Rolex Paris Masters - Jannik Sinner si seul, tellement seul… trop seul ?
Par Rémi Bourrieres
Mis à jour 03/11/2025 à 15:04 GMT+1
En dominant Felix Auger-Aliassime et en "roulant" globalement sur le Rolex Paris Masters 2025 qu'il a remporté sans perdre un set, Jannik Sinner a confirmé et même accentué le gouffre que lui et Carlos Alcaraz ont creusé sur le reste de la meute. Une drôle de paradoxe, à une époque où l'on ne cesse de dire que le circuit est de plus en plus dense.
Sinner : "J'ai joué du grand tennis dans le tie-break"
Video credit: Eurosport
Ce bon vieil Alexander Bublik, qui n'est jamais à un paradoxe près – mais c'est pour ça qu'on l'aime -, a dit tout et son contraire sur le circuit ATP cette année. Lors de sa défaite contre Jakub Mensik à Madrid en mai dernier, le Kazakhstanais avait eu cet échange hilarant en plein match avec l'arbitre de chaise Mohamed Lahyani : "Tu te souviens, Mohamed, quand le tennis était facile ? Quand le top 50 était plein de joueurs "lambda" qui savaient à peine bouger ? Regarde-le, lui. Dire qu'il n'est même pas dans le top 10 !" Mensik était 23e, en l'occurrence, et venait juste de remporter à 19 ans son premier Masters 1 000, à Miami, contre Novak Djokovic.
C'était très fort, déjà. Mais rien à côté de ce qu'on allait voir quelques mois plus tard à Shanghai, avec ce sacre complètement hors normes de Valentin Vacherot, devenu le joueur le plus mal classé de l'histoire (204è mondial) à remporter un Masters 1 000. Commentaire de la plupart des experts : le tennis est devenu d'une telle densité qu'un joueur classé au-delà du top 200 peut aujourd'hui battre n'importe qui. Commentaire de Bublik : "C'est de notre faute à nous, les joueurs, si Vacherot a pu gagner un Masters 1 000 (…) Cela montre que quand Carlos et Jannik ne sont pas là, le niveau n'est pas là."
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Solide et en maîtrise, Sinner domine Auger-Alliassime : le résumé de la finale
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Faudrait savoir. Soit le circuit est d'une folle densité au point qu'il peut tout se passer, soit il est d'un vide abyssal au point que plus personne ne peut concurrence l'hydre à deux têtes qui le gouverne. Quoi que. A bien y réfléchir, les deux constats ne sont pas incompatibles. Ils sont même certainement vrais et les deux derniers Masters 1000 de la saison, à Shanghai puis à Paris, sont venus le prouver par l'exemple. Jusqu'à la caricature.
Aujourd'hui, tout monde s'entraîne mieux et tout le monde sait comment jouer tactiquement. Reste qu'Alcaraz et Sinner ont encore une marge, même si on travaille très fort pour la réduire…
"Globalement, le niveau des joueurs s'est énormément élevé. Dans le top 50 et même au-delà, il y a très peu de différence entre les joueurs… sauf avec Alcaraz et Sinner, effectivement, synthétisait Frédéric Fontang, l'entraîneur de Felix Auger-Aliassime, ce dimanche après la défaite de son protégé en finale du Rolex Paris Masters contre Jannik Sinner. Mais à part eux, tout le monde se tient. La raison vient sans doute du fait qu'il y a beaucoup plus de connaissance qu'avant, grâce à la vidéo, aux statistiques, à la technologie, etc. Aujourd'hui, tout monde s'entraîne mieux et tout le monde sait comment jouer tactiquement. Il y a plus d'argent aussi, donc les joueurs sont mieux staffés. Reste qu'Alcaraz et Sinner ont encore une marge, même si on travaille très fort pour la réduire…"
Une marge à la fois assez ténue, comme on l'a vu sur cette finale qui ne s'est pas jouée sur grand-chose, après tout. Mais une marge à la fois énorme, que nous révèle cette statistique assez effrayante : savez-vous à quand remonte le dernier tournoi qui n'a pas été gagné par Jannik Sinner ou Carlos Alcaraz lorsque les deux sont présents sur la ligne de départ ? Madrid 2024 ! Les deux avaient alors cédé en quarts de finale, en précisant que l'Espagnol revenait de blessure et surtout que l'Italien avait déclaré forfait. A la régulière, il faut remonter au Masters 2023, quand les deux hommes avaient été tous les deux battus par Novak Djokovic. Soit deux saisons pleines, ou presque, à ne laisser aucune miette à leurs rivaux.
