"Théoriquement, tout joue contre elle, mais…" : Serena Williams, un retour gagnant, vraiment ?
Par Rémi Bourrieres
Mis à jour 22/06/2026 à 15:54 GMT+2
A 44 ans bien tassés, Serena Williams fera donc son grand retour en simple à Wimbledon la semaine prochaine. Un retour qui fait beaucoup causer et soulève pas mal de questions, dont une au centre de toutes les curiosités : que peut-on attendre d'elle ? Son aura est telle que personne ne veut écarter toutes les hypothèses. Même les plus folles…
"Serena et Venus ont peut-être les JO de Los Angeles dans un coin de la tête"
Video credit: Eurosport
Ce ne serait pas Serena, ce ne serait pas Wimbledon, la question ne se poserait même pas. On regarderait cet énième come-back avec tendresse, sous l'angle de la nostalgie au crépuscule d'une immense carrière. Sans plus. Seulement voilà. C'est Serena, c'est Wimbledon. La Reine en son Royaume. La joueuse aux 23 titres du Grand Chelem, et peut-être bien la plus grande de tous les temps, si l'on prend en compte la puissance de son histoire et son influence sur le plan sociétal.
Après deux petits tests en double au Queen's puis à Berlin (une victoire, une défaite), la légende américaine a donc franchi le pas : à 44 ans et 276 jours, elle fera son grand retour en simple à Wimbledon, où elle a reçu l'ultime wild-card pressentie, dimanche. En soi, l'évènement est déjà considérable : cela fait presque quatre ans, depuis sa défaite au troisième tour de l'US Open 2022 contre Alja Tomljanovic, que l'Américaine n'a plus joué en simple. Reste maintenant deux questions fondamentales autour de ce retour : pourquoi, et surtout, comment ?
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Coup de comm' ou coup de tête : le retour de Serena est-il vraiment une bonne chose ?
Video credit: Eurosport
Sur le "pourquoi", on laissera Serena baigner dans son éternel parfum de mystères : manque viscéral d'adrénaline, envie de se produire devant ses enfants, auto-persuasion de pouvoir encore être la meilleure ou plus triviales ambitions marketing ? La joueuse ne s'est pas étendue sur le sujet et à la limite, n'en déplaise à notre insatiable curiosité, peu importe : elle n'a à se justifier auprès de personne. Sur le "comment", en revanche, on sera très vite fixé : Wimbledon, c'est dans une semaine.
Est-il raisonnable d'envisager qu'elle puisse y tenir un rôle, et si oui lequel ? "Théoriquement, tout joue contre elle : l'âge, sa longue absence, le manque de rythme, son absence totale de préparation en simple. Mais c'est Serena… Pour l'avoir vu tellement de fois surmonter des situations difficiles, je sais que rien n'est impossible pour elle, estime Sébastien Durand, qui fut son préparateur physique entre 2012 et 2014, au sein de l'académie Mouratoglou. Je ne sais pas comment elle s'est préparée. Mais la connaissant, si elle s'aligne, c'est qu'elle est prête. Son retour est réfléchi, je pense."
Prête, d'accord… mais au point de rivaliser avec des joueuses qui, pour la plupart, pourraient être sa fille ? Le débat autour de la légitimité de sa wild-card ramène à celui qui avait escorté le retour d'une autre légende américaine, Martina Navratilova, en 2004. Raillée et même conspuée après sa sèche défaite d'entrée à Roland-Garros face à l'Argentine Gisela Dulko, Navratilova avait fait taire pas mal de critiques en passant ensuite un tour à Wimbledon avant de s'incliner en trois sets contre cette même Gisela Dulko. Elle avait alors 47 ans et 246 jours. Et elle demeure la joueuse la plus âgée à avoir gagné un match sur le circuit WTA.
Oui, il est donc possible de gagner un match pro à la quarantaine largement sonnée. Serena peut aussi prendre exemple, bien évidemment, sur son illustre sœur aînée, Venus, qui avait passé un tour l'an dernier à Washington à 45 ans et un mois (contre Peyton Stearns), et avec laquelle elle jouera aussi en double à Wimbledon. La différence est que Navratilova, pour en revenir à elle, avait énormément joué en double (en vue des JO 2004) avant de faire son retour en simple, elle était donc acclimatée au rythme du circuit. Serena, elle, s'apprête à faire un saut immense dans le vide.
Mais c'est un peu l'histoire de sa carrière, finalement. Depuis ses premiers pas dans les ghettos de Los Angeles à son triomphe à l'Open d'Australie 2017 en étant enceinte de deux mois, l'ancienne n°1 mondiale, qui était aussi alors devenue la joueuse la plus âgée de l'ère Open à gagner un Grand Chelem (35 ans, 124 jours), a passé sa vie à changer les codes et faire avancer des causes diverses. L'allongement considérable de la durée de vie des joueurs de tennis est un phénomène qui était déjà en cours avant elle. Mais s'il en est une qui peut définitivement chambouler la norme à ce sujet, c'est sûrement elle.
Les premiers matches, c'est très difficile, il faut du temps pour retrouver le rythme, la cadence, surtout que le jeu s'est beaucoup accéléré ces dernières années.
