"Tout se paye dans la vie". Cette phrase, ce n’est pas un personnage du Parrain ou des Sopranos qui la prononce. Ce n’est pas non plus une réplique d’un film de Quentin Tarantino, mais bien les mots prononcés par Corinne Diacre, en novembre 2020, la qualification pour l’Euro 2022 à peine acquise, à sa capitaine, Amandine Henry. Dans une année où la terre s’est arrêtée de tourner en raison de l’épidémie de Covid-19, en équipe de France, c’est le chaos.
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Le détonateur, c'est cette Coupe du monde 2019 à domicile loin des espérances de tout le monde : staff, joueuses, supporters, fédération. Sortie par les Etats-Unis (2-1), futurs vainqueurs, la France subit alors sa 5e élimination de suite dans une compétition internationale au stade des quarts de finale (après l’Euro 2013, la Coupe du Monde 2015, les JO 2016 et l’Euro 2017). Loin, bien loin d’un premier titre mondial qu’elle se voyait conquérir sur ses terres. Dans le groupe tricolore, la cassure paraît bien plus profonde. En cause, notamment : le management de Diacre, mal vécu par plusieurs cadres, dont la milieu de terrain de l’Olympique Lyonnais et porteuse du brassard.
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27/07/2022 À 22:27
Alors que sa coéquipière rhodanienne, Sarah Bouhaddi, gardienne titulaire des Bleues depuis de longues années, décide de se mettre en retrait, qu’Eugénie Le Sommer, meilleure buteuse de l’histoire de la sélection, est nommément visée par Diacre au lendemain de l’échec au Mondial, et que Wendie Renard s’est vue dépossédée de son rang de capitaine il y a plus longtemps, Henry qui, dit-on, aurait plusieurs fois réclamé - en vain - la tête de Diacre à Noël Le Graët, décide de passer à l’action.
Elle ne plait pas à certains comme elle plait à d’autres, c’était pareil avec les sélectionneurs avant elle, c’est le poste qui veut ça
Dans une interview au vitriol accordée à Canal +, la joueuse aux 93 sélections, non sélectionnée alors par Diacre lors du rassemblement précédent, balance, pêle-mêle : "Quand elle m’a appelée pour me prévenir, l’appel a duré 14 ou 15 secondes, je m’en rappellerai toute ma vie. Franchement, ce coup de fil m'a choquée". "Après la Coupe du monde, la coach avait voulu faire des entretiens individuels, je lui avais dit lors de cet entretien que je n’avais pas été épanouie à 100% durant le Mondial. Sportivement mais aussi humainement, car j’ai vu des filles pleurer dans leur chambre". "Je pense que c’est au-delà du sportif. La venue du président (Le Graët, venu voir les Lyonnaises, vainqueures de la Ligue des champions, en septembre 2020, NDLR) a été une aubaine pour nous, on s’est dit les choses qui n’allaient pas. Je pense que le président lui a passé un coup de fil après, ce qu’elle a dû mal digérer".
D’où la fameuse phrase balancée par Diacre à la Lyonnaise. A ce moment-là, les critiques fusent sur la personnalité de la sélectionneuse des Bleues, jugée comme tyrannique, froide, incapable de fédérer un groupe : "Elle ne plait pas à certains comme elle plait à d’autres, c’était pareil avec les sélectionneurs avant elle, c’est le poste qui veut ça", la défend Hoda Lattaf, ancienne attaquante, internationale française, qui a évolué avec Diacre sous le maillot tricolore au début des années 2000 avant de la voir passer adjointe de Bruno Bini (2007-2013). Celle qui travaille aujourd'hui au sein du MHSC, où elle a brillé en tant que joueuse, décrit une femme "timide" et "fidèle" en amitié.
"Humainement, c’est quelqu’un de très bien. Dans la vraie vie, il y a des gens qui sont plus à l’aise quand ils sont en confiance, c’est tout", dédouane-t-elle son ancienne partenaire pour expliquer le décalage entre la vision que le grand public peut avoir d’elle et celle souvent relatée par les journalistes. "C’est quelqu’un qui écoute, la preuve, elle a redonné le brassard à Wendie Renard (en septembre 2021, NDLR)", appuie Hoda Lattaf.

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Là, on a une très bonne ambiance, on est tous très unis et tournés vers le même objectif
Henry, elle, n’est plus apparue sous le maillot bleu depuis la victoire 3-0 face à l’Autriche il y a un an et demi. Dans ce laps de temps, Diacre a repris la main sur son groupe, et la sérénité semble être revenue : "Elle est beaucoup plus proche de nous, les joueuses, et nous aussi on est plus proches d’elle. On arrive beaucoup plus à communiquer avec elle, raconte la latérale droite des Bleues Eve Perisset. Avant c’était plus dur, mais on a fait un effort dessus, nous aussi de notre côté, et je pense que c’était important qu’il y ait de la communication pour qu’on puisse avancer ensemble et atteindre nos objectifs. Là, on a une très bonne ambiance, que ce soit dans le groupe ou avec le staff, on est tous très unis et tournés vers le même objectif", dit celle qui vient tout juste de s’engager pour trois saisons avec Chelsea.
Melvine Malard, qui s’est mise en évidence sur le front de l’attaque lors de la préparation, abonde : "Elle me conseille énormément, elle me parle, moi j’aime ça. Tu te sens importante, pas mise de côté, et ça c’est primordial pour une joueuse de football. Elle nous conseille toujours sur le football, elle me replace, elle me guide avec ses paroles et ses conseils, j’apprécie que ça fonctionne comme ça". Il faut dire, aussi, que les résultats aident : hormis une défaite face à la troupe de Megan Rapinoe (2-0) en avril 2022, les Bleues ont remporté 28 de leurs 30 autres matches disputés depuis 3 ans, et restent sur 14 victoires d’affilée avant cet Euro.