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"Même sur parquet, pas sûr que Zverev gagne face à Alcaraz et Sinner"
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Certes, cette année, Sinner a manqué trois mois en raison de sa suspension. Sans quoi, la "stat" n'aurait peut-être pas existé. Mais sincèrement, on en doute. Car hormis son abandon à Shanghai contre Tallon Griekspoor, ou sa défaite à Halle contre Alexander Bublik au sortir d'un Roland-Garros éreintant, le nouveau numéro 1 mondial, si ce n'est face à son rival murcien, ne perd quasiment plus que par "accident", pour ainsi dire. Pour trouver trace de sa dernière défaite contre un joueur du top 10 ne s'appelant pas Carlos Alcaraz, il faut remonter au Masters 1 000 de Montréal 2024 (contre Andrey Rublev). A ce stade, on frise l'insolence.
Bien sûr, cette omnipotence bicéphale pose quelques soucis. Le tennis souffre de l'absence d'un troisième homme – a minima – qui viendrait se poser en challenger durable et crédible des deux Pac-Man du circuit. Et d'un peloton de challengers plus étoffé qu'actuellement. On l'a déjà dit par ici, et on est loin d'être les seuls à le penser. Croisé à la veille du Rolex Paris Masters dans le cadre d'une rencontre avec la Team BNP Paribas Jeunes Talents, dont il est le parrain depuis 2018, Jo-Wilfried Tsonga nous faisait part, lui aussi, de sa frustration du "fan" de tennis de base qu'il est redevenu.
A mon époque, même pour le Big Four qui gagnait tout, c'était plus compliqué. Quand tu avais un Tsonga-Federer ou un Wawrinka-Djokovic en huitièmes ou en quarts, tu te disais : 'ah tiens, ça peut être chaud…'
"Aujourd'hui, quand Carlos et Jannik se retrouvent sur un tournoi, on attend la finale comme un événement mais avant cela, on a l'impression qu'il ne se passe pas grand-chose, soulignait l'ancien numéro 1 français. Ils n'ont pas vraiment de concurrence. A mon époque, même pour le Big Four qui gagnait tout, c'était plus compliqué. Quand tu avais un Tsonga-Federer ou un Wawrinka-Djokovic en huitièmes ou en quarts, tu te disais : 'ah tiens, ça peut être chaud…' Il y avait du monde pour les embêter. Aujourd'hui, quand les mecs jouent Alcaraz ou Sinner, on a l'impression qu'ils y croient moyen. On ne peut pas comparer les époques et si ça se trouve, ils sont plus forts que nous l'étions. Mais pour être honnête, j'ai quelques doutes…"
Les propos de Jo ont été à moitié corroborés cette semaine à La Défense Arena, puisqu'Alcaraz a été battu d'entrée par Cameron Norrie. Mais ils ont été confirmés par ce qui s'est passé ensuite : en l'absence de son rival préféré, Sinner a dansé seul, tout seul, trop seul… Même en délicatesse avec son physique en début de tournoi, il a envoyé valser tous ses rivaux en deux sets et s'est même permis d'infliger à Zverev, censé être le détenteur officiel de ce rôle de troisième homme, sa plus terrible défaite depuis ses débuts en 2014. Disons-le : on s'est souvent un peu ennuyé sur le central d'une arène qui aurait sans doute rêvé d'un baptême plus festif, et qui a souvent dû laisser les honneurs à des matches a priori plus "secondaires", sur le court 1.
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Le Rolex Paris Masters à la Défense, une mutation réussie
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Un motif d'espoir a toutefois surgi de la finale, avec la résistance honorable de Felix Auger-Alissime, venu rappeler sur ces trois derniers mois qu'il pouvait peut-être, lui aussi, venir titiller les deux meilleurs joueurs du monde. Il aura eu en tout cas le loisir de s'étalonner avec Sinner cette année : laminé par l'Italien en quarts à Cincinnati (6/0, 6/2), il lui a pris un set en demies à l'US Open (6/1, 3/6, 6/3, 6/4) et sans un break bêtement encaissé d'entrée – le seul break du match au bout du compte -, il aurait peut-être pu sérieusement le faire douter à Paris.
"Pour moi, l'écart n'est pas énorme, il se resserre de match en match : si l'on regarde les trois que j'ai joués contre lui cette année, celui-ci était le plus dense, se satisfaisait le Canadien en conférence de presse. Aujourd'hui, je pense que la finale s'est jouée sur sa qualité de service et de retour. Tout le crédit lui en revient. Mais j'ai quand même une certaine amertume car une partie de moi se dit qu'il y a eu des moments cette semaine où j'ai mieux joué. J'ai quand même l'impression que cela va de mieux en mieux sur le court contre lui. Mais ce n'est pas encore assez."
Ce n'est pas encore assez, non. Et que Félix se rassure, c'est le cas pour à peu près tout le monde. Le rez-de-chaussée et les premiers étages du circuit ATP ont beau être de plus en plus élevés, tout là-haut, Jannik Sinner et Carlos Alcaraz restent toujours seuls et inaccessibles dans leur tour d'ivoire. Quoi qu'il se passe pour eux au Masters de fin d'année, le constat sera le même : pour la révolution, il faudra attendre 2026.
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