Papy fait (encore) de la résistance. La référence cinématographique parlera certainement à tous, certains goûteront peut-être moins la boutade qui caricature l’un des plus grands joueurs de l’histoire du tennis. Mais à l’échelle du sport de haut niveau, tenter comme Roger Federer un come-back à cinq mois de souffler ses 40 bougies n’a rien de commun. Surtout quand on a été tenu à l’écart des courts depuis plus d’un an (et sa demi-finale perdue à Melbourne contre Novak Djokovic le 30 janvier 2020) par une blessure au genou droit, traitée par deux arthroscopies à quelques semaines d’intervalle.
Ce qui ressemble beaucoup à l’ultime défi d’une immense et prolifique carrière suscite bien des curiosités et des fantasmes. Que peut espérer le Bâlois de ce retour ? Peut-il encore jouer les premiers rôles, ne serait-ce que ponctuellement ? Pour tenter de se faire une opinion sur la question, encore faut-il avoir une idée de ce que l’intéressé a traversé. Pierre Paganini, son préparateur physique, s’est ainsi chargé lui-même de la comparaison avec le premier come-back de Federer en janvier 2017 après une autre arthroscopie, mais du genou gauche. Et la grande différence tient à la durée d’inactivité : il y a quatre ans, le Suisse avait pu entretenir les muscles de sa jambe pour revenir après 6 mois de pause, quand cette fois il a dû travailler longtemps pour les reconstituer et retrouver le circuit 13 mois plus tard.

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S'il avait été confronté à une blessure comme celle d'Andy Murray, je ne sais pas s'il se serait infligé tout ça
Une si longue absence n’a rien d’anodin, et ils sont peu sur le circuit à y avoir été confrontés. Paul-Henri Mathieu fait partie de ceux-là, lui qui avait passé toute la saison 2011 à se battre pour revenir d’une lourde opération du genou. A l’époque, l’Alsacien avait la trentaine et sûrement encore des choses à se prouver sur le court. S’arrêter sur une blessure est la hantise de tout sportif de haut niveau. Il s’était lancé un défi personnel majeur qu’il n’aurait peut-être pas relevé, compte tenu de la gravité de son état, ne serait-ce que cinq ans après. Alors voir Federer revenir à presque 40 ans l’étonne-t-il ?
"Je ne suis pas surpris par son enthousiasme, parce qu’il est passionné par le jeu. Avec tout ce qui s’est passé ces derniers mois, il avait bien des raisons de dire ‘stop’. Mais il aime trop ça. Je l’ai côtoyé dans les vestiaires et il aime tout sur le circuit : la compétition, oui, mais aussi les à-côtés, et tout le travail qu’il faut faire avant, tout le processus qui mène à ces grands matches sur les grands courts. Mais s’il avait été confronté à une blessure comme la mienne ou celle d’Andy Murray, je ne sais pas s’il se serait infligé tout ça à son âge. Roger s’épanouit moins quand il n’est pas totalement libéré. Murray est plus dans le combat perpétuel", confie celui qui est devenu notre consultant.
Federer a avoué s’être posé la question de la retraite ces derniers mois, mais s’il a rapidement pris la décision de retenter sa chance, c’est effectivement parce que sa blessure n’est pas préoccupante au point de lui interdire un retour au plus haut niveau. Comme souvent avec le Suisse, la nature exacte du mal est restée secrète. Tout juste a-t-on appris par Paganini, encore lui, que l’homme aux 103 titres était gêné par son genou droit depuis plusieurs années et qu’il avait fait avec grâce à des exercices d'assouplissement et de renforcement musculaire. Ce que l’on sait, c’est que la première arthroscopie subie en février 2020 ne s’est pas révélée concluante et qu’il a fallu en réaliser une seconde pour traiter le problème.