Malard, l'avenir de l'attaque bleue aux nattes rouges

Diacre, Croix et la bannière

Sur un nuage, donc, Diacre n’est pas non plus à l’abri d’une nouvelle tempête, et des critiques. Cet été, elle ne sera pas épargnée si elle ne parvient pas à enfin ramener la France dans le dernier carré d’une grande compétition internationale, ce qui n’est plus arrivé depuis 2012 (JO de Londres). En cas d’échec, son choix de se priver de Henry, mais aussi d’Eugénie Le Sommer, pourrait lui revenir en pleine figure.

Corinne Diacre mène un entraînement de l'équipe de France, le 21 juin 2022, sous les yeux de Kadidiatou Diani

Crédit: Getty Images

Dès le début de son mandat, la native de Croix (Nord), avait affirmé son envie de tester des joueuses d’autres clubs que ceux venant des deux grosses cylindrés du championnat, Paris et Lyon. Dans sa liste, aujourd’hui, seules 10 des 23 joueuses de la liste appartiennent aux 2 premiers de la dernière saison de D1 Arkema : "Si elle estimait que les meilleures étaient à Lyon, elle aurait pris des joueuses de Lyon", réagit Camille Abily, ajointe de Sonia Bompastor à l’OL.
Internationale aux 183 sélections, à une époque où l’OL garnissait en majorité les rangs de l’équipe de France, elle se rappelle : "On était beaucoup à mon époque, peut-être même trop (rires). Avec certaines joueuses, on se connaissait tellement que c’était un avantage pour l’équipe de France. Maintenant, pour le championnat, avoir plus de rivalités et de bonnes joueuses dans différent clubs, c’est plus attractif, et meilleur pour elles car ça leur permet d’avoir des matches de meilleur niveau tous les week-ends".
Corinne sait qu’il y a ce brin de pression supplémentaire, mais est-ce qu’elle en a plus aujourd’hui qu’à la coupe du monde en 2019 ?
Reste que, de l’extérieur, le scepticisme est grand quant à la capacité de joueuses comme Charlotte Bilbault (Montpellier), Clara Mateo (Paris FC) ou Ouleymata Sarr (PFC) de briller face au gratin européen, alors que celles qui remportent la Ligue des champions sont laissées à la maison.
Le choix des deux matches de préparation face au Cameroun (4-0), puis au Vietnam (7-0) a certes permis aux partenaires de Marie-Antoinette Katoto de faire le plein de confiance, mais son refus de jouer des nations présentes à l’Euro a aussi été pointé du doigt. En cause, l’inquiétude sur la capacité de son équipe à hausser le niveau de deux ou trois étages dès dimanche (21h), face à l’Italie. En fin de contrat cette année, Corinne Diacre pourrait-elle payer cher un naufrage à l’Euro ?

Avec Le Graët, le contrat de confiance

Et surtout, cette pression va-t-elle influer négativement ? "Corinne connaît la situation. En tant qu’entraîneur, on vit tous ça à un moment de notre carrière. Là, c’est la sélection, le rôle le plus important pour le foot féminin français, Corinne sait qu’il y a ce brin de pression supplémentaire, mais est-ce qu’elle en a plus aujourd’hui qu’à la Coupe du monde en 2019 ?", questionne à son tour Yannick Chandioux, entraîneur de Montpellier, 5e du dernier championnat, qui s’entretient régulièrement avec la sélectionneuse.
"Ce qui est sûr, c’est que pour aller au bout, il va falloir faire de grands matches, mais je crois que l’équipe de France est capable de le faire. Tous ces échecs depuis 3-4 grosses compétitions doivent amener les plus expérimentées de l’équipe vers la victoire", affirme, optimiste, l’ancien coach des féminines de Dijon. Le patron de la Fédération Française de Football, Noël Le Graët, qui l’avait convaincu de lâcher son poste d’entraîneure de Clermont, où elle était devenue la première femme à entraîner une équipe professionnelle masculine, en 2017, l’apprécie beaucoup.
Et jeudi, il a confirmé qu’elle était en bonne voie pour prolonger au moins jusqu’à la prochaine Coupe du monde (20 juillet-20 août 2023 en Australie et Nouvelle-Zélande). Une bonne nouvelle pour l’ancienne défenseure, alors que se profilent les JO de Paris en 2024. L’Euro en Angleterre lui donne l’opportunité de montrer que ses choix ont été payants. Et ainsi donner un autre sens aux paroles prononcées à l’encontre d’Amandine Henry.

Corinne Diacre, sélectionneuse des Bleues

Crédit: Getty Images

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