"Avec l'âge, comme tout le monde, elle a certainement perdu un peu en masse musculaire, en réactivité et en vitesse, poursuit Sebastien Durand, qui travaille désormais aux côtés notamment de Loïs Boisson et de Grigor Dimitrov. Maintenant, sa force de frappe, sa puissance, son timing extraordinaire, ça, elle l'a toujours. Quant à la connexion neuro-visuelle - un aspect sur lequel je travaille beaucoup -, c'est-à-dire la communication entre l'œil et le cerveau, ça se maintient aussi en le travaillant. Si elle l'a fait, elle fera toujours aussi mal sur les deux premiers coups de raquette, qui ont toujours été sa grande force."
Et ce, dès Wimbledon ? Il y a du pour et du contre. D'un côté, la "Queen" débarque là dans l'antre de ses plus grands exploits (sept titres en simple, six en double) et sur la surface la plus favorable à sa filière courte de prédilection. D'un autre côté, cela semble quand même un peu tôt. "Les premiers matches, c'est très difficile, il faut du temps pour retrouver le rythme, la cadence, surtout que le jeu s'est beaucoup accéléré ces dernières années, fait observer notre consultant Georges Goven, qui entraînait Alizé Cornet lorsque la Française avait battu Serena dans le Temple en 2014. Maintenant, c'est peut-être la plus grande serveuse de tous les temps. Si son service fonctionne, ce sera un atout considérable sur gazon. J'ai pu voir aussi qu'elle avait perdu pas mal de poids. Si ça se trouve, elle se déplacera aussi bien voire mieux qu'avant."
Interrogée à Roland-Garros, où elle était présente pour le Tournoi des Légendes, le jour-même de l'annonce du come-back en double de Serena, Lindsay Davenport estimait, à chaud, qu'il faudrait laisser quelques tournois de "chauffe" à sa compatriote… mais, pour avoir été l'une de ses grandes rivales (14 face-à-face pour 10 défaites, dont une en finale de l'Open d'Australie 2005), elle est aussi de ceux qui sont persuadés que la cadette des sœurs Williams ne revient pas pour amuser la galerie.
"L'état d'esprit de Serena a toujours été le même : être la meilleure. Elle n'est pas du genre à se contenter de la médiocrité, faisait remarquer la gagnante de l'édition 1999 de Wimbledon. Il faut donc partir du principe qu'elle revient parce qu'elle estime être en mesure d'avoir un impact immédiat sur le tennis féminin. C'est une athlète unique, elle a des atouts qu'aucune autre joueuse ne possède. En revanche, il serait naïf, je pense, de s'attendre à la voir gagner un tournoi dès son retour. Je l'imagine plutôt chercher une montée en puissance progressive en vue de l'US Open."
Davenport, qui a connu le circuit féminin à la même période que "prime" Serena, c'est-à-dire à l'aube du 21e siècle, est bien placée pour témoigner de l'évolution qui a forcément eu lieu depuis. Mais là non plus, elle n'y voit pas un argument de taille à envisager un "flop" : "Je sais que pas mal de joueuses sont allées taper la balle avec elle, même si elles n'en parlent pas publiquement, confie celle qui est désormais consultante pour Tennis Channel. Donc Serena a une idée assez précise du niveau actuel du circuit. Elle ne reviendrait pas si elle ne s'était pas s'entraînée sérieusement, et si elle ne pensait pas pouvoir y jouer un rôle."
Mon ressenti intérieur, c'est qu'elle peut aller très loin… comme elle peut perdre d'entrée. Avec elle, tout est possible."
Entre nous, est-ce bien raisonnable de le penser ? Non. Mais c'est justement ce qui caractérise Serena. Et s'il en est un qui est bien placé pour le savoir, c'est son ancien entraîneur, Patrick Mouratoglou : "Serena m’a si souvent prouvé qu’elle était capable de réaliser des choses théoriquement impossibles que je la crois capable de tout, avait réagi notre consultant en apprenant son retour. Un jour, alors qu’elle était enceinte de sept mois, elle m'avait dit : 'Trouve-moi un nouveau sparring-partner pour septembre.' Je lui avais répondu : 'Serena, tu accouches en septembre…' Sa réponse a été immédiate : 'Ne me sous-estime pas.' Est-ce rationnel ? Non, pas du tout. Mais est-ce une bonne manière de penser ? Bien sûr. C’est précisément ce qui fait de Serena ce qu’elle est."
A l'impossible, Serena n'est donc pas tenue. Jamais. Si l'on reste "raisonnable", que peut-elle réellement viser à Wimbledon. Une victoire ou deux ? La deuxième semaine ? Encore un peu plus ? "C'est dur à dire, tout va dépendre déjà de son tableau et de la manière dont elle va gérer l'événement sur le plan émotionnel parce que, malgré tout, ça va aussi rentrer en ligne de compte, conclut Sébastien Durand. Serena, c'est une "bête" par son engagement, sa puissance, sa volonté, sa motivation… Mon ressenti intérieur, c'est qu'elle peut aller très loin… comme elle peut perdre d'entrée. Avec elle, tout est possible."
Serena Williams a quoi qu'il en soit réussi un premier pari : le simple fait de débattre de la légitimité sportive d'un retour à 44 ans suffit à prouver l'anormalité de la championne qu'elle est.
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