13 mois pour revenir de deux arthroscopies : un délai anormalement long... mais sûrement salvateur

Mais en quoi consiste donc cette intervention ? "Ça veut tout dire et rien dire, l’arthroscopie. En gros, on a fait une petite incision et on est allé regarder ce qui se passait dans le genou. C’est une technique qui n’est pas très invasive. J’imagine qu’ils ont dû lui enlever un petit morceau de ménisque. Une ablation totale du ménisque, ça me paraît compliqué. Ce qui peut poser problème, c’est ce qu’il y a autour du ménisque : l’ensemble des ramifications nerveuses, les pressions articulaires", explique Jean-Bernard Fabre, docteur en physiologie, intervenu plusieurs fois sur Eurosport lors de l’Open d’Australie.
"Si la blessure est en lien avec ses ligaments, les enjeux ne sont pas les mêmes. Si c’est mécanique, c’est de l’arthrose précoce et des problèmes de souplesse. Si c’est plutôt musculo-tendineux, le danger peut être une rupture partielle ou des problèmes de flexion totale du genou", ajoute le spécialiste. Quoi qu’il en soit, ce type d’intervention n’entraîne pas une indisponibilité si longue habituellement pour un sportif de haut niveau. Par exemple, un jeune footballeur retrouve en moyenne les terrains trois mois après l’avoir subie. Alors pourquoi Federer a-t-il mis autant de temps à s’en remettre ?
D’abord parce qu’il a donc été opéré à deux reprises et qu’il n’a pu retravailler sa condition physique qu’en juillet (soit 5 mois après la première arthroscopie). Ensuite, parce qu’il est bien entendu plus âgé, ce qui complique les choses musculairement. Et enfin parce qu’il a pris... son temps pour mettre toutes les chances de son côté et bien respecter les étapes : rééducation, réathlétisation, retour des entraînements tennis et reprise en compétition. "Il s’est préparé, il a dû tester son genou. Vous savez ce qu’on dit : entraînement difficile, guerre facile", fait remarquer le docteur Fabre.

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L'expérience, un allié de poids pour gérer le stress du retour à la compétition

C’est d’ailleurs ce qui pourrait expliquer que Federer n’ait pas précipité son retour lors de l’Open d’Australie. Ces dernières semaines, l’intéressé a pu se livrer totalement à l’entraînement en alignant les sets, notamment face à Daniel Evans à Dubaï. "A la fin de la réathlétisation, on fait ce qu’on appelle des tests fonctionnels qui permettent de valider en dynamique l’état de santé des articulations. Dans notre centre de recherche, on est à la pointe là-dessus et on n’est pas les seuls. Federer est bien encadré, il a balisé son retour. Quand les charges, les changements d’appuis, les appuis en pivot sont bien tolérés, mentalement on se sent solide", note encore Jean-Bernard Fabre.
Si l’appréhension liée à sa blessure a bel et bien disparu, comment gérera-t-il le retour du stress lié à la compétition ? Dans quelles dispositions d’esprit abordera-t-il son premier match ? Paul-Henri Mathieu est plutôt bien placé pour donner son avis, même s’il n’est pas dans la tête de l’ancien numéro 1 mondial. "Si on a été arrêté pendant très longtemps, on sait par quoi on est passé pour retrouver le chemin des courts, on n’a pas le même stress que si on savait depuis le début qu’on allait forcément revenir. Quand j’ai repris, j’étais hyper détendu parce que j’avais conscience de la chance que j’avais de pouvoir être sur le court. Et finalement, ce stress-là, classique, lié à la compétition, revient après quelques matches. Si on s’arrête 3-4 mois et qu’on doit performer tout de suite, c’est différent. Il y a un stress supplémentaire qui est là, dès la reprise, et lié à l’urgence de résultats."
Le cas Federer est difficile à analyser parce qu’il n’entre pas exactement dans l’une des deux cases. S’il a su très vite qu’il voulait revenir, il n'en a pas moins douté de sa réussite, comme son discours aux Swiss Sports Awards à Zurich en décembre dernier l’avait laissé entendre. Et cette incertitude est directement liée à ses ambitions. Compte tenu de sa carrière et même de ses derniers résultats sur le circuit (demi-finales du Masters 2019 et de l’Open d’Australie 2020), il ne se contentera certainement pas de jouer les seconds rôles. "Il n’est pas revenu pour faire de la figuration. S’il tente ce come-back, c’est parce qu’il est persuadé qu’il peut faire quelque chose s'il est bien préparé, au moins ponctuellement, comme sur une quinzaine à Wimbledon par exemple. S’il se rend compte qu’il ne peut plus rivaliser, il arrêtera les frais à mon avis", acquiesce Paul-Henri Mathieu.

