de la compétition, Stéphane Atmane ayant lui-même été un bon coureur cycliste -, les parents n'ont jamais lâché leur rejeton. Ils ont fini par mettre des mots sur certaines de ses singularités lorsqu'il a passé en 2016, dans le cadre de son cursus de sportif de haut niveau, un test de QI qui a révélé un score de 158. Verdict : Haut Potentiel Intellectuel. "Terence est un garçon sensible qui réagit fortement aux réactions de son entourage et peut donner parfois des réponses non adaptées, peut-on lire dans son rapport. Il semblerait que ses compétences soient à l’origine d’une difficulté de l’ordre de l’estime de soi et du positionnement."
"Après le diagnostic, j'ai commencé à regarder sur internet ce que signifiait le HPI et je ne lisais quasiment que des choses négatives, se souvient Séverine Atmane. Des enfants qui s'isolent, qui s'ennuient, qui ne s'intègrent pas, qui dépriment... Franchement, ça faisait peur. Mais moi, je ne reconnaissais pas vraiment Terence là-dedans. C'était un gamin tout à fait normal, hormis cette hypersensibilité."
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Atmane veut compléter son Pokédex après avoir brillé en Ohio
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Le petit Atmane a en effet les nerfs à fleur de peau, capable de dégoupiller à la moindre contrariété. Un jour, sa maîtresse de grande section lui donne un sac de Légo en cadeau de Noël quand tous les autres enfants reçoivent un camion miniature. Le garçon se met dans un tel état qu'en rentrant chez lui, il devient bègue. A l'échelle du tennis et de la violence mentale propre à ce sport, on imagine les dégâts. Terence aurait pu être footballeur ou coureur à pied – il est proche du champion du monde du 10 000 m Jimmy Gressier, natif comme lui de Boulogne-sur-Mer. Il a choisi la voie la moins simple.
Il y a le paradoxe de Fermi, pour lequel il s'est pris de passion depuis quelques mois. Et puis, il y a le paradoxe Atmane. Un esprit extrêmement analytique qui, sur un court, se fie presque entièrement à sa créativité instinctive. "Il est totalement sur sa planète, sourit son père. Parfois, j'ai l'impression qu'on ne parle pas le même langage. Sur des sujets banals du quotidien, il est perdu. Par contre, il peut vous parler d'astronomie pendant des heures."
Sa passion d'enfance pour les Pokémon, puis celles plus tardive pour les échecs ou la physique quantique, ressemblent presque à des refuges, une manière de canaliser un cerveau en perpétuelle activité. Sur un court, en revanche, impossible de s'abriter. Ses débordements émotionnels et ses crampes de stress à répétition semblent parfois traduire ce trop-plein permanent.
"Il sur-analyse énormément les choses, ce qui lui crée de fortes charges émotionnelles estime Franck Paque, le directeur du TC Boulogne-sur-Mer, où le joueur a débuté le tennis. Son HPI est à la fois un accélérateur de performance et un facteur de fragilité. Il a une capacité à surprendre et à lire très rapidement des situations de jeu, mais il a aussi des passages à vide et des comportements impulsifs qui peuvent être mal interprétés. Mais c'est de la maladresse plus qu'autre chose. Car au fond, Terence est un garçon profondément gentil."
Il faut être derrière lui pour tout. Au bout d'un moment, ça devient presque du baby-sitting et pour être honnête, ça me "gave" un peu.
Gentil, mais pas toujours simple à gérer au quotidien. Surtout dans un sport où tout repose sur la répétition, l'organisation et la rigueur. "Il faut être derrière lui pour tout : penser à bien s'alimenter, à prendre ses boissons énergétiques, ses bobines de cordage… Au bout d'un moment, ça devient presque du baby-sitting et pour être honnête, ça me "gave" un peu, lâche Guillaume Peyre. Il n'est pas encore assez rigoureux et autonome sur les détails. Or, au très haut niveau, ce sont les détails qui font la différence."
A 24 ans, et après seulement une année pleine sur le grand circuit, Atmane donne encore l'impression d'être un joueur "neuf", perfectible en bien des points. Comme si son développement tennistique avançait plus vite que sa propre maturation. Peu attiré par le travail avec un préparateur mental, il cherche encore ses propres réponses. Parviendra-t-il à les trouver ? Tout le mystère est là. Ses proches en sont convaincus : s'il y parvient un jour, le ciel lui appartiendra.
"Je pense que Terence n'atteindra pas sa pleine maturité avant 26 ou 27 ans, conclut son père. Je le vois atteindre le top 10 mais aujourd'hui, je crois qu'il n'est pas encore prêt émotionnellement." Franck Paque pousse le curseur encore plus loin : "Moi, je le vois aller jusqu'à gagner un Grand Chelem. Avec un tel talent, il n'a aucune limite, juste un plafond émotionnel. Mais j'en suis convaincu : un jour viendra où il fera quelque chose de très grand."
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