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Vitesse, explosivité, récupération : Federer à l'épreuve du temps qui passe

Néanmoins, le vécu du bonhomme devrait l’aider à évacuer rapidement ce stress lié à la reprise, une adrénaline qui pourrait même le servir. D’autant que Federer est déjà passé par là en janvier 2017. L’expérience, de ce point de vue, n’est pas un handicap, bien au contraire. "Comme il s’est préparé correctement, et comme il sait où il en est – c’est sûr, il a des données quantifiées –, il va arriver sur le court avec une certaine approche. Et puis, avec la compétition, le stress va venir déséquilibrer un peu ce qu’il pense. Il va faire un peu comme Rafael Nadal à Melbourne (il était blessé au dos, NDLR) : étape par étape, jour après jour, pour voir ce que ça donne", note Jean-Bernard Fabre.
Finalement, ce qui semble le plus incertain pour un joueur qui approche de la quarantaine, c’est bien la capacité à répéder des efforts et des matches. C’est sur le moyen terme que l’on jugera la réussite de son second come-back. Si le premier avait été remarquable, rien n’indique que celui-ci sera du même tonneau car quatre années ont passé. Quatre années qui pèsent d’autant plus lourd à ce stade avancé de la carrière du Suisse.
"Sur le plan neuro-musculaire, ça n’a rien à voir. Plus on vieillit, plus les qualités d’explosivité, de souplesse, de vitesse sont altérées. C’est quand même beaucoup plus compliqué d’être aussi rapide à 40 ans qu’à 20. A priori, c’est même impossible. Il va compenser, parce que le tennis est aussi un sport analytique, donc si on voit mieux, on peut malgré tout se déplacer vite, parce qu’on va gagner du temps sur le prochain coup en partant plus tôt. Quand on est plus âgé, il y a tout un tas d’efforts qu’on ne fait plus parce qu’on voit mieux les choses. Lors des premiers tours, il est capable de jouer 4 jeux en marchant et de se concentrer un jeu pour breaker et gagner son set", détaille le docteur en physiologie.

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Le relâchement, l'as dans la manche du Maestro

Plus que jamais, Federer devra donc s’appuyer sur ce qui a fait sa grande force et l’un des secrets de sa longévité : son relâchement et sa capacité à s’offrir des points gratuits pour préserver le plus d’énergie possible en vue des moments décisifs d’un match, ou des derniers stades d’un tournoi. Plus que jamais, sa qualité de service ainsi que la précision et la percussion de ses premiers coups de raquette détermineront l’étendue de ses ambitions. Et pour en disposer, son intégrité physique sera déterminante. Le genou a d’autant plus intérêt à être solide qu’une quelconque instabilité pourrait réveiller d’autres fragilités.
"Il ne faut pas que le genou trouble la posture en dynamique ou la posture en statique, ce qui pourrait rajouter des contraintes sur son dos qui lui pose régulièrement des problèmes. Le dos, c’est une espèce de serpentin qui est toujours en train de compenser sur les trois plans : avant-arrière, gauche-droite et rotation interne-externe. Quand on a des modifications d’appuis, ça peut créer une contrainte supplémentaire au niveau du rachis", prévient enfin Jean-Bernard Fabre.
Eviter les compensations qui pourraient engendrer un cercle vicieux de douleurs, c’est justement tout ce dont a voulu se préserver Federer en prenant son temps. A le voir souriant sur une photo postée sur les réseaux sociaux, et visiblement satisfait de ses derniers entraînements dans une autre vidéo avant de s’envoler pour Doha, le Maestro semble s’être rassuré sur ses capacités physiques pour relever cet ultime challenge. "Je suis sûr qu’en temps voulu, si son corps tient le coup, il rejouera du tennis de très haut niveau", a d'ailleurs déclaré un certain Andy Murray à son sujet. Et pourquoi pas l’été prochain sur le gazon de Wimbledon, pour les Jeux de Tokyo ou l’US Open ? Nul doute que le plus célèbre papy du tennis mondial signerait des deux mains